"La culture générale est un plafond de verre qui ne dit pas son nom"

Diplômée en 2013 du Double diplôme Corporate and Public Management, délivré par HEC et l'École d'Affaires Publiques de Sciences Po, Coline Debayle a co-fondé Artips, une startup qui s'est donné pour mission d'apporter une dose de savoir et de culture au quotidien. Soucieuse de s'adresser à la fois aux "éternels curieux" et à ceux que la culture intimide, elle raconte son parcours.  

Qu’est-ce qui vous a donné envie de créer Artips alors que vous étiez encore étudiante à Sciences Po ? 

Lorsque je suis arrivée rue Saint Guillaume, j’étais très complexée par ce que je percevais comme mon absence de culture générale : je ne venais pas de Paris, j’avais peur d’avoir beaucoup de retard par rapport aux autres étudiants… Alors j’ai pris des cours dans des domaines très variés. Cette période d’exploration ne m’a pas seulement donné un sentiment de légitimité ; elle m’a aussi permis d’élargir mes horizons. 

Ensuite, dans le cadre de mon double-diplôme avec HEC, j’ai fait un stage dans le secteur de la finance qui m’a appris deux choses. La première, c’est qu’avec des journées “8h-minuit / sushi / taxi”, le secteur de la finance rassemble certes des gens brillants mais il ne favorise pas la créativité ! Et la deuxième, c’est que la vie active n’offre pas assez d’occasions de se cultiver.  

Alors, quand je suis revenue à Sciences Po pour ma deuxième année de master, je me suis dit : je vais suivre tous les cours que je n’aurai plus jamais l’occasion de suivre - même si ce n’est pas “utile” ou “cohérent”. C’est comme cela que je me suis inscrite dans le cours d’histoire de l’art de Gérard Marié. Ca a été une vraie découverte. Il avait une façon incroyable de dénicher et de raconter des anecdotes sur le monde de l’art. Sans avoir besoin de réviser, j’apprenais sans effort.

Un jour, j’ai entendu parler d’un startup weekend organisé par HEC. Comme il fallait venir avec une idée, j’ai réfléchi à ce qui comptait pour moi et j’ai eu cette envie : qu’à travers une newsletter, Gérard Marié puisse raconter ses histoires au plus grand nombre, au-delà des complexes des uns ou du manque de temps des autres. 

Avec un petit groupe de 8 personnes que je n’avais jamais rencontrées auparavant, nous avons travaillé tout le week-end sans dormir. À la fin du week-end, avec Jean Perret, ingénieur de profession, nous nous sommes promis de continuer l’aventure. Quelques mois plus tard, nous avons tous les deux mis un peu d’épargne dans l’aventure, et Gérard Marié a accepté de valider les contenus. Artips était né ! 

Portraits de musiciens

Portraits de musiciens © Artips

Quels ont été les premiers pas d’Artips ? 

Nous avons commencé par écrire cinq histoires, que nous avons envoyées à un fichier composé de façon assez artisanale - des amis, des connaissances rassemblées sur Facebook, des proches de proches… Et deux semaines après, sans publicité, nous avions 5000 abonnés et les premiers articles de presse ! 

Evidemment, nous n’avions pas résolu la question cruciale : comment en vivre ? De mon côté, j’étais encore étudiante. J’y passais tout mon temps libre. J’ai même rédigé les statuts avec des amies, étudiantes de l’École de Droit, dans la cafétéria de Sciences Po… 

Ensuite, nous avons eu l'opportunité de rejoindre le Camping, un accélérateur de startups (devenu Numa aujourd'hui). Nous y avons tout reçu : aide, mentorat, soutien financier… C’est grâce à cet accompagnement que nous avons grandi jusqu’à recruter notre première employée - une ancienne de Sciences Po. 

Qu’est-ce que l’histoire de l’art peut apporter au quotidien ? 

J’ai deux réponses à cette question. La première est positive : l’histoire de l’art répond à un besoin d’évasion, à une nécessité d’apprendre, au plaisir de comprendre le monde tout en s’amusant. La deuxième est un constat plus froid : ce qu’on appelle la “culture générale” peut être un atout comme un handicap, selon l’endroit où on se trouve... Pour moi, c’est un plafond de verre qui ne dit pas son nom. Par exemple, dans le secteur de la finance, on peut tout à fait être recruté sur la foi des diplômes et des compétences ; mais pour progresser dans sa carrière, le capital culturel est indispensable. 

