Yémen, terra incognita

Alors que le conflit qui ravage le Yémen est à l’origine d’une grave crise humanitaire, il n’est pourtant que furtivement évoqué dans les médias. Pour comprendre ce quasi-silence, Laurent Bonnefoy, chercheur au Centre de recherches internationales de Sciences Po, invite à se pencher sur l’histoire riche et fantasmée de ce pays dans son dernier ouvrage : Le Yémen. De l’Arabie heureuse à la guerre (éd. Fayard).


Le Yémen a acquis au fil du temps l’image d’un pays interdit ou inaccessible. Pourquoi ce mystère ?

Le Yémen occupe une place à part dans les imaginaires. Son histoire, marquée par les spécificités de sa trajectoire, en fait une usine à fantasmes : territoire supposé de la Reine de Saba biblique, il fut aussi le siège du régime des imams zaydites ayant régné pendant plus d’un millénaire, l’hinterland de la colonie britannique d’Aden et, plus récemment, le lieu où s’est construite l’unique République socialiste du monde arabe. Il fascine aussi, et à raison,  par les trésors qu’il recèle : archéologie, architecture et topographie extraordinaire. Il intrigue aussi par la complexité de sa société. Enfin, ce registre d’ombre et de mystère est entretenu par les récits des grands voyageurs, de Marco Polo et Ibn al-Mujawir, voyageur persan du XIIIe siècle, à Joseph Kessel, en passant par Arthur Rimbaud et André Malraux.

Cette image fantasmée que l’on a du Yémen semble perdurer...

Oui, il faut voir que le Yémen n’est pas qu’un fantasme orientaliste, il reste aussi une énigme pour les Arabes et les musulmans qui voient bien souvent en lui leur berceau civilisationnel tout en le considérant avec un certain mépris du fait de son “sous-développement” et de sa pauvreté actuels. Il est aussi, pour reprendre la terminologie utilisée par les médias, “le pays d’origine d’Oussama Ben Laden” et, depuis une quinzaine d’années, il est associé à la menace djihadiste... Ainsi, l’image que l’on a du Yémen reste indéniablement ambivalente.

Le pays est guerre depuis 2015, causant des milliers de morts et de civils, au point que l’ONU parle “d’une des plus graves crises humanitaires de notre époque". Cette triste actualité devrait nous amener à réviser cette image...

Ce n’est malheureusement pas le cas et c’est le point de départ de la réflexion que je mène dans mon ouvrage. La guerre qui s’y déroule depuis 2015 n’a pas bousculé ce rapport fondé sur le mystère. Le conflit est ainsi fréquemment décrit comme « caché » ou « ignoré » par les ONG. De fait, son traitement médiatique, en dépit de la grave crise humanitaire qui y sévit, reste minimal. C’est sans doute là un signe supplémentaire du rapport contrarié du monde au Yémen. De plus, le soutien apporté par les diplomaties américaine, française et britannique à la coalition militaire emmenée par l’Arabie saoudite qui bombarde le Yémen depuis près de trois ans et qui est accusée de crimes de guerre, n’encourage guère la mise sur l’agenda de la question yéménite. Enfin, les juteux contrats d’armement passés avec les armées du Golfe entretiennent un certain malaise. Ces éléments expliquent en grande partie que cette guerre continue d’être largement ignorée.

L'insertion équivoque du Yémen dans les relations internationales peut-elle servir à éclairer la crise profonde qui touche le Moyen-Orient ?

Je pense que le Yémen est un symptôme d’un Moyen-Orient en plein bouleversement, et qu’il en est un laboratoire. C’est ce qui rend son étude à la fois passionnante, nécessaire, mais aussi inquiétante. Les questions liées à la polarisation confessionnelle, la transformation des équilibres régionaux, avec notamment la place de l’Arabie saoudite qui autonomise sa politique étrangère, ou encore les impasses de la politique des drones menée par les États-Unis, s’incarnent au Yémen, avec des effets qui n’invitent guère à l’optimisme. Par ailleurs, émergent dans ce pays des problématiques impérieuses, tout particulièrement liées à l’écologie qui devraient nous inciter à mieux comprendre ce qui s’y joue. Car il est probable que l’épuisement des ressources en eau dans les hautes terres, et notamment autour de Sanaa dans les années à venir, ne soit qu’un avant-goût des processus qui vont affecter d’autres régions du monde. Or, qui peut prédire ce qui se passera quand on devra déménager une capitale de trois millions d’habitants ?

Vous faites référence aux travaux de Romain Bertrand qui prône une "Histoire à parts égales", c’est à dire une histoire qui ne se cantonne pas aux rapports avec l’Occident et qui prend en compte des sources locales pour mener les recherches. En quoi une telle approche peut-elle être fructueuse dans le cas de l’étude du Yémen ?

