Que fait le monde académique pour le climat ?

Par Stéphane Grumbach - Le pouvoir politique a souvent fait appel à la communauté scientifique pour répondre aux défis majeurs, notamment en période de conflit. Le projet Manhattan en est la meilleure illustration : pendant la Seconde Guerre mondiale, les Américains ont mobilisé les scientifiques les plus éminents – et les plus opposés à l’usage de la bombe atomique – pour devancer l’Allemagne nazie dans la fabrication de cette arme. Sous la direction du général de Gaulle en France, ou celle de Deng Xiaoping en Chine, l’objectif de reconstruction de la « grandeur nationale » aura été le moteur d’une politique scientifique ambitieuse. Qu'en est-il face à l'urgence climatique ?

Aujourd’hui, le défi du changement climatique se pose aux pays du monde entier. Et le dernier rapport du GIEC, rendu public en octobre 2018, montre que l’objectif de limiter le réchauffement de la planète à 1,5 °C est atteignable, mais exige des changements rapides, profonds et sans précédent dans tous les secteurs.

Face à une telle urgence, tout inciterait à penser que la communauté scientifique est à nouveau mobilisée… cela n’est en fait que très partiellement vrai. Les institutions scientifiques sont, comme les États et la plupart des acteurs sociaux-économiques, plus préoccupées de la préservation de modèles aujourd’hui menacés que des changements globaux.

Bouleversement numérique

La crise que traversent les institutions scientifiques au niveau mondial relève en partie de la révolution numérique ; celle-ci a considérablement modifié, non seulement les modes de transmission du savoir (et donc de l’enseignement), mais aussi les modes de production (et donc la recherche).

Les capacités d’apprendre à distance, tout au long de la vie et en bénéficiant de production de n’importe quelle région du monde, sont portées par des entreprises émergentes. Actuellement, les nouvelles technologies du numérique viennent principalement de laboratoires des plates-formes numériques. Les données récoltées en quantité croissante (et principalement par les acteurs privés) changent à la fois les méthodes de travail et les conditions d’accès aux sources d’information, sous contrôle de ces plates-formes numériques.

C’est donc un souci majeur pour les institutions académiques de trouver leur voie dans ces turbulences, tout comme l’est la stabilité sociale pour les gouvernements ou le maintien d’un modèle économique pour les entreprises.

Cloisonnement disciplinaire

L’autre difficulté que rencontrent les institutions scientifiques concerne le cloisonnement disciplinaire, qui touche l’ensemble de la communauté.

Le découpage en champs disciplinaires a constitué historiquement un mode d’organisation extrêmement efficace, avec le développement de méthodologies propres à chaque discipline, qui ont permis l’approfondissement des connaissances. Aujourd’hui, ce modèle semble avoir atteint ses limites, le défi auquel nous sommes confrontés exigeant une réflexion globale.

Modélisation climatique au CEA. S.Renard/CEA , CC BY-NC-ND

Le modèle peine en effet à prendre en compte l’interdépendance des phénomènes de tous ordres – en particulier ceux entre nature, société et technologies – qui impose de franchir les frontières disciplinaires. Les institutions en sont bien conscientes, comme le montrent certains efforts affichés en faveur de l’interdisciplinarité (on peut citer ici la mission pour l’interdisciplinarité du CNRS).

Mais, dans la pratique, ces efforts restent limités ; l’essentiel est ailleurs. Il convient de retrouver la capacité de se concentrer sur les questions dont la nouveauté et l’urgence imposent une mobilisation totale. Et la co-production de solutions avec les acteurs des territoires s’impose. En octobre 2018, la revue Nature a d’ailleurs consacré un numéro spécial à ce mode insuffisamment encouragé de recherche.

Trois pistes

Pour répondre à l’état d’urgence souligné par les rapports du GIEC, on peut identifier trois pistes de transformation nécessaire dans le monde académique.

