Les politiques publiques de l'environnement sont-elles efficaces ?

Alors que les acteurs publics et la société civile s'intéressent de plus en plus aux résultats des politiques publiques, alors que la crise environnementale s'impose comme une priorité à toutes les échelles, Sciences Po étend aux questions environnementales les travaux de son Laboratoire interdisciplinaire d'évaluation des politiques publiques (LIEPP), en partenariat avec Université de Paris. Présentation par Charlotte Halpern, qui dirige ce nouveau programme. 

Vous dirigez les activités de l’axe politiques environnementales,  récemment initiées au Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques. Pourquoi est-ce important d’évaluer ces politiques ?

Charlotte Halpern : Les transformations environnementales et l’urgence climatique justifient l’introduction d’un agenda de réformes et de mesures visant à accélérer la transition des économies et des sociétés vers la neutralité carbone à horizon 2050. Cet ensemble de mesures vise également à réduire les inégalités socio environnementales et à transformer durablement les stratégies de développement territorial. Cette nouvelle génération de politiques publiques vient se superposer à des décennies d’engagement en matière de protection environnementale, de développement durable, de croissance verte et de transition énergétique. Les moyens n’ont pas toujours été à la hauteur des attentes et des objectifs, leur sélection a suscité d’importants débats, et ce à toutes les échelles de gouvernement. Les résultats, en France et au-delà, confirment ce bilan mitigé. Tout cela suscite une attention sans précédent des citoyens européens, ainsi que des opinions marquées qui se manifestent dans les rues, sur les réseaux sociaux et dans les urnes. 

Quels sont les objectifs poursuivis ? 

 Charlotte Halpern

Charlotte Halpern : Nos travaux visent à analyser les efforts menés par les politiques publiques dans le domaine de l’environnement, étendu au développement durable, au changement climatique, à la croissance verte et aux transitions énergétique et écologique. L'objectif est  de mettre à jour le sens des dynamiques de transition à l'œuvre et à éclairer les choix des décideurs et des acteurs. Quels sont les rôles des acteurs et les politiques publics dans l’impulsion et le pilotage des transitions ? Quelles ressources sont déployées pour rendre opérationnels ces objectifs ? Comment, avec quels leviers, à quel rythme et avec quelle ampleur ces dispositifs transforment-ils l’existant ? Quelles variations sectorielles et territoriales peut-on observer ? Quels résultats observés et au bénéfice de quels groupes sociaux, territoires et secteurs économiques ? Quels effets sur les systèmes politiques et leur capacité différenciée à intégrer l’enjeu climatique ? Il s’agit donc de combiner l’évaluation des politiques environnementales avec celle de leurs effets, et ce dans la perspective interdisciplinaire qui caractérise le LIEPP. 

En pratique, quelles seront les recherches entreprises ? 

Charlotte Halpern : La  vocation du LIEPP est d'évaluer les politiques publiques tout en œuvrant à renforcer la place de la recherche dans la réflexion des acteurs publics. Pour ce faire, il faut produire des données et développer les savoirs notamment sur les limites de l’action publique. Cela nous invite aussi à ouvrir le débat sur la démarche d’évaluation et ses effets avec d’autres acteurs - publics, privés, associatifs, bureaux d’étude, etc. - investis dans le champ de l’évaluation pour confronter nos démarches et nos analyses sur les politiques environnementales. 

Nous cherchons aussi à nous rapprocher des sciences naturelles et du vivant, en particulier via le Centre des politiques de la terre en partenariat avec Université de Paris où nous travaillons notamment avec des ingénieurs, des biologistes et des spécialistes de santé environnementale ! Nos travaux portent sur des enjeux concrets tels que : l’aménagement urbain, la sobriété numérique, la participation politique, l’économie circulaire, les politiques socio-fiscales, les discriminations,  les phénomènes de sciento-scepticisme...

Quelles sont les approches privilégiées ?

Charlotte Halpern : Nos travaux visent à rendre compte des trajectoires de transition, identifier les acteurs et les mécanismes à l'œuvre afin de compléter une approche centrée sur les résultats. Notre approche est résolument comparative : que se passe t-il  dans l'agriculture, les transports, l'énergie, la biodiversité…Comment tirer des conclusions de leurs différences et de leurs similarités ? Le but recherché est de contribuer à la réflexion sur le rôle des politiques publiques et des formes de gouvernance dans les trajectoires de transition. Cela permet aussi d’étendre la réflexion à des formes participatives et citoyennes d’évaluation des politiques publiques, et de partager nos réflexions avec le grand public. 

Quels sont le type de projets engagés et comment envisagez-vous de développer vos recherches  ? 

Charlotte Halpern : Tout d’abord, grâce à un examen exhaustif, de littérature des travaux existants, réalisé par Nathalia Capellini, nous avons cherché  à déterminer la part dévolue aux politiques publiques et à la gouvernance dans l’évaluation des politiques environnementales et de leurs effets : quel rôle par rapport à celui des acteurs privés ou des mobilisations sociales ? Pourquoi dans certains cas ces facteurs sont-ils source de contraintes et de blocages, et dans d’autres, un accélérateur de transition ? Une attention particulière est portée aux politiques territoriales de sobriété ou aux politiques de transition juste, telles que portées par l’agenda européen du Green Deal. 

Nous hébergeons aussi un projet sur le rôle des collectifs et leurs relations avec les politiques publiques de réduction des inégalités socio-environnementales porté par Nathalie Blanc (Université de Paris) et Jean Chiche (CEVIPOF). Parmi les projets “jeunes chercheurs”, on peut citer le travail de Charlotte Glinel (CSO) sur la mobilisation des forêts françaises contre le réchauffement climatique, le projet de Hugo Rochard (Université de Paris), qui s’intéresse à la relation entre les politiques environnementales urbaines et les mobilisations citoyennes dans le Grand Paris et à New York, ou encore le projet de Blandine Mesnel (CEE) qui mène une comparaison des expériences de la politique agricole commune par les agriculteurs en France et en Espagne. 

Enfin, les débat-webinaires offrent l’occasion d’aborder des sujets plus spécifiques, comme l’évaluation des politiques de lutte contre le réchauffement urbain. D'autres sont prévus sur le végétarisme et la sobriété numérique. 

Enfin nous publions des "Policy briefs," des recommandations destinées aux différents acteurs des sujets étudiés. Je pense notamment au papier produit par Jean-Noël Jouzel concernant l’évaluation des risques des pesticides sur la santé des travailleurs. Nous publierons bientôt un nouveau papier sur les politiques de réallocation de voirie et les effets sur la mobilité urbaine, résultat d'un projet financé par l’Union européenne (Multi-modal Optimisation for Road-space in Europe). 

Propos recueillis par Sofia Cerda Apparicio, chargée de communication et de valorisation scientifique du Laboratoire d'évaluation des politiques publiques (LIEPP)

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