Les multiples trajectoires des printemps arabes

Printemps 2011. Le monde arabe est secoué par des mouvements contestataires. Rapidement, certains “Printemps” se transforment en cauchemars, d’autres donnent naissance à des régimes démocratiques, d’autres encore tournent court. Pourquoi des trajectoires si différentes ? Entretien avec Eberhard Kienle, directeur de recherche au CERI, ancien directeur de l’Institut français du Proche-Orient et auteur de “The Arab Uprisings. Transforming and Challenging State Power”.

En partant du constat que depuis leurs printemps, les pays arabes ont connu des trajectoires très différentes, vous avez cherché à en expliquer le pourquoi…

On peut en effet distinguer plusieurs trajectoires depuis le début de la contestation en 2010 et 2011. Dans certains États, la contestation était limitée et les gouvernants ont réussi à y mettre fin assez rapidement, soit par une répression “tempérée”, soit par des mesures d’apaisement, elles-mêmes assez limitées. C’est par exemple le cas du Maroc, de la Jordanie ou, encore de l'Arabie saoudite. On y a, par exemple, augmenté les salaires des fonctionnaires, créé de nouveaux emplois dans l’administration, ou révisé la constitution à la marge. Dans d’autres États, la contestation a été plus importante et a duré plus longtemps. En Tunisie, elle a débouché sur la chute du président Ben Ali et une transition vers la démocratie encore fragile aujourd’hui. En Libye, la chute de Kadhafi a conduit à l'émergence de groupes armés, voire de gouvernements,  en concurrence les uns avec les autres et qui s'affrontent violemment. En Syrie, enfin, le président Assad a, à ce jour, survécu à la contestation, mais là aussi au prix d’une guerre civile avec des pouvoirs concurrents qui contrôlent en partie le pays. La trajectoire de chaque État s’est donc montrée tributaire non seulement de l'intensité et des formes de la contestation, mais aussi de la réponse des gouvernants qui pouvait les consolider ou les affaiblir.

Le distinguo à faire entre État et régime semble fondamental dans vos analyses...

Oui, il est clair que dans chaque pays, la contestation et la réaction des gouvernants reflètent l’histoire de l’État et celle du régime politique et que les événements ont affecté soit l’un, soit l’autre, et parfois les deux. Par régime politique, on entend grosso modo l’organisation des rapports de pouvoir entre les gouvernants et les gouvernés, y compris l’influence que ces derniers peuvent ou non avoir sur la sélection des premiers. Autrement dit, ce sont les institutions et les pratiques qui permettent aux gouvernants de s’imposer aux gouvernés et, le cas échéant, aux gouvernés de limiter le pouvoir des gouvernants. C’est ce qui s’exprime par les qualificatifs de régime autoritaire, régimes démocratique ou hybride - ces derniers occupant une zone grise entre les deux premiers. Mais si tout État est doté d’un régime politique, le régime politique ne résume pas l'État. Pour qu’il y ait État, il faut évidemment que le régime politique, et donc le pouvoir central, puisse s’imposer à un territoire et une population donnés. Dans la plupart des cas, il y réussit parce qu’il jouit du monopole des forces de coercition, au moins dans le sens qu’il peut faire plier les contre-pouvoirs. Pourtant, il faut également que cette entité géographique, démographique et politique soit dotée d’institutions comme des administrations et des lois  tout en étant façonnées par les gouvernants, organisent la vie en commun au-delà des relations directes que ceux-ci entretiennent avec les gouvernés. À titre d’exemple citons les régimes de retraite, l'aménagement du territoire ou le code de la route. L’État est d’autant plus solide que l’établissement d’un nouveau régime politique, par exemple par une révolution, n’affecte pas ses frontières extérieures et la composition démographique de sa population.

Vous distinguez une première catégorie de pays dont ni les États  ni les régimes n’ont été sérieusement affectés. Quels sont-ils ? Pourquoi et comment ont-ils réussi à se protéger ?

