“C’est la grève générale en France qui a contribué à faire de 1968 une année clé dans le monde”

1968, année de révolutions ? Oui, mais pas seulement en France. Alors que beaucoup cantonnent cette année aux événements de mai et à ses barricades parisiennes, Gerd-Rainer Horn, enseignant-chercheur en histoire politique au Centre d’histoire de Sciences Po, rappelle que de nombreux mouvements étudiants se sont également déroulés partout dans le monde cette année-là. Entretien.

Beaucoup ont tendance à résumer les événements de 68 aux journées de mai en France. Pourtant 68 a connu de nombreux mouvements sociaux, et notamment étudiants, dans différents pays. Peut-on parler pour autant d'un mouvement international ?

Bien sûr nous pouvons parler d’un mouvement international. Même si, en terme d’organisation, on ne peut pas identifier un quartier général international. On a tendance à regarder la France comme le lieu central des mouvements de mai 68. La raison de cela, c’est évidemment la grève générale. Cette grève générale ouvrière à partir de la mi-mai a vraiment attiré l’attention du monde sur la France. En effet, quand seuls les étudiants étaient en grève, la société ne s’est pas arrêtée ! Mais quand les ouvriers se sont aussi mis en grève, là, tout le monde a vraiment regardé la France. Cependant, je pense que cette orientation vers la France est un peu surdimensionnée : si on regarde la dynamique des mouvements sociaux (étudiants et autres), ne serait-ce qu’au niveau européen, on peut constater que d’autres pays étaient traversés d’événements du même ordre et cela avant mai 68, voire même avant l’année 1968.

Si on se concentre sur le mouvement étudiant, la première ville étudiante qui a explosé dans ce cycle de mobilisation est Louvain, en Belgique, en mai 1966 : deux années avant ! Pour des raisons propres à la Belgique, le début des protestations étudiantes a commencé dès 1966. Un autre cas également, l’Italie : là, les choses ont débuté sur le plan étudiant dès octobre 1967. Après une première occupation sur le campus de l’Université de Trento en 1966, un campus alors très petit, la première occupation d’une grande université a été celle de La Cattolica à Milan, la plus grande université catholique au sud des Alpes, en octobre 1967. Les six mois qui ont suivi, le mouvement s’est répandu très vite dans toute l’Italie. En mars 1968, presque tous les campus italiens, de Sicile jusqu’à Sud-Tyrol, étaient en grève, bloqués ou occupés alors qu’en France, au même moment, on ne rêvait même pas de quelque chose comme cela. Or, cela se produit deux mois plus tard.

On peut comprendre cette focalisation sur la France, même au niveau international, du fait de l’existence de cette grève générale. Il n’y a pas d’autres pays où la grève générale a duré trois semaines. Et c’est arrivé en France, pays qui était alors la 5e puissance industrialisée du monde. Peut-on donc parler d’un mouvement international ? On peut dire qu’il n’y avait pas un mouvement international organisé mais une dynamique internationale plus ou moins spontanée : bien qu’il n’y ait pas eu d’organisation internationale du mouvement, les idées, elles, se sont répandues. Il y a eu des congrès internationaux dès 1967.

Les mouvements de protestations se sont-ils ainsi influencés d’un pays à l’autre ?

Oui, les mouvements se sont influencés mutuellement. Par exemple, en Belgique et en France. Fin mars 1968, une rencontre internationale des leaders étudiants s’est tenue à Paris. Ils se sont rencontrés dans la cour intérieure de la Sorbonne. Tous les accès aux bâtiments étant fermés, ils se sont demandés où s’installer pour débattre. Et ce sont les étudiants de Louvain qui ont montré aux Français comment faire : ils ont cassé une fenêtre et sont entrés. Pendant les discussions qui ont suivi, Daniel Cohn-Bendit incitait ses “copains” français à suivre l’exemple des militants belges : « Nous devons préparer des actions comme les camarades flamands nous l’ont montré ici et à Louvain » (GOOSSENS Paul. Leuven ’68 of het geloof in de hemel. Zellik: Roularta, 1993, 111 p.).

C’est anecdotique et il ne s’agit pas de souligner l’existence de violence mais cela montre comment les techniques se sont diffusées, comment elles ont été partagées. Lors du congrès international sur le Vietnam à Berlin-Ouest en février 1968, les militants français présents, dont des activistes déjà connus comme Alain Krivine, Jeanette Habel et Jean-Marie Vincent, ont été très impressionnés par le déroulement très combatif et presque chorégraphié des manifestations dans les rues de Berlin, organisées par la Nouvelle Gauche allemande. Et ils étaient encore plus étonnés d’apprendre que les Allemands avaient été, à leur tour, inspirés par les tactiques innovantes des militants étudiants japonais du Zengakuren !

Pourquoi 1968 ? Pourquoi cette année en particulier ?

C’est la grève générale en France qui a contribué, même à l’échelle internationale, à faire de 1968 une année-clé. Mais l’année 1968 se situe dans un contexte plus global, dans un mouvement présent dans de nombreux pays avant 1968 : celui de la Nouvelle Gauche, avec par exemple le Parti Socialiste Unifié (PSU) en France , le Frente de Liberación Popular (FLP) en Espagne, la Sozialistischer Deutscher Studentenbund (SDS) en RFA ou les Students for a Democratic Society (SDS) aux États-Unis. Et, dans presque tous ces pays, cette Nouvelle Gauche a disparu en 1969/1970. Ce qui fait de 1968 une année charnière.