C’est d’ailleurs ce constat qui nous a amené à élargir notre activité par la suite : la gamme d’Artips s’est étendue de l’histoire de l’art à la science (avec Sciencetips) et à l’économie (Economitips). Pour moi, c’était une évidence. Les cours d’économie à Sciences Po m’ont permis de comprendre tant de choses. Pourquoi enseigne-t-on si peu cette discipline dans le secondaire ? Pourquoi laisser les jeunes grandir sans cette clé de compréhension du monde ? Pourquoi laisser tant de place aux “faits alternatifs” et aux visions fantaisistes de la science ? Et c’est ainsi que nous avons embarqué de nouveaux partenaires, comme le CNRS ou France Stratégie, dans notre démarche de démocratisation des savoirs.

A quoi ressemble Artips aujourd’hui ? 

Aujourd’hui, Artips emploie quarante personnes, pour la plupart en CDI, et pour certaines en alternance ou en stage. La moyenne d’âge est assez jeune, et l’équipe compte beaucoup de diplômés de Sciences Po. Notre activité s’est diversifiée et se structure désormais autour de deux univers. L’univers média, d’une part, avec nos lettres d’information sur l’art, la musique, la science, et l’économie, qui comptabilisent un million d’abonnés. Cet univers est financé par des partenariats prestigieux avec des institutions qui veulent participer à la démocratisation des savoirs, et dont nous valorisons le patrimoine. Et l’univers du micro-learning, d’autre part, qui connaît un très grand essor aujourd'hui. 

Qu’appelez-vous le “micro-learning” ? 

Le micro-learning part d’un constat ennuyeux mais indéniable : notre capacité d’attention a fortement diminué ces dernières années. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’en associant deux éléments, à savoir la narration et le format court, il est possible de s’insérer dans les nouvelles habitudes d’apprentissage. 

Artips conçoit donc des cours en ligne qui se décomposent en capsules de 8 minutes maximum. Chaque capsule commence pas une histoire qui tient lieu de “hameçon”, conduisant l’utilisateur à un contenu pédagogique riche, interactif et original. De cette façons, nous rendons accessible un large éventail de sujets - du plus populaire au plus ardu : diversité, design thinking, réchauffement climatique, histoire industrielle, pathologies rares…

Et l’aventure avec Sciences Po continue ! D’abord, nous mettons nos cours de culture générale à la disposition des membres de la communauté Sciences Po. Ensuite, il nous arrive de développer ensemble des initiatives, comme Econofides, une série de cours d’économie développée avec Yann Algan et désormais proposée à tous les élèves de Lycée en France. Nous en sommes très fiers, car c’est exactement le projet d’Artips : pousser l’échelle de diffusion, rentrer dans les quotidiens, transmettre du savoir…

En quoi l’épidémie de Covid-19 et la politique de confinement transforment-elles votre activité ?

Même si nous traversons cette période comme un défi, nous avons deux avantages : notre activité est largement compatible avec le télétravail, et nous accompagnons des clients fidèles, qui rivalisent d'inventivité pour rencontrer leurs publics malgré la fermeture de leurs portes. La Philharmonie, par exemple, a décidé de proposer gratuitement nos cours de musique pour le grand public

Il est difficile de savoir si ces démarches annoncent une tendance de fond dans le digital. Pour l’heure, la tendance est à la générosité, donc à la gratuité ; par conséquent, les pratiques digitales s’élargissent. Une fois cette crise passée, on découvrira certainement de nouveaux usages qu’on n’avait pas imaginés. Cela nous engagera peut-être, en tant que société, à repenser nos dispositifs d’enseignement... Mais nous ne pourrons remplacer tous nos professeurs par du numérique ! 

Les sollicitations digitales sont très nombreuses au quotidien. Que peut faire "l’homo numericus" pour s'en préserver ?  

Il est indéniable que nous sommes addicts au numérique. À titre individuel, nous pouvons essayer d’encadrer notre consommation. Par exemple, j’essaie de limiter les écrans et de ne m’abonner qu’à des contenus de qualité (parmi lesquels on trouve d'ailleurs la newsletter Une Semaine à Sciences Po). 

Sur le plan collectif, je pense que nous avons une action cruciale à mener, non dans le sens de la limitation mais dans celui de la compréhension de nos propres pratiques. Il faut veiller à ce que les jeunes développent une meilleure conscience des mécanismes du numérique (algorithmes, filtres de beauté, contenus sponsorisés, bulles de filtres, clickbaits, etc.) et de la cognition (like qui libère de la dopamine, listes numérotées qui titillent notre curiosité…). Or, bien souvent, ils ignorent ces mécanismes, et ce à leurs dépens. 

Ces questions sont essentielles pour Artips qui a pris des engagements forts dès sa création, comme ne jamais céder de données ou faire de la publicité personnalisée. On s’est beaucoup moqués de nous au départ. Mais aujourd’hui, cela nous singularise, et nous sommes fiers de servir nos publics en toute indépendance. 

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