Législatives : un rendez-vous manqué avec la jeunesse

Par Anne Muxel (CEVIPOF). Les élections législatives, transformées en seule chambre d’écho de la victoire présidentielle, n’ont pas mobilisé les Français, qu’ils aient été lassés par les vicissitudes d’une séquence électorale trop longue, qu’ils aient exprimé une défiance ou qu’ils aient conforté par leur silence le choix présidentiel considéré comme le seul déterminant. Le nombre d’électeurs restés en dehors de la décision électorale a atteint un record historique : 51,3 % au premier tour et au second tour 57,4 %.

Abondamment commentée à juste titre comme la résultante des effets pervers de la réforme du quinquennat de 2001 et de l’inversion du calendrier électoral, cette abstention massive continue néanmoins d’interroger quant à ce qu’elle exprime des nouveaux usages civiques et politiques associés à la participation électorale. Dans le renouvellement générationnel, nul doute que ces nouveaux usages donnent forme à un nouveau cadre d’expression de la citoyenneté.

Décrochage d’une élection à l’autre

Au premier tour des législatives, ce sont 69 % des moins de 35 ans qui n’ont pas pris part au vote (IFOP) et 75 % au second tour (Ipsos). La nouvelle Assemblée nationale, pourtant rajeunie de façon inédite, n’a jamais été élue avec aussi peu de voix émanant de la jeunesse de ce pays. Lors de l’élection présidentielle, l’abstention – bien que supérieure à celle mesurée au sein de l’ensemble de l’électorat – ne concernait que 29 % d’entre eux au premier tour et 34 % au second tour (IFOP).

Un tiers de la jeunesse était donc resté en retrait, ce qui n’est pas rien pour l’élection reine de la Ve République, et pour le seul scrutin qui la mobilise vraiment. Mais le décrochage de la participation de la jeunesse par rapport à la présidentielle est massif, le nombre d’abstentionnistes ayant plus que doublé entre les deux scrutins (+40 points au premier tour et +41 points au second). Ce décrochage est plus marqué que dans l’ensemble de l’électorat (respectivement +29 points et +32 points).

Ces écarts sont révélateurs des hauts et des bas de la participation électorale qui constituent désormais le tempo de la vie démocratique. Chez les jeunes, si ce tempo suit globalement les amplitudes observées d’une élection à l’autre dans l’ensemble de l’électorat, il est généralement amplifié dans le sens d’une participation toujours moindre.

Quant aux scrutins intermédiaires, ils ne suscitent chez eux que peu d’élan civique et d’intérêt politique : 61 % d’abstention parmi les 18-24 ans au premier tour des municipales du 24 mars 2014 (+24 points par rapport à l’ensemble de l’électorat), 71 % lors du premier tour des élections départementales du 23 mars 2015 (+21 points), 76 % lors du premier tour des élections régionales du 6 décembre 2015 (+ 26 points). Les élections européennes du 25 mai 2014 n’ont, quant à elles, concerné qu’un quart des jeunes (26 %) contre 42 % de l’ensemble de l’électorat (-16 points).(Sondages IFOP)

Comment interpréter ces écarts et ce reflux de la participation électorale dans les jeunes générations ?

Voter, de moins en moins un devoir

Incontestablement, un mouvement d’affaiblissement de la norme civique du devoir de voter est perceptible dans le renouvellement générationnel. Le vote y est considéré de plus en plus comme un droit et de moins en moins comme un devoir. Plus expressif, moins normatif, il est toujours défendu comme un outil essentiel à la démocratie, mais moins central et inséré dans un ensemble plus vaste de moyens d’expression et d’usages démocratiques. La diffusion de l’abstention en même temps que sa légitimation croissante ont consacré un nouveau modèle de comportement électoral régi par l’intermittence et la réversibilité de l’acte de voter.

