Alexandre Violle présente le cours "Cartographie des controverses"

Alexandre Violle, postdoctorant au Centre d'étude des mouvements sociaux de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), coordonne à l'École du management et de l'innovation de Sciences Po le cours "Cartographie des controverses", dans le cadre du master Communication, médias et industries créatives. Il nous livre son témoignage d'enseignant en perpétuelle recherche d'expérimentation et d'amélioration.

Ce cours annuel, initié par Bruno Latour en 2009, sensibilise les étudiantes et les étudiants aux rapports complexes entre sciences et sociétés. L’enjeu est de leur donner des outils pour analyser les dimensions politiques des sciences et des techniques à partir de cas d’études concrets. Après avoir bénéficié d'enseignements théoriques sur les politiques des sciences, les étudiants mènent une enquête en groupe sur le thème qu'ils ont choisi. Ils réalisent des entretiens, participent à des évènements scientifiques, pour finalement concevoir et rédiger un site web restituant l'analyse de leur controverse, comme par exemple  sur le revenu universel, les restitutions d'œuvres d'art, la prise en charge des rats à Paris, etc.

Alexandre Violle, pouvez-vous vous présenter ?

Je suis docteur en sociologie des sciences et des techniques de l’école des Mines de Paris. À Sciences Po, j’enseigne le cours de « Cartographie des controverses » au sein du master de Communication, médias et industries créatives de l’École du management et de l’innovation depuis 4 ans. Cette année, j’ai le plaisir d’avoir la responsabilité de la coordination du cours car il s’agit d’un enseignement donné à plusieurs voix. Je travaille en étroite collaboration avec Robin de Mourat, Quentin Dufour, Marianne Le Ba et Brice Laurent, et m’assure du bon déroulement de notre projet pédagogique.

En quoi consiste le cours de "Cartographie des controverses" ?

Ce cours a maintenant une longue histoire. Il a été initialement importé par Bruno Latour depuis l’École des Mines de Paris lorsqu’il est devenu professeur à Sciences Po en 2006. Pour résumer l’objectif du cours, il s’agit d’aborder avec les étudiantes et les étudiants les rapports complexes entre sciences et sociétés. L’enjeu est de leur donner des outils pour analyser les dimensions politiques des sciences et des techniques à partir de cas d’études concrets.
Une vision classique des sciences consiste souvent à les présenter comme un domaine préservé, ou devant être préservé de la société, pour produire des vérités scientifiques. Or cette conception ne résiste pas à une étude fine des problèmes contemporains qui impliquent des savoirs scientifiques ou techniques. Que l’on parle du nucléaire, des pesticides, ou du Covid, pour citer des exemples qui font notre actualité la plus brûlante : ces cas soulèvent d’emblée la dimension controversée des sciences et des techniques. Dans ces situations, et pour beaucoup d’autres, il serait vain d’attendre la bonne parole savante qui viendrait dire les bonnes décisions politiques à prendre au nom de toutes et tous.
L’ensemble de ces sujets posent des problèmes techniques et politiques inextricables les uns des autres. De la construction institutionnelle de l’expertise à prendre en compte, des choix de méthodes, des hypothèses à considérer pour aborder ces questions, en passant par les formes de délibération collectives susceptibles d’acter des décisions à partir de savoirs scientifiques : l’ensemble de ces points soulève des problèmes moraux et politiques. En s’appuyant sur les apports de la sociologie des sciences, de la science politique et de l’histoire des sciences, notre cours vise à équiper les étudiantes et les étudiants pour réfléchir et agir en situation d’incertitudes.

Comment votre cours s'organise-t-il ? Quelles innovations pédagogiques expérimentez-vous ?

Notre cours dure l’année universitaire entière. Au premier semestre, Brice Laurent et moi-même assurons les enseignements en classe entière qui introduisent à l’étude des politiques des sciences. Lors de ce semestre, les étudiantes et les étudiants ont également des cours en demi-classe où ils lisent des textes et réfléchissent à la façon dont les concepts des auteurs permettent d’éclairer sous un nouveau jour un problème d’actualité contemporain. Ils ont également des séances d’ateliers d’initiation à l’enquête en sciences sociales. Marianne Le Ba leur donne les bases nécessaires pour réaliser une enquête qualitative sur un sujet controversé. Au terme du premier semestre, les étudiantes et les étudiants sont rassemblés par groupes de cinq ou six, et prêts pour réaliser un travail de recherche approfondi au second semestre sur une étude de controverse.

