Une semaine dans la Silicon Valley

Afin de sensibiliser les étudiants aux révolutions du digital, le Centre pour l’entrepreneuriat de Sciences Po a proposé à quinze d’entre eux de découvrir la Silicon Valley à la rencontre des acteurs du numérique : Facebook, Google, Airbnb... Yaël, en master recherche de théorie politique à l’École doctorale de Sciences Po, et Thomas, étudiant ingénieur à l'École polytechnique, faisaient partie de ce road trip original d’apprentissage par l’immersion. Machine learning, blockchain, data sciences… Ils nous expliquent tout.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de participer à cette expérience de découverte de la Silicon Valley ?

Thomas : En tant qu’étudiant ingénieur, la Silicon Valley, c’est un peu un mythe donc, bien sûr, faire ce séjour cela ne se refusait pas ! Mais l’envie d’y aller partait également d’un questionnement : cet endroit est le creuset d’entreprises qui sont en train de changer le monde. Des États-Unis à l’Afrique, les gens ont tous, par exemple, Facebook et WhatsApp. D’où la nécessité de s’interroger : ces entreprises, quels impacts ont-elles ? Qu’apportent-elles en termes de démocratie et d’égalité ?

Yaël : Le Centre pour l’entrepreneuriat de Sciences Po nous a proposé de partir en “tandem” ; chaque étudiant de Sciences Po devait se trouver un binôme étudiant en filière technique ou scientifique. Les questions posées par les ingénieurs ne sont pas les mêmes que celles des étudiants de Sciences Po et ça, c’est très intéressant ! Quand nous avons rencontré Criteo (NDLR : entreprise spécialisée dans le ciblage publicitaire), par exemple, Thomas a posé beaucoup de questions techniques sur le machine learning...

Vous avez rencontré aussi bien des géants du numérique comme Facebook et Google, que des startups à succès comme Coursera, ou encore des chercheurs de Berkeley et de Stanford. Qu’est-ce que cela vous a apporté de rencontrer des acteurs aussi variés ?

Yaël : On comprend, en les rencontrant tour à tour, à quel point tout est interconnecté. La Silicon Valley, c’est un écosystème extrêmement bien rodé : des chercheurs aux investisseurs, en passant par les entreprises qui ne sont qu’un morceau de la chaîne. On comprend vite que cette fluidité est l’un des éléments clés de la Silicon Valley.

Thomas :  On comprend aussi que l’objectif de toute startup, en fin de compte, c’est d’être... introduite en bourse ou rachetée ! Et c’est intéressant de voir que des entreprises comme Uber ou Airbnb, par exemple, n’ont pas réellement innové techniquement. Leur principale innovation, c’est une idée et sa mise en oeuvre. Pour Criteo dont nous parlions auparavant, leurs publicités ciblées, ce n’est pas innovant. C’est leur business model qui est très sophistiqué. Leur particularité est davantage économique que technique.

Qu’est-ce qui vous a surpris ?

Thomas : L’idéologie entrepreneuriale est présente partout et il n’y a pas de scission claire entre travail et vie privée. Le  campus de Facebook est une petite ville, un petit parc d’attraction où la nourriture est gratuite, où les gens peuvent passer la journée. Chaque individu est une mini-start up. Les gens rentrent dans les entreprises, se font virer, créent leur entreprise, se plantent, recommencent…

Yaël : L’enthousiasme permanent des Américains est un vrai choc culturel. C’est une culture dans laquelle on positive tout, y compris l’échec. Ce qui est une bonne chose, certes, mais, parfois on se demande si l’autocritique est possible... Lors d’une rencontre avec un chercheur, nous avons posé des questions sur ses difficultés ; sa réponse nous a tous surpris : “On ne va pas commencer à faire la partie critique de mon travail !”.

Quelles visites ou rencontres vous ont le plus marqué ?

Yaël : La rencontre avec Tenzin Seldon, une Tibétaine qui a créé une startup, Kinstep, qui cherche à faire “matcher” les compétences des réfugiés avec les besoins des entreprises. Elle nous a expliqué que sa solution se voulait pragmatique parce que c’est comme cela que tout fonctionne là-bas : tout se monétise, y compris la philanthropie. Elle était d’ailleurs tout à fait consciente des limites de ce système.