Les jeunes générations sont socialisées et font leurs premiers pas d’électeurs dans le cadre de ce nouvel habitus civique et politique. Dans ce paradigme renouvelé du vote, la question des enjeux de l’élection occupe désormais une place centrale et sans doute plus prescriptive de leur comportement qu’auparavant. La participation électorale des jeunes est de plus en plus conditionnée par leur perception des enjeux qu’ils peuvent associer à la compétition électorale et de moins en moins par une obligation civique.

Les élections de confirmation que sont devenues les élections législatives, donc sans enjeux saillants, et sans forte personnalisation, ne les ont donc pas mobilisés. Adhésion passive, indifférence ou opposition, il resterait à interpréter les significations de l’ampleur de leur silence dans les urnes.

Dimension protestataire

À ce changement du cadre normatif du rapport au vote, et donc à l’abstention qui prévaut dans les jeunes générations, vient s’ajouter une dimension protestataire que l’on ne peut négliger. La légitimation croissante de l’abstention a pour corollaire son instrumentalisation politique. Celle-ci n’écarte en rien le rôle toujours actif des déterminants sociologiques liés aux conditions de l’insertion socio-économique qui écartent du scrutin certains segments de la jeunesse, peu ou pas diplômés et issus des catégories populaires, mais elle introduit une dynamique nouvelle qui participe activement à sa diffusion.

L’abstention, dès lors qu’elle est de plus en plus considérée comme une réponse politique à part entière, est le moyen d’exprimer son mécontentement ou son refus de l’offre électorale proposée. Les deux tiers des abstentionnistes aux législatives étaient des électeurs de La France insoumise ou du Front national au premier tour de la présidentielle. Un jeune sur deux ayant voté au premier tour de la présidentielle a donné sa voix à Jean‑Luc Mélenchon ou à Marine Le Pen. Beaucoup d’entre eux ont pu trouver dans l’abstention aux législatives un moyen d’exprimer leur distance ou leur mécontentement.

Enfin, l’on ne peut évincer la dimension cognitive ayant pu jouer un rôle dans le retrait de la décision électorale. Le mouvement de recomposition politique suscité par la victoire d’Emmanuel Macron et l’introduction dans le paysage politique, non seulement d’un nouveau mouvement La République en marche, mais aussi et surtout d’une reconfiguration de la bipolarisation de la compétition électorale, ont pu décontenancer et déboussoler les jeunes électeurs. Ceux-ci reconnaissent eux-mêmes ne pas avoir toujours les clés de lecture suffisantes pour se repérer dans le personnel politique et dans le jeu partisan. Mais cette fois-ci le brouillage a pu être renforcé et particulièrement déroutant. Chez les jeunes comme chez les moins jeunes du reste.

Pas d’effet Macron chez les jeunes

Des raisons structurelles, amplifiées par des raisons conjoncturelles, éclairent donc cette abstention historique au relief singulier dans le cas des jeunes générations parce que s’y préfigurent les usages politiques de demain. L’on conviendra, en tout cas, que la rénovation drastique du système politique impulsée par la victoire d’Emmanuel Macron n’a pas eu d’impact remarquable sur la participation et sur l’implication des jeunes. Le rajeunissement du personnel politique sensible dans les candidatures aux législatives, même s’il est souhaitable et souhaité, non plus. Les jeunes ne conditionnent pas leur participation à l’âge des candidats.

Enfin, alors même que l’on peut observer depuis de nombreuses années un affaiblissement du clivage gauche-droite dans le renouvellement générationnel, et la recherche d’un consensus pragmatique, la reconfiguration nouvelle « et gauche et droite » n’a pas eu d’effet d’enthousiasme ou d’entraînement majeur de leur participation.

The ConversationLe rendez-vous de la jeunesse avec le temps court de la vie électorale a été quelque peu manqué, mais il en sera peut-être autrement du temps long de la politique. Pour cela, il faudra que le nouveau pouvoir parvienne à convaincre la jeunesse qui n’a fait, pour l’instant, que quelques pas timides sur le terrain du macronisme.

Anne Muxel, directrice de recherches CNRS au Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF).

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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