Dans cette première catégorie on trouve par exemple le Maroc et la Jordanie, où la contestation était faible et la réponse des gouvernants relativement mesurée. En Jordanie, par exemple, la police a, à un moment, distribué des bouteilles d’eau minérale aux manifestants… On y trouve également l’Arabie saoudite où la contestation a vite été réprimée et enrayée. Dans les trois cas, les gouvernants sont aujourd'hui les mêmes qu’avant la contestation, ou ont évolué, mais pour des raisons autres que la contestation. Quoiqu’il en soit, dans ces pays, le territoire et la population sur lesquels ils exercent leur pouvoir sont restés les mêmes. Ce qui s’est passé aussi, c’est une sorte de remise à niveau de l’autoritarisme, – souvent désigné par le terme “authoritarian upgrading”. Cela désigne des régimes qui, tout en restant autoritaires, ont rénové leur façade. Au Maroc, par exemple, le roi Mohammed VI a décrété une nouvelle constitution mais in fine celle-ci ne touche pas à ses pouvoirs qui restent très étendus.

Vous distinguez aussi les évolutions qu’ont connu la Tunisie et l'Égypte qui, malgré des troubles importants et la chute du régime en Tunisie, se distinguent par le fait que les États sont restés en place….

La Tunisie et l’Égypte illustrent le cas de figure où le régime politique disparaît sans que l’État ne s'écroule. Comparé à la plupart des autres États arabes, il s’agit de deux États assez anciens qui remontent pour la Tunisie, au milieu du XVIIIe siècle, et pour l’Égypte, à 1805. Depuis leurs origines, ces États ont vu se succéder plusieurs régimes politiques, des régimes qui, certes, les ont formés et façonnés, mais dont la disparition n’a jamais entraîné la disparition de l’État. Ni l’occupation française ou britannique, ni le passage de la monarchie à la république après l'indépendance ne les a détruits.   

Selon vous, les trajectoires dramatiques de la Syrie, de la Libye et du Yémen se caractérisent par l'effondrement concomitant des États et des régimes. Ces déroutes étaient-elles inscrites dans leur acte de naissance ?

Dans les trois cas, et dans ceux du Liban et de l’Irak, il s’agit d'États assez jeunes, ce qui évidemment ne veut pas dire que leurs espaces et leurs populations n’ont pas une longue histoire. La Syrie, par exemple, a été créée comme entité politique par les vainqueurs de la Première Guerre mondiale, laquelle avait entraîné en 1918 la désagrégation de l’Empire ottoman. Elle est donc bien plus “jeune” que l’Égypte ou la Tunisie. Ce qui compte ici, ce n’est pas tant l'accès définitif à l'indépendance politique qui, en Syrie comme en Tunisie et en Égypte, intervient au moment de la décolonisation après la Seconde Guerre Mondiale. Ce qui compte, c’est plutôt l’émergence ou la création d’une entité politique distincte en termes de territoire, population et pouvoir central. Créés à un moment tardif, ces nouveaux États n’ont eu ni les moyens, ni le temps, pour établir et consolider les institutions nécessaires et moins encore de se transformer en ce qu’on appelle des nations, c’est-à-dire des communautés de destin qui commandent la loyauté et la solidarité de leurs ressortissants. Par conséquent, des solidarités fondées sur des critères religieux, linguistiques, régionaux, familiaux... sont restés bien plus forts que dans les États historiquement consolidés comme la France ou même la Tunisie, bien que là aussi ces autres solidarités n’aient pas disparu. En tous cas, c’est dans des périodes de crise que ces autres solidarités se renforcent, par exemple quand les gouvernants largement Alawites en Syrie (ce qui ne revient pas à dire que tous les gouvernants sont alaouites ou que ‘les’ Alawites sont au pouvoir) interprètent la contestation de 2011 comme une mobilisation sunnite, donc anti-alawite, ou quand l’État est détruit suite à une intervention étrangère comme en Irak.

Eberhard Kienle, Nadine Sika, The Arab Uprisings: Transforming and Challenging State Power, I. B. Tauris, 2015                              

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