Espoirs et illusions à l’heure de l’Amérique de Donald Trump

Par Karoline Postel-Vinay (CERI). L’ouverture de l’Assemblée Générale de l’Organisation des Nations unies (ONU) offre, chaque année, l’occasion de photographier le paysage diplomatique mondial. C’est également un moment propice pour apprécier les talents théâtraux des chefs d’Etat et de gouvernement : Nikita Khrouchtchev brandissant sa chaussure en 1960, Fidel Castro et son discours-fleuve la même année, Mouammar Kadhafi déchirant la charte de l’ONU en 2009… L’enceinte des Nations unies devient alors, littéralement, une « scène » internationale où une multitude de visions du monde se rencontrent, se confrontent et s’affrontent.

En ce début d’automne, l’inauguration de la 75e session de l’Assemblée Générale n’a pas dérogé à la tradition avec le spectacle du duel oratoire entre Donald Trump et Emmanuel Macron, opposant deux conceptions fort différentes de la diplomatie. Ce qui est toutefois inhabituel c’est que cette joute divise deux membres d’un même camp, l’OTAN, voire d’un même “ club ”, le groupe très restreint des démocraties développées qui forment le G7.

Il y a certes eu dans le passé d’autres affrontements franco-américains, notamment le violent désaccord autour de l’invasion de l’Irak, désaccord exprimé par un célèbre discours de Dominique de Villepin en 2003. Mais aussi dure aura été cette confrontation entre les États-Unis de George W. Bush et nombre de ses alliés d’Europe de l’Ouest, elle n’avait pas la dimension systémique que prend aujourd’hui le clash de visions entre Donald Trump et Emmanuel Macron.

La position nationaliste de Trump s’applique a priori à tous les sujets relevant de la concertation multilatérale, et de ce fait hypothèque la notion même de « communauté internationale ». Ou tout au moins, le nationalisme appuyé de la première puissance mondiale nécessite-t-il de repenser ce qu’on doit – ou ce qu’on peut – attendre de ladite « communauté internationale ». Le sens de ce terme étant, du reste, assez imprécis.

Le règne éphémère de la « communauté des nations »

Qu’entend-on donc par « communauté internationale » ? En principe, on pourrait considérer que celle-ci désigne tout simplement l’ONU. C’est en effet la seule organisation au monde qui réunit tous les États-nations (les nations qui n’ont pas le statut d’État, comme Taiwan ou la Palestine, en étant exclues). Toutefois, dès sa création et jusqu’à la fin de la Guerre froide, l’ONU et son Conseil de sécurité étaient largement paralysés par la logique bipolaire de l’ordre mondial, même si des avancées – comme la mise à l’agenda des questions de développement dans les années 1970 – ont été réalisées durant cette période. Jusqu’aux derniers jours de 1989, invoquer, au singulier, « la communauté internationale », était relativement improbable.

C’est après 1990, qui aura vu la dislocation de l’URSS et une coopération inédite russo-américaine autour de la crise dans le golfe persique, que George H.W. Bush introduit l’idée d’une « communauté des nations » portant et défendant un « nouvel ordre mondial » (dans son discours prononcé devant le Congrès américain au lendemain de l’opération « Desert Storm » au Koweït et en Irak, en mars 1991). Le texte, connu comme le « New world order speech », fait partie du répertoire classique de la politique étrangère des Etats-Unis).

Pendant une décennie, avant que l’Histoire s’empresse de la contrarier, cette idée, la possibilité d’un vrai consensus en faveur de la coopération multilatérale à l’échelle de la planète, semblait viable. L’ONU pouvait, semblait-il, enfin devenir ce que ses concepteurs, au milieu des années 1940, avaient souhaité qu’elle soit ; la garante ultime de la paix et de la prospérité mondiales.

Communauté, système et monstres froids

Imaginer une institution permettant véritablement la communion des États-nations, suppose une part d’idéalisme – ou d’irréalisme, diraient certains – substantielle. En dépit de la multitude de calculs géopolitiques qui ont précédé sa naissance, le projet de l’ONU a bel et bien été porté par un idéalisme dont l’ampleur était proportionnelle à celui du désastre de la Seconde Guerre mondiale.