La première consisterait à redonner le primat aux questions : c’est-à-dire se donner les moyens d’aborder des questions qui, aussi mal définies soient-elles eu égard aux disciplines scientifiques, semblent pour autant essentielles. Comprendre comment adapter la société aux contraintes de l’écosystème naturel est d’une immense complexité. Tout comme traduire les recommandations du GIEC en politiques publiques.

La seconde transformation concerne les missions des institutions académiques à développer au-delà de leurs compétences actuelles. Aujourd’hui, outre l’enseignement et l’avancée des connaissances, elles sont surtout orientées vers le transfert de ces mêmes connaissances aux entreprises. Mais c’est à l’ensemble des acteurs de la société qu’elles doivent être transmises pour viser l’adaptation aux changements climatiques et leur atténuation.

Enfin, les institutions académiques devraient tenter d’être exemplaires, en se montrant à la hauteur des enjeux ; la recherche doit répondre aux attentes sociales et aider à faire face à l’immense angoisse que ne manquent pas de susciter les changements écosystémiques.

Des structures innovantes

Certaines évolutions récentes sont porteuses d’espoir espoirs. Et depuis une vingtaine d’années, de nouvelles institutions indépendantes tentent de répondre à ces objectifs. On peut citer le Stockholm Resilience Center, créé en 2007, qui mène de front recherche et conseil aux autorités politiques. Ou encore le Research Institute on Humanity and Nature de Kyoto, dont la mission consiste à aider la résolution des problèmes de la société en lien avec les territoires.

Certaines institutions se sont aussi investies dans la mesure de leur propre empreinte écosystémique, avec l’objectif de la modifier et de réduire leur empreinte carbone. Des organisations, comme l’Association for the Advancement of Sustainability in Higher Education ou encore l’initiative Labos1point5, en France, fournissent des méthodologies maintenant éprouvées.

Si l’humanité doit collectivement changer, dans les proportions drastiques définies par le GIEC, chaque organisation doit s’y essayer. Les institutions académiques en tout premier lieu : elles disposent des moyens scientifiques pour le faire et elles en ont la responsabilité sociale.The Conversation

Stéphane Grumbach est directeur de recherches INRIA et enseignant à Sciences Po.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

L’argent des ménages, un objet politique

L’argent des ménages, un objet politique

États-Unis, 2008  : des panneaux “For Sale” poussent aux portes de milliers de pavillons, devenant le symbole du surendettement - quasi forcé - des ménages. Mais la crise des subprimes, aussi scandaleuse qu’elle soit, cache une vérité plus durable : celle des foyers qui s’endettent pour se soigner, des étudiants empruntant pour payer leurs études et dont la dette équivaut aujourd’hui à 75% du PIB états-unien. Si, en France, l’État-providence protège encore de tels phénomènes, il n’en reste pas moins que la question se pose. Désireux d’y répondre, les pouvoirs publics mettent en place de nouvelles politiques de l’argent. Quelles sont-elles et que nous disent-elles de l’État et de la société ? Analyse par Jeanne Lazarus, sociologue de l’argent, chargée de recherche CNRS au Centre de sociologie des organisations.

Lire la suite
Stiglitz et Zelizer, docteurs honoris causa

Stiglitz et Zelizer, docteurs honoris causa

La sociologue Viviana Zelizer et l'économiste Joseph Stiglitz se sont vus décerner le titre de docteur honoris causa de Sciences Po, au cours d'une émouvante cérémonie le mercredi 13 novembre 2019. Cette distinction récompense les deux chercheurs ; la première en tant que fondatrice de la sociologie économique et le second comme figure de la nouvelle économie keynésienne. Ces précieux apports à leurs disciplines respectives ont été soulignés lors des éloges prononcés par Jeanne Lazarus et Jean-Paul Fitoussi.

