“Le terrorisme est quasiment une donnée constitutive de la démocratie”

Ancien fonctionnaire du ministère de la Défense et auteur du livre Politique du Secret : Regards sur le bureau des légendes (PUF, 2018), Yves Trotignon est enseignant à Sciences Po spécialisé dans les questions de terrorisme et de djihadisme. Sécurité, secret défense, contre-terrorisme… Un échange passionnant autour de l’une des principales menaces de ces dernières années.

Vous enseignez un cours à Sciences Po qui s’appelle "Terrorisme et contre-terrorisme à l’heure du djihadisme". En quoi consiste-t-il ?

Pendant douze sessions de deux heures, nous essayons d’initier à la complexité du phénomène. Les questions abordées sont diverses : « Qu’est-ce que le djihadisme ? », « Peut-on en faire l’histoire ? », « Comment les États réagissent ? » …

Les cours ont lieu très tôt le matin, c’est une forme de sélection des âmes les plus courageuses ! On a l’habitude de plaisanter en disant que seuls les éléments d’élite acceptent de se lever à l’aube pour venir parler d’horreurs. Le cours sera renouvelé cette année, certainement aussi en début de matinée.

J’anime ce cours avec Guillaume Delbauffe, cadre du ministère de la Défense, que j’aime appeler mon “co-pilote”. Nous mettons chaque année le syllabus à jour, on prépare une nouvelle bibliographie, et on attend, impatients, que cela recommence car on apprend beaucoup des élèves. Durant ces cours, on se désole collectivement de la situation et on essaie de se parler sans détours, pour que l’échange soit constructif.

Enseigner a-t-il toujours été une vocation ? Ou voyez-vous plutôt la chose comme une reconversion ?

Ni l’un ni l’autre. C’est très certainement un plaisir et un honneur, mais je ne vais pas vivre de mes douze séances annuelles. En revanche, cela fait longtemps que je donne des cours ou que je parle en public.

Enseigner à Sciences Po, c’est très impressionnant, mais ça n’a pas été une découverte. Cela faisait longtemps que l’on me proposait d’y donner des cours, mais je n’osais pas y aller tout seul, et mon « co-pilote » était dans le même cas. Alors quand ils nous ont mis dans la même pièce et nous ont proposé de le faire, ensemble, sur un sujet pareil, on a accepté sans réserves. Depuis, on essaie de relever le défi avec le plus de rigueur possible chaque année.

Certains de vos étudiants vont être amenés à accéder à de hautes fonctions au sein de l’État. Les sensibiliser, à l’aube de leur entrée dans la vie active, à cette menace djihadiste vous semble-t-il nécessaire ?

Ce que l’on essaie d’apporter, c’est de la nuance sans angélisme et, évidemment, pas un projet idéologique. Pendant notre cours, la parole est libre. On a un pacte de confiance avec nos élèves. On se parle sans ambages et nous avons même parfois des propos froidement critiques à l’égard de décisions prises par de grandes organisations internationales.

Nous sommes deux enseignants qui avons vu un peu de pays, on peut donc raconter de l’intérieur ce qu’est une cellule de crise ou une gestion de crise post-attentat, par exemple. C’est ce que nous voulons transmettre. Nous ne sommes ni des agrégés, ni des scientifiques. Nos carrières ont fait que l’on nous a trouvés crédibles, nos syllabus ont été validés. Nous ne sommes pas arrivés en disant « On va vous révéler la vérité absolue sur le monde » !

La position que nous essayons de tenir est que nous n’avons pas la science infuse, et que les élèves ont le droit d’avoir une opinion différente, qui ne doit certainement pas être systématiquement écrasée. J’apprends aussi des élèves, parce que ça bosse, que le niveau est bon. J’ai assisté à des exposés excellents qui auraient largement pu être faits devant des responsables politiques.

Comment réussissez-vous à faire bénéficier de votre expérience et votre parcours sans trop flirter avec le Secret-défense ?

Nous sommes naturellement tenus au respect de certaines règles. Ce n’est certainement pas un cours d’anciens combattants qui raconteraient leurs ratas* froids ou leurs faits d’armes car, si on en avait, on n’en parlerait de toute façon pas. Ce qui est intéressant, c’est de savoir associer une réflexion rigoureuse avec une expérience et ce, de la façon la plus modeste et discrète possible. Aller au-delà de la connaissance livresque du sujet, en y ajoutant une forme de retex (retours d’expériences). C’est d’ailleurs pour cela que nous invitons régulièrement des intervenants extérieurs (magistrats, journalistes, militaires…) qui viennent parler de choses que l’on n’a pas connues. Il ne s’agit pas d’un séminaire de recherche. Nos étudiants vont devenir des professionnels de ces sujets-là, alors on veut leur apporter une connaissance affinée mêlée à de l’expérience.

*Les ratas froids sont des portions de nourriture, souvent peu appétissantes, données aux soldats en mission.

Pensez-vous que le terrorisme aujourd’hui pourra avoir une autre forme que celle du djihadisme ?

À cette question, Yves Trotignon nous adresse un sourire triste et désabusé.

Malheureusement, tout n’a pas été fait et on s’interdit de dire publiquement quoi, pour ne pas donner d’idées à des gens qui en ont déjà trop. Ce qui caractérise le terrorisme dans des pays développés, c’est que le nombre de cibles est illimité et le nombre de modes opératoires dépend de votre imagination. Il est donc impossible de penser que les choses horribles qui n’ont pas eu lieu n’aient pas lieu un jour. Je ne suis ni optimiste, ni pessimiste.