Dans la mesure où le Yémen n’est pas seulement un fantasme pour « homme blanc », il me semble fondamental de valoriser les sources et les points de vue non-occidentaux dans ma recherche. C’était là une ambition partagée avec les travaux de Romain Bertrand. ll s’agit, par exemple, d’analyser les interactions de la société yéménite avec la Corne de l’Afrique ou l’Asie du Sud-Est. Cela permet notamment de dépasser l’idée d’une relation uniquement structurée autour d’un rapport de domination ou d’un héritage colonial. Certes, l’occupation britannique d’Aden entre 1839 et 1967 en a fait, au milieu du XXème siècle, le deuxième port le plus actif du monde, ce qui a structuré la place du Yémen dans les échanges et la mondialisation. De même, la lutte contre le terrorisme depuis 2001 et le poids de la diplomatie des États-Unis ont révélé sa dépendance manifeste envers les Américains et ont reconfiguré les équilibres politiques intérieurs. Mais, et c’est le propos de mon ouvrage, le rapport au monde du Yémen s’inscrit également dans une multitude de flux de personnes, de créations et d’idées qui, par exemple, concernent les étudiants indonésiens dans les instituts religieux soufis de la ville de Tarim, les professeurs irakiens coopérant dans les provinces du Yémen, ou encore les commerçants de la région du Yafi‘ installés en Chine. De plus, c’est avec l’Arabie saoudite, et donc un cadre qui échappe aujourd’hui largement aux manifestations de la domination américaine, que le rapport inégalitaire est le plus marqué, signalant, une fois encore, la fécondité d’une approche qui a le souci de chercher ses sources hors des sentiers battus d’une approche stato-centrée et univoque.

Vous avez aussi choisi d'étudier le Yémen "de l'extérieur" car le pays ne vous était plus accessible. Comment travaille-t-on loin de son champ de recherche ?

Le parti pris d’étudier le Yémen “avec le monde” et non en tant que tel, s’est initialement fondé sur une contrainte liée à mon accès au terrain qui est devenu de plus en plus difficile puis totalement impossible. J’en ai été expulsé alors que j’y travaillais et y vivais en famille, puis la situation s’est aggravée du point de vue sécuritaire et à cause de la guerre. Pour un chercheur, être privé d’accès à « son » terrain est une grande frustration. C’était même une souffrance tant y travailler a toujours été pour moi une source inépuisable d’émerveillement. Mais, progressivement, la démarche consistant à étudier le Yémen depuis l’extérieur est devenue autre chose qu’un pis-aller. Être contraint de transformer son regard, de varier son approche et de développer de nouveaux questionnements et de nouvelles méthodes de travail m’est apparu comme particulièrement stimulant.

Cette difficulté d’accéder au terrain touche de plus en plus de pays...

Oui, et c’est un vrai problème. Face à ces obstacles, les chercheurs ont deux options : changer d’objet de recherche - mais cela demande un investissement considérable - ou bien, comme je l’ai fait, adopter une nouvelle approche. Même si les sources auxquelles on a accès à distance sont insatisfaisantes, elles permettent de mener des recherches approfondies dès lors que l’on a, au préalable, une connaissance intime de la société sur laquelle on travaille, qu’on en parle la langue, qu’on a de solides repères historiques et géographiques développés sur le terrain ainsi qu’une connaissance fine des travaux scientifiques qui s’y sont intéressés. En s’appuyant sur les contacts et des amitiés déjà établis, en s’informant via les réseaux sociaux – véritables puits sans fond – de nouveaux questionnements émergent et fondent une approche qui, à mon sens, n’est pas une  régression. C’est cela que je tente de démontrer dans cet ouvrage.

Au moment de clore cet entretien nous sommes rattrapés par l’actualité : l’assassinat, en décembre dernier, de l’ancien président yéménite, Ali Abdallah Saleh. Comment analysez-vous cet événement ? Les médias occidentaux ont prédit qu’à sa suite, le conflit risquait de s’aggraver, voire de s’étendre. Qu’en est-il ? Quelles ont été les réactions dans la société yéménite ?

La mort d’Ali Abdallah Saleh constitue un événement notable dans la mesure où elle met fin à une trajectoire politique de quatre décennies qui a structuré pour une large part le Yémen contemporain. D’autre part, la  brutalité de sa chute a bouleversé bien des Yéménites, y compris ses opposants, laissant finalement l’ensemble des parties sans repère. Cette mort montre aussi que la rébellion houthiste contre laquelle Saleh s’était soudainement retourné après l’avoir soutenue, a repris la main. Forts de leur ancrage politique et militaire, les houthistes continuent de contrôler de larges pans de territoire. La mort de l’ancien président signale enfin un nouvel échec de la coalition menée par l’Arabie saoudite qui a sans doute sous-estimé, comme Saleh a pu le faire, la puissance des houthistes. Quoi qu’il en soit, ce bouleversement ne constitue pas nécessairement un tournant dans la guerre. Même s’il risque, après une phase d’attentisme généralisé, de favoriser l’aggravation des combats et d’amener les Saoudiens à accentuer leur pression sur les rebelles à travers les bombardements, au prix de nombreuses victimes civiles.

Propos recueillis par Miriam Périer, Centre de recherches internationales de Sciences Po

À lire

Retrouvez l'ouvrage Le Yémen. De l’Arabie heureuse à la guerre (éd. Fayard) de Laurent Bonnefoy à Sciences Po, à la libraire, ainsi qu'à la bibliothèque.

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