Lire la suite
En chantier

En chantier

A la rentrée 2021, Sciences Po verra le déménagement d’une partie de ses activités sur le site du 1, place Saint-Thomas d’Aquin à Paris : l’ancien hôtel de l'Artillerie aura achevé sa mue pour devenir le coeur du futur campus parisien. Mais, pour le moment, le lieu est le terrain de jeu des pelleteuses et des hommes de l’art. Notre photographe, Martin Argyroglo, s'est baladé sur le chantier.

Lire la suite
150 étudiants de Sciences Po au Paris Peace Forum

150 étudiants de Sciences Po au Paris Peace Forum

Du 11 au 13 novembre 2019, se tient à Paris la deuxième édition du Paris Peace Forum. Initié par le président Emmanuel Macron et co-organisé par 8 membres fondateurs dont Sciences Po, ce forum réunit de nombreux acteurs de la gouvernance mondiale. 30 chefs d’État et 150 étudiants de l’École des affaires internationales de Sciences Po (PSIA) ont répondu présents.

Lire la suite
Quels financements publics pour les énergies renouvelables en France ?

Quels financements publics pour les énergies renouvelables en France ?

En France et dans le monde, le développement des énergies renouvelables électriques s’est jusqu’à présent largement appuyé sur des mécanismes de soutien public. Ces mécanismes financent généralement la différence entre la rémunération de leur production sur le marché de l’électricité et le prix cible garanti par l’État au producteur renouvelable. Alors que la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) vise à multiplier par trois les capacités de production éoliennes et photovoltaïques en dix ans et que, dans le même temps, les coûts de production de ces technologies sont amenés à baisser, quel besoin de financement public pour les énergies renouvelables électriques peut-on anticiper ?

Lire la suite
Joseph Stiglitz, l'économie contre les inégalités

Joseph Stiglitz, l'économie contre les inégalités

Joseph Stiglitz, prix Nobel d'économie, séjourne ce semestre d'automne à Sciences Po, partageant à cette occasion ses travaux avec les étudiants et les chercheurs de l'établissement. L'économiste se livre ainsi sur son parcours et sa carrière, mais aussi sur ses inspirations, ses rapports à l'œuvre de Keynes et ses convictions pour de meilleures politiques publiques, luttant de manière efficace contre les inégalités.

Lire la suite

"Sciences Po, c'est le Harvard français"

La Mastercard Foundation, en partenariat avec Sciences Po, attribue des bourses qui permettent d’accompagner et de former des étudiants du continent africain talentueux et engagés. Témoignages d'étudiants bénéficiaires de ce dispositif.

Lire la suite
Make it Work : Sciences Po s'engage pour le climat

Make it Work : Sciences Po s'engage pour le climat

Suite à l’annonce de Frédéric Mion, en mars 2019, Sciences Po s’engage pour le climat à travers un ensemble d’initiatives éco-responsables regroupées sous le programme “Climate Action: Make it Work”. Programme événementiel dédié, audit des enseignements, plan d'action écoresponsable, consultations en ligne : toutes les communautés de Sciences Po sont invitées à devenir des acteurs engagés pour mener la transition écologique.

Lire la suite
Eric Vinson : “Le droit de croire ou de ne pas croire”

Eric Vinson : “Le droit de croire ou de ne pas croire”

Destinée aux ministres du culte, aux cadres des communautés religieuses et aux professionnels travaillant autour du fait religieux et de la laïcité, “Emouna” est une formation unique dans le paysage universitaire français. Ce programme propose en effet à ses étudiants de découvrir l’environnement politique et institutionnel qui entoure les pratiques religieuses, la laïcité et les différentes religions. Le tout, dans une perspective interdisciplinaire et non-confessionnelle. Qu’est-ce qu’un programme laïque sur les religions ? Qu’y apprend-on ? Depuis 2018, Eric Vinson, spécialiste du fait religieux et de la laïcité, est le responsable pédagogique de cette formation. Il nous explique le sens d’Emouna.

Lire la suite