Cet héritage fondateur a alimenté une forme de culture « onusienne », qu’illustre le récit de la paix planétaire, et qui, tout en se renouvelant (en tenant compte de nouveaux facteurs comme le développement, puis l’environnement), se déroule inexorablement, au-delà des vicissitudes. En d’autres termes, si ce qu’on appelle « communauté internationale » renvoie à l’esprit onusien, alors il s’agit d’un projet ambitieux, voire d’un horizon, plutôt qu’une entité tangible.

Dans la théorie des relations internationales, l’hypothèse que les États forment a priori une « communauté » implique que la coopération, et même la solidarité, sont des mécanismes naturels : à cette hypothèse s’oppose celle du « système d’États », où ces derniers sont des « monstres froids » selon l’expression de Raymond Aron.

Dans Paix et guerre entre les nations (1962), Raymond Aron considère que les « relations internationales n’étant pas sorties de l’état de nature », chaque entité nationale doit survivre « dans la jungle où s’ébattent des monstres froids ». Ils peuvent au mieux coexister.

A mi-chemin entre la « communauté » et le « système », l’hypothèse de la « société d’États » suppose que les États ne coopèrent pas spontanément mais que l’intérêt national de chacun les amènent à se concerter pour établir des règles partagées. Dans cette perspective, la « communauté internationale » a-t-elle jamais existé ?

“Pour l’honneur de la communauté internationale”

On est tenté de répondre que l’entreprise idéaliste d’un Woodrow Wilson, le président américain qui imagina la “ ligue des nations ” ou Société des Nations (1920-1946), n’aura pas fait long feu, et que l’espoir de voir se matérialiser le rêve onusien après 1989 aura été fugitif.

Ce rêve a rencontré plusieurs monstres froids : la posture d’un George Bush, défiant le “ nouvel ordre ” formulé par son père, l’insistance souverainiste des nouvelles puissances – Chine, Inde, Brésil, Russie… –, la montée globale des nationalismes.

Et pourtant ce printemps encore, Emmanuel Macron déclarait que la France était intervenue en Syrie « pour l’honneur de la communauté internationale ». Celle-ci doit donc bien exister, d’autant que nombre de leaders politiques, de commentateurs et de journalistes continuent de l’évoquer quotidiennement. La question alors est non pas de savoir si cette « communauté internationale » existe, mais qui est-elle ?

Trump, le plus gros contributeur de l’ONU

Recouvre-t-elle non pas toutes les nations de la planète, mais les alliés traditionnels des États-Unis, comme c’était le cas en Syrie, où à ces derniers s’étaient rejoints outre la France, le Royaume-Uni ? Il y a clairement, quand on se réfère à « l’honneur » ou le « devoir » de la « communauté internationale » un jugement normatif. Cette communauté est nécessairement juste ; elle défend l’héritage moral de l’après-1945, la lutte pour la dignité humaine dont les fronts se sont progressivement démultipliés – anti-racisme, anti-colonialisme, justice économique, émancipation des femmes, protection des enfants, respect de l’environnement…

Mais une fois posés ces principes généraux, comment décide-t-on qui est inclus et qui est exclu de la communauté ? Cela suppose un exercice d’évaluation, et d’auto-évaluation, pour le moins complexe, et politiquement chargé. Dans l’opposition Macron-Trump à l’Assemblée Générale de l’ONU, on pouvait presque penser que les États-Unis – dont le président semble plus à l’aise avec le dictateur nord-coréen Kim Jong‑un qu’avec ses alliés démocratiques du G7 –, étaient sortis de la communauté internationale qu’ils accueillaient sur leur sol, à New York.

En attendant, et même à l’heure du « America First » de Donald Trump, lesdits États-Unis restent le plus important contributeur aux entreprises multilatérales (fournissant plus de 20 % du budget de l’ONU, suivi par le Japon qui en fournit 10 %), et continuent de ce fait de soutenir la possibilité d’une communauté internationale, quelle que soit son identité.


The Conversation est partenaire du débat «Amis, alliés, partenaires ? Le “club des démocraties” et Donald Trump», organisé, mardi 9 octobre, au Ceri (Sciences Po), 56 rue Jacob, à Paris (75006), à partir de 17h. Inscriptions obligatoires ici.The Conversation

Karoline Postel-Vinay, directrice de recherche au Centre de relations internationales (CERI) de Sciences Po.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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