Au second semestre, ils enquêtent par groupes en réalisant des entretiens avec des acteurs, en lisant des articles scientifiques sur leur sujet, en assistant à différents événements en lien avec leur projet. Chaque séance de cours est pensée pour les faire avancer dans l’analyse. Lors de ce semestre, Marianne Le Ba continue de suivre les étudiants sur l’organisation de leur enquête, Quentin Dufour et moi-même les assistons dans l’analyse. Robin de Mourat intervient finalement pour les initier à l’écriture web. En effet, au terme de l’année, ils et elles rendent les résultats de leur travail sous la forme d’un site internet. Robin de Mourat les accompagne dans cette partie décisive de l’écriture.

Quels sujets traitent vos étudiantes et étudiants ?

Les sujets sont très variés ! Cette année nous avons la cryogénie, Parcousup, les contraceptions masculines, ou encore la régulation française des plateformes de streaming « SVOD ». Au fil des années, de nombreux sujets passionnants ont été traités par les étudiantes et étudiants, on peut citer : les athlètes hyperandrogènes, les féminicides, le revenu universel, la restitution des œuvres d’art ou encore la prise en charge des rats à Paris. Autant de très beaux travaux que l’on peut retrouver sur le site de Forccast.

Quels apports ce cours représente-t-il pour des étudiantes et étudiants en communication ?

Trois apports peuvent être mis en avant. D’abord sur le plan académique, étudier les façons dont les sciences et les techniques affectent nos manières de vivre permet aussi de porter un autre regard sur « l’information », cœur de métier des communicantes et des communicants. À priori, une façon trop simple d’aborder le sujet pourrait consister à dire que le propre même de la communication est de trouver les moyens techniques de toucher des publics avec la « bonne information ». Or précisément, en situation de controverse, la question de savoir ce qu’est « la bonne information » et le « bon public » susceptible de bien la recevoir est problématique. Les controverses scientifiques sont des moments où définir ce qu’est un fait scientifique stable pouvant être communiqué constitue précisément l’enjeu de disputes. Saisir cet enjeu théoriquement et l’intégrer à partir de cas d’études permet aux étudiantes et aux étudiants d’être mieux équipés pour comprendre comment les technologies de l’information et de la communication contribuent à mettre en forme la compréhension des problèmes publics via des cadrages opérés sur « l’information ».

Deuxièmement, notre cours met au centre de nos enseignements l’écriture et l’analyse propres aux sciences sociales. Nous insistons énormément sur la rigueur des raisonnements, donnons les moyens méthodologiques d’approfondir une question. Ces compétences peuvent ensuite être très directement mises en œuvre par les étudiantes et les étudiants une fois diplômés. Les études de marchés et d’opinions, la définition de stratégies de marketing sont autant d’exercices professionnels étroitement liés à des pratiques de recherche en sciences sociales. Nous avons des retours fréquents d’étudiantes et d'étudiants qui nous disent réaliser dans leur métier à quel point l’initiation aux sciences sociales leur est utile pour saisir rapidement des problématiques.

Troisièmement, les élèves travaillent pendant un semestre sur un sujet. Au terme du semestre ils ou elles maitrisent les enjeux politiques autour d’un sujet complexe. Ces connaissances peuvent les aider à trouver des stages ou un emploi. Là encore nous avons fréquemment des étudiantes et des étudiants qui ont obtenu des opportunités professionnelles en lien avec le sujet qu’ils ont travaillé avec nous.

Qu'en retirez-vous, vous-même, en tant qu'enseignant ?

À titre personnel, j’apprécie particulièrement le public de ce master. D’une part ce sont des étudiantes et des étudiants très curieux et volontaires pour sortir des sentiers battus et expérimenter d’autres formats de cours. J’apprends beaucoup à leur contact : nous réfléchissons continuellement ensemble pour améliorer le format du cours. D’autre part, ces étudiantes et ces étudiants n’ont pas vocation par la suite à faire de la recherche en sciences sociales ; c’est un défi passionnant de réfléchir quotidiennement au contenu de notre enseignement afin qu’il puisse leur servir dans la vie professionnelle future.

Cet article a été publié originellement sur le site Sciences Po Enseignants.

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