L'urgence : une longue histoire

Le nombre de consultations des services d'urgence a doublé entre 1996 et 2017, passant de 10 à 20 millions...et la crise sanitaire en cours face à l'épidémie de coronavirus devrait faire exploser les prochaines statistiques. Et pourtant, nous avons tous oublié que ces services n’ont pas toujours existé. Comment sont-ils nés ? Pourquoi et comment se sont-ils développés ? L'historien Charles-Antoine Wanecq (Centre d'histoire de Sciences Po) s'est penché sur l'histoire de l'urgence, à qui la nation doit et devra encore tant de vies. 

Pourquoi écrire cette “histoire de l’urgence” ? 

Pour faire son travail, l’historien a besoin de sources. J’ai eu la chance de découvrir pour mon mémoire de recherche un fonds d’archives passionnant, celui du “bureau des secours d’urgence”. Dans cet obscur service du Ministère de la Santé, un fonctionnaire - René Coirier - à dévoué sa vie entière à l’organisation des secours d’urgence en France, quasiment à lui tout seul...et dans l’ombre. À travers ses archives, j’ai pu étudier une période très importante, qui s’étale de 1965, l’année de création des ambulances médicalisées (SMUR), à 1979, qui officialise la création du 15, le numéro d’appel pour les secours médicaux. 

En quoi cette période est-elle fondamentale pour la politique de l’urgence ? 

C’est entre ces deux dates que va se structurer la politique de l’urgence en France, avec un moment-clé en 1972. Cette année-là, le nombre de tués sur les routes atteint un niveau sans précédent en France, avec 16 000 morts. Ce triste record crée une prise de conscience politique : l’État va véritablement s’emparer du sujet à ce moment-là. On connaît les actions de prévention qui ont été lancées dès cette époque, mais beaucoup moins l’autre versant de cette politique : l’organisation par les pouvoirs publics du secours aux accidentés. 

Cet épisode raconte aussi l’histoire d’une époque, celle d’une France des 30 Glorieuses...

Oui, c’est une ère de prospérité, l’État avait des moyens importants, et a décidé de les investir pour sauver des vies. C’est aussi un calcul rationnel : dès cette époque on évalue le coût social de ces accidents. Il est énorme, et il concerne les “forces vives” de la modernisation : des hommes jeunes, en pleine force de travail. 

Alors que la mortalité par maladie a considérablement diminué, ces nouveaux risques accidentels représentent le revers de la modernité, le versant sombre du progrès, avec ses voitures rapides, et ses usines dangereuses où les accidents du travail demeurent fréquents. 

Face à ces victimes de la modernité, la France a inventé un “modèle” de secours particulier ? 

Les pouvoirs publics français ont créé avec les SMUR un modèle tout à fait spécifique, qui le reste encore aujourd’hui. En résumé, c’est un modèle qui mise sur la réponse médicale : on déplace le médecin jusqu’au blessé, pour pouvoir commencer les soins médicaux le plus tôt possible. Dans les pays anglo-saxons, la priorité, c’est de transporter le blessé jusqu’aux soins. Ce sont les “paramedics” - une sorte de super ambulancier - qui interviennent en premier. L’imposition de ce système en France ne s’est pas fait sans heurts entre les pompiers et les médecins du SAMU...Entre le “18” et le “15”, la coordination prédomine aujourd’hui, mais cela n’empêche pas les ambiguïtés…

Votre thèse a poursuivi cette histoire des secours d’urgence en France, sur une période plus large...

J'ai enquêté dans ma thèse sur la façon dont l’État a peu a peu investi ce champ de l’urgence, de la fin du XIXème siècle à la fin du XXème. Je me suis intéressé notamment aux périodes de guerre, et à la façon dont on transpose en temps de paix les progrès nés sur les champs de bataille ou dans les bombardements. Par exemple, durant la 2ème Guerre mondiale, les ambulancières de la Croix Rouge ont mis en place leur propre programme de formation à la conduite et aux premiers soins. Elles ont posé les jalons d’une véritable filière professionnelle, dont l’État s’est inspiré après-guerre. Bien plus tôt, à la fin du XIXème siècle, les localités avaient anticipé la future politique publique des secours en créant leur réseau d’ambulances municipales. 

Ce qui m’intéresse dans ce travail, c’est de raconter comment, peu à peu, l’État a intégré et organisé cette responsabilité nouvelle, celle de la vie humaine dans ce qu’elle a de plus fragile. Et de voir comment la société en a pris sa part, à travers la diffusion du secourisme notamment. 

En savoir plus

Charles-Antoine Wanecq, docteur et agrégé en histoire, a consacré sa thèse de doctorat à l'histoire des services d'urgence, après avoir reçu en 2014 le prix du Comité d’Histoire de la Sécurité sociale et le prix de la Société Française d’Histoire des Hôpitaux pour son mémoire de master "Le 15 contre le 18. Histoire de l’urgence médicale (1965-1979)".

Conduite sous la direction de Paul-André Rosental, Professeur des universités en histoire à Sciences Po, sa thèse a été récompensée par le prix Jean Favier de la Société des Amis des Archives de France et le 2ème prix de thèse du Comité d’Histoire de la Sécurité Sociale.

À lire : "L’appel d’urgence, une histoire à trois chiffres ou à deux numéros", Charles-Antoine Wanecq, 13/03/15, sur le blog “Têtes Chercheuses” du Huffington Post. 

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