Thomas : J’ai été très intéressé par la rencontre avec un “mathlète” (NDLR : champion en mathématiques) de chez Google. Il s’est spécialisé dans l’élaboration de nouvelles méthodes de machine learning dans le domaine médical. Il est convaincu que les prochaines innovations se feront dans ce domaine.

Ces rencontres vous ont-elles inspiré ? Vous ont-elles donné envie de transposer certains éléments de la Silicon Valley en France ?

Thomas : Nous sommes revenus assez partagés quant au modèle de la Silicon Valley et, de fait, notre “learning expedition” s’est parfois transformée en... “judging expedition” ! La quasi-absence d’intervention de l’État provoque un certain nombre de “failles”, notamment sociales : la Californie est l’État où il y a le plus de sans-abris, de prisonniers, de pauvreté… Le milieu de la Silicon Valley est de fait, un milieu très idéologique, très “solutionniste”, y compris pour les problèmes sociaux. L’entreprise Palantir, par exemple, a un département philanthropique, mais celle-ci a mis en place une application pour suivre les SDF et proposer un logement à ceux... qui coûtent le plus cher. Et je ne parle même pas des questions éthiques qui sont mises à part et considérées éventuellement a posteriori, ou encore de la question du respect de la vie privée qui n’est pas posée. On essaie juste de repousser un maximum les limites et la notion de débat n’a pas sa place.

Yaël : Le principe d’une startup, c’est de disrupter un marché, ce qui suppose d’y avoir trouvé une faille, comme Airbnb l’a fait en proposant une alternative concurrente aux hôtels. Or, on voit bien que, lorsqu’on disrupte un marché, cela soulève des problèmes sociaux, juridiques, économiques, etc. Le modèle de la Silicon Valley n’est pas neutre idéologiquement. Lors de notre séjour, j’ai bien aimé la rencontre avec Fred Turner, un historien de la culture américaine qui a beaucoup travaillé sur l’histoire de la Silicon Valley. Il est très critique sur les inégalités en Californie. Ce qui pose clairement le problème de la transposabilité de ce modèle en France... Notre culture n’est pas la même et les startups qui se créent ici sont bien plus conscientes de leur impact social et environnemental. Notre écosystème est plus “conscientisé”, ce qui est une bonne chose.

En savoir plus

  • Yaël Benayoun vient de terminer un master recherche de théorie politique à Sciences Po. Elle est également présidente de l’association Mouton numérique qui interroge notre rapport au numérique et la à la technologie.
  • Thomas Sentis est étudiant à l’École polytechnique, spécialisé en intelligence artificielle. Il poursuit également une formation en philosophie des sciences.
  • Créer son entreprise à Sciences Po

S'abonner à nos newsletters

Tout savoir sur l’apprentissage à Sciences Po

Tout savoir sur l’apprentissage à Sciences Po

Oui, on peut faire son master en apprentissage à Sciences Po ! Près du tiers des formations de 2ème cycle proposent cette possibilité. Une option plébiscitée par tous : les étudiants pour l’insertion professionnelle, les employeurs pour le recrutement, et l’université pour son intérêt pédagogique. Point d’étape avec Cornelia Woll, Directrice des études et de la scolarité. 

Lire la suite
Frédéric Mion reconduit à la tête de Sciences Po

Frédéric Mion reconduit à la tête de Sciences Po

Les instances de gouvernance de Sciences Po ont décidé de reconduire Frédéric Mion, directeur depuis 2013, pour un second mandat à la tête de l’institution. L’occasion de revenir sur son bilan, et d’esquisser son projet à l’horizon des 150 ans de Sciences Po : ouvrir, rassembler et innover.
Lire la suite

Luca Vergallo reçoit le prix Érignac pour ses simulations qui permettent de mieux comprendre les services de secours

Luca Vergallo reçoit le prix Érignac pour ses simulations qui permettent de mieux comprendre les services de secours

Le Prix Claude Érignac récompense chaque année une étudiante ou un étudiant de Sciences po pour son engagement au service de valeurs républicaines et humanistes. Cette année, c'est Luca Vergallo, étudiant en Master politiques publiques qui a été distingué pour son développement d’une pédagogie innovante qui valorise les services publics de secours et sensibilise à la gestion et à la communication de crise.