En Espagne, la Nouvelle Gauche qui s’inscrivait dans la résistance anti-franquiste était très forte. Il y a une belle citation que j’utilise souvent “La Nouvelle Gauche espagnole a disparu à cause des complications du mai 68 français”. En effet, mai 68 est un moment explosif mais à la fin de l’année, que s’est-il passé ? De Gaulle a gagné les élections ! Il s’agit donc d’une explosion sans conséquence immédiate, ce qui a sonné le coup d’arrêt à certains mouvements de la Nouvelle Gauche qui se sont demandé “mais qu’est-ce qu’on a mal fait?”.

La France occupe une place centrale en 1968 mais il y a également un autre aspect important : la guerre du Vietnam. En 1968, la guerre est dans une phase extrêmement dure, c’est l’année notamment de l’offensive du Têt. L’année où, pendant quelques heures, l’ambassade des États-Unis à Saigon a été aux mains des Vietcongs. Et ça a été un choc pour beaucoup de gens. Pour de nombreuses raisons, 1968 a une signification très spéciale dans le monde. On parle de mai 68 en France, du Sessantotto en Italie : ce sont des expressions dans ces pays, et dans d’autres, qui montrent la centralité de cette année. Il y a “quelque chose” dans cette année 1968.

Y a-t-il des points communs entre les différents mouvements étudiants ?

C’est une bonne question mais il est assez difficile d’y répondre. Est ce qu’il y a des points communs ? Oui… Bien qu’il y ait pour certains pays une dimension ouvrière, c’est la dimension étudiante qui est centrale dans tous les pays concernés. C’est vraiment la nouveauté de ce cycle de mobilisations. En effet, avant 1968, les étudiants ne sont presque jamais au centre des mouvements sociaux radicaux, à gauche surtout. Dans les années 1920, on trouve des étudiants mais surtout dans les mouvements radicaux de droite. Donc, cette présence étudiante (des universités, mais aussi des lycées) est une vraie nouveauté. Un autre point commun est le schéma de déclenchement de ces mouvements, que ce soit en Occident, dans le bloc soviétique ou dans les pays du tiers-monde. Ces mouvements commencent d’abord par des préoccupations très locales, relatives à la vie universitaire ou culturelle.

Ainsi, à Nanterre, en novembre 1967, c’est la question des dortoirs non mixtes qui pose problème.  Ce n’est pas vraiment révolutionnaire en soi mais la réponse des autorités, plutôt floue, radicalise les événements. On retrouve ce schéma dans d’autres pays. En Allemagne, c’est la décision du gouvernement de raccourcir le nombre d’années allouées pour terminer son cursus qui est à l’origine du mouvement, et c’est à nouveau la réponse des autorités qui le radicalise. On retrouve donc le même schéma : un déclenchement lié à une question locale, et pas une question sociale révolutionnaire, qui se radicalise au contact de pouvoirs souvent autoritaires. Les pays du bloc soviétique s’embrasent selon le même schéma, même dans un contexte dictatorial. En Yougoslavie, le mouvement démarre autour d’une question culturelle : à Belgrade, les étudiants souhaitent l’organisation de concerts en plein air, le refus autoritaire du pouvoir déclenche le mouvement. C’est la même chose en Espagne ou au Portugal, au Sénégal ou au Mexique. Les protestations débordent très rapidement leurs revendications initiales.

Cette génération s’est également beaucoup politisée en Occident autour des questions de pauvreté et de richesse dans le tiers-monde. Dès le milieu des années soixante et jusqu’en 1968-1969, de nombreux étudiants se radicalisent autour de cette question. Leur regard sur le tiers-monde leur renvoie l’image d’un monde loin d’être parfait. Une imperfection qu’ils vont lier à l’action des pays occidentaux, responsables du sous-développement. Via ce “détour” par le tiers-monde, cette génération commence à regarder sa propre société d’un œil critique. C’est encore plus flagrant à partir de 1969-1970 : les jeunes se sont d’abord intéressés au tiers-monde mais leurs critiques se font de plus en plus acerbes vis-à-vis de leur propre société.  Les pays du tiers-monde ont ainsi joué le rôle d’instigateurs de pensées critiques.

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En savoir plus

  • Les mouvements étudiants dans le monde en 1968”, dossier de la bibliothèque de Sciences Po. Quand on parle de l’année 1968, on pense souvent à la France et ses barricades à Paris. C’est oublier que de nombreux mouvements étudiants ont également eu lieu cette année-là dans le reste du monde. La bibliothèque raconte cet ailleurs. Dossier réalisé sous la coordination scientifique de Gerd Rainer Horn du Centre d'Histoire de Sciences Po
  • L’exposition “Les mouvements étudiants dans le monde en 1968” : une série de documents (affiches, photos) retraçant les mouvements étudiants de l’année 1968. Du 10 avril au 9 juin à la bibliothèque de Sciences Po, 27, rue Saint-Guillaume.
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