“Ce n’est plus une question d’écologie, mais de civilisation”

“Inclassable et indispensable” : c’est ainsi qu’Olivier Duhamel accueillait Bruno Latour à la tribune de l’amphithéâtre Boutmy. Le philosophe et anthropologue a délivré sur la crise environnementale une leçon de rentrée impressionnante à tous les sens du terme. Comment mesurer ce changement de civilisation qui nous dépasse, et comment s’y orienter ? Retour sur un des moments clés de cette rentrée placée sous le signe du climat. 

Bruno Latour est inquiet; et un peu désolé. Inquiet de parler devant “des extraterrestres nés au XXIè siècle”, d’abord. Désolé ensuite de devoir livrer une leçon de rentrée “pas sympa” sur la “grande accélération” dont sa propre génération est à l'origine,“et dont elle a profité merveilleusement”

Une deuxième révolution copernicienne

Les “extraterrestres” de première année ne lui en tiennent pas rigueur, happés dès les premières secondes par l’orateur qui marquera leurs débuts à Sciences Po, et peut-être davantage. Beaucoup découvrent le nom de ce “philosophe, sociologue, ethnologue, épistémologue, numérologue, écologue” - selon les mots d’Olivier Duhamel, sommité scientifique moins connue en France que partout ailleurs dans le monde. Gageons qu’ils ne l’oublieront pas de sitôt.

“Aucun de vos prédécesseurs à Sciences Po n’a eu à ce soucier de cette question de l’action humaine sur la Terre”, explique Bruno Latour, qui précise que le mot “Terre” désigne ici “cette fine pellicule d’espace occupée par les hommes à la surface du globe.” Une surprise, un impensé, un jamais vu, et qui se produit à une vitesse inimaginable : bienvenue dans l’Anthropocène, cette ère inédite, selon le terme utilisé pour “prendre la mesure de l’action des humains et de la réaction du système Terre”. Il s’agit pour l’éclaireur Latour d’une révolution, au moins aussi importante que celle vécue grâce à Galilée et Copernic. Un changement si colossal, d’une échelle si grande qu’elle dépasse les cases des graphiques et parfois les bornes de notre esprit.

Et pourtant...Et pourtant, elle "s’émeut" (la Terre). Le poids bientôt invivable de l’empreinte humaine, désormais équivalent à celui de la biosphère, relève du fait scientifique : documenté, robuste, attesté, sourcé, quantifié. “Or le problème qu’il faut affronter, c’est qu’on lit tous les jours des alarmes dramatiques dans la presse, et que dans le même temps le monde suit son cours tranquillement”, constate Bruno Latour, qui compare cette contradiction à la “drôle de guerre” vécue en 1940.  “Comment faire pour absorber cette question qui n’est plus de l’écologie, mais une question de survie, de civilisation ? 

La "drôle de guerre" du climat

D’abord, avance-t-il, il convient de commencer à lutter contre “la corruption de l’espace public”, qui broie les faits scientifiques sous l’écume des opinions et des vitupérations, tous ces “énoncés flottants” que Bruno Latour demande aux étudiants de “mettre en bulle”. C’est à dire, de sourcer, d’attribuer à leur auteur, de remettre en contexte. Première mesure de survie pour la vérité. “Twitter, c’est la guerre”.

Il revient surtout à ces natifs du XXIè siècle, et notamment à ceux qui garnissent les bancs de Sciences Po, de se saisir d’une charge qui est aussi une chance : celle de réinventer la politique et les institutions dont le nouveau régime climatique a besoin. “Désolé, je ne pouvais pas vous dire que tout est formidable”, conclut Bruno Latour. Debout, à la fois graves et exaltés, les étudiants extraterrestres balaient ses doutes de plusieurs minutes d’applaudissement, et d’une longue salve de questions.

>> Assistez à la conférence exceptionnelle du mardi 3 septembre sur le thème "L'anthropocène et nous" avec les anthropologues Bruno Latour et Jane Goodall

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