Lire la suite
“Si ce Mooc peut ouvrir l’esprit à ceux qui érigent des murs, nous aurons réussi notre pari”

“Si ce Mooc peut ouvrir l’esprit à ceux qui érigent des murs, nous aurons réussi notre pari”

Après le succès du Mooc Espace Mondial et ses 25 000 inscrits, Bertrand Badie présente son nouveau cours en ligne intitulé "Afrique et mondialisation, regards croisés", qui démarre sur la plateforme Coursera lundi 12 février 2018. Accessible à tous et réalisé par une équipe de neuf enseignants africains, latino-américains et européens, ce nouveau Mooc propose une vision inédite du continent et de son avenir. Et invite à repenser la gouvernance globale. Entretien. 

Lire la suite
Comment fonctionne le dopage ? Les enseignements de l’affaire russe

Comment fonctionne le dopage ? Les enseignements de l’affaire russe

Par Didier Demazière (CSO). Le spectre du dopage resurgit avec chaque grand événement sportif. Celui-ci mêle, de façon quelque peu schizophrène, célébration d’une éthique méritocratique fièrement affichée et rumeurs plus ou moins sourdes de tricheries et de manquements à cet idéal. Les Jeux olympiques d’hiver de Pyeongchang en Corée du Sud n’échappent pas à cette règle. En effet, leur préparation a été marquée par l’affaire de la disqualification des sportifs russes, certains étant finalement autorisés à concourir sous la bannière « Olympic Athlete from Russia », sans pouvoir arborer les couleurs de leur pays.

Lire la suite
Quels sont les liens entre politique et croyance ?

Quels sont les liens entre politique et croyance ?

Dans l’essai collectif Croire et faire croire. Usages politiques de la croyance (éd. Presses de Sciences Po), Anne Muxel, chercheur au Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF), a réuni plusieurs contributions sur les ressorts de la croyance dans nos sociétés contemporaines. Des fake news à l’engagement djihadiste, un ouvrage qui met en évidence les liens intimes qu’entretiennent croyance et vérité. Interview.

Lire la suite
À quoi sert le contrôle des chômeurs ?

À quoi sert le contrôle des chômeurs ?

Par Didier Demazière (CSO). Le contrôle des chômeurs s’invite régulièrement dans le débat public. C’est le cas en France à l’occasion de la réflexion gouvernementale sur le renforcement du contrôle de la recherche d’emploi. Cette question polarise les opinions : pour les uns cette politique est souhaitable car elle favorise un retour plus rapide à l’emploi et permet une chasse aux fraudeurs ; pour les autres elle est erronée car l’action publique doit être focalisée sur le soutien aux chômeurs et éviter tout risque de stigmatisation de ces victimes de la pénurie d’emplois. Que sait-on des dispositifs de contrôle et de sanctions ? Quelle est leur efficacité sur l’accès à l’emploi ? Quelles sont leurs conséquences, voulues ou non ? Finalement, quelle est leur légitimité ?

Lire la suite
“Le futur se construit aujourd'hui”

“Le futur se construit aujourd'hui”

Elle vient de Madagascar et aimerait être de ceux qui compteront dans l’avenir de son pays. Fitiavana Andry fait partie de la première promotion des boursiers Sciences Po - MasterCard Foundation, un programme qui permet d’accompagner des étudiants du continent africain engagés.

Lire la suite
Inégalités et (dés)ordre mondial : les leçons du Youth&Leaders Summit 2018

Inégalités et (dés)ordre mondial : les leçons du Youth&Leaders Summit 2018

Plusieurs Premiers ministres et ministres du monde entier, un ancien émissaire de l'ONU, une commissaire européenne, un Prix Nobel...l'affiche de l'édition 2018 du Youth&Leaders Summit impressionne. Lundi 22 janvier, les étudiants de Sciences Po ont ainsi pu dialoguer avec des responsables internationaux de premier plan. Au menu des échanges : "Inégalités et (dés)ordres mondiaux". Des rencontres exceptionnelles à revivre en images (ci-dessus).

Lire la suite