Le terrorisme est quasiment une donnée constitutive de la démocratie. Il existe depuis près de 150 ans. Il y a eu les anarchistes, les irrédentistes, les groupes d’extrême droite, d’extrême gauche, les groupes religieux… Il n’y a donc pas de raisons que cela s’arrête. Bien sûr, il y a des moments avec davantage d’attaques que d’autres, mais la menace ne s’éteint jamais complètement.

Pour aller plus loin :

Abonnez-vous à nos newletters

Le fact-checking est-il vraiment efficace ?

Le fact-checking est-il vraiment efficace ?

Par Manon Berriche - Le fact-checking ne date pas d’hier. Dès son lancement, en 1923, le magazine Time avait déjà recruté une équipe de fact-checkers. Leur rôle à l’époque : vérifier scrupuleusement toutes les informations avant qu’elles ne soient publiées. Mais à l’ère du numérique, l’essor des réseaux sociaux a entraîné un bouleversement du fonctionnement de l’espace public traditionnel.

Lire la suite
Sciences Po crée un Institut des compétences et de l'innovation

Sciences Po crée un Institut des compétences et de l'innovation

Sciences Po crée un Institut des compétences et de l’innovation pour une formation qui s'adapte aux transformations profondes que connaît la société. Son rôle est d’accompagner étroitement les enseignants dans leurs réflexions et actions pédagogiques, et de renforcer pour les étudiants la lisibilité et l’appropriation des compétences acquises tout au long de la formation.

Lire la suite
Les sciences sociales au prisme du genre

Les sciences sociales au prisme du genre

PRESAGE, le Programme de recherche et d’enseignement des savoirs sur le genre de Sciences Po, a été créé en 2010. Destiné à promouvoir la recherche sur le genre, à développer l’offre de cours et à diffuser les savoirs sur ce champ, c’est l’un des plus anciens programmes transversal et pluridisciplinaire dédié au genre en France. Rencontre avec ses fondatrices, Hélène Périvier et Françoise Milewski, chercheuses à l'Observatoire français des conjonctures économiques.

Lire la suite
Ne jetez plus vos couverts, mangez-les !

Ne jetez plus vos couverts, mangez-les !

Écologiste convaincue et diplômée de Sciences Po en 2015, Tiphaine Guerout a mis ambition entrepreneuriale au service de la cause environnementale. Elle a fondé Koovee, une start-up qui propose une alternative aux couverts jetables en plastique : des cuillères et fourchettes en biscuit, fabriqués en France, qui ont la particularité d’être suffisamment résistants pour que l’on puisse manger avec. Rencontre avec une jeune diplômée qui ambitionne d’inonder les marchés français et européens dans les prochaines années.

Lire la suite
La France est-elle vraiment une

La France est-elle vraiment une "startup nation" ?

Spécialiste de l’histoire politique des États-Unis, Denis Lacorne enquête dans son ouvrage Tous Milliardaires !, paru chez Fayard en novembre 2019, sur le mythe de la "startup nation". L'ambition de la France à figurer parmi les nations capables de produire des géants du numérique est-elle une réalité ?

Lire la suite
Patrick Chamoiseau, nouvel écrivain en résidence

Patrick Chamoiseau, nouvel écrivain en résidence

Après Kamel Daoud et Marie Darrieussecq, Patrick Chamoiseau est le nouveau titulaire de la chaire d’écrivain en résidence de Sciences Po. Lauréat du Prix Goncourt 1992, primé à maintes reprises, Patrick Chamoiseau est auteur de romans, contes, essais, scénarios. À partir de janvier 2020, il donnera cours aux étudiants de Sciences Po.

Lire la suite
Et si vous étudiiez à Sciences Po cet été ?

Et si vous étudiiez à Sciences Po cet été ?

Vous êtes lycéen ou étudiant ? Vous souhaitez étudier les sciences humaines et sociales à Sciences Po le temps d'un été ? Les candidatures pour l’édition 2020 de la Summer School sont ouvertes, avec deux programmes distincts, l'un pour les étudiants, l'autre pour les lycéens. Voici ce qu’il faut savoir avant de déposer sa candidature.

Lire la suite

"On peut sortir de la croissance sans sortir du capitalisme"

Économiste engagé pour une société visant le bien-être, Éloi Laurent démontre dans son dernier ouvrage, Sortir de la croissance, mode d’emploi, pourquoi la crise écologique ne pourra être résolue sans abandonner l’objectif de croissance. Utopiste ? Non, d’après lui, il s’agit au contraire d’un objectif non seulement humaniste mais aussi tout à fait réaliste. Preuves à l’appui.

Lire la suite
Vêtements durables, mode d'emploi

Vêtements durables, mode d'emploi

Étudiante en master Innovation & transformation numérique, Camille Gréco a rejoint l'École du management de Sciences Po après des études de mode à Londres. Passionnée par le secteur de la mode et du textile, mais soucieuse de le rendre plus durable et moins polluant, elle crée en 2017 CrushON, une plateforme en ligne qui rassemble l’offre de friperies. L'objectif : démocratiser l’achat de vêtements vintages, dans une optique de consommation écoresponsable. Explications.

Lire la suite