États-Unis : des militants écologistes de plus en plus organisés

Par Mario Del Pero (CHSP). Les questions environnementales n’ont certes pas été au centre de la campagne des midterms au États-Unis. Mais cette réalité ne signifie pas que le déni de Donald Trump concernant le dérèglement climatique et le démantèlement des règles établies par Barack Obama n’ont pas suscité dans le pays une riposte vigoureuse, et souvent efficace, voire une forme de résistance.

Ces élections aux enjeux pleinement nationaux, transformées en référendum pour ou contre Donald Trump, ont été dominées par les questions idéologiques qui amplifient les divisions de la nation américaine alimentées par la rhétorique démagogique et incendiaire du Président, tout en exacerbant la polarisation des deux camps.

Du psychodrame entourant la nomination du juge Brett Kavanaugh à la Cour suprême aux actes de violence qui ont culminé avec l’attaque sanglante de la synagogue de Pittsburgh (11 morts), en passant par la polémique sur la caravane de migrants centraméricains tentant de rallier la frontière mexico-américaine, les débats et l’information en continu se sont presque exclusivement focalisées sur les sujets d’intérêt national. Cette campagne a ainsi confirmé que tout le débat politique aux États-Unis était happé, de manière inexorable et toxique, par la figure de Trump.

L’activisme anti-environnement de Donald Trump

Rarement mentionnés – par les médias, par ses opposants et par le Président lui-même –, l’adhésion profonde à une philosophie anti-environnementaliste et l’adoption qui s’en est suivie d’une série de mesures destinées à annuler une grande partie des politiques mises en place lors de la décennie précédente sont pourtant des faits marquants du mandat de Trump.

Son gouvernement, par le biais de décrets ou de directives envoyées aux administrations fédérales sur l’interprétation et la mise en œuvre de la législation, a de fait démantelé la plupart des règles et politiques établies par son prédécesseur.

Donald Trump a levé les obstacles sur les forages off-shore et dans les parcs naturels, abrogé le plan Obama de réduction des émissions de gaz, opéré le retrait des États-Unis de la COP21, désigné de nombreux magistrats climato-sceptiques, baissé drastiquement les fonds alloués à l’Agence de proctection de l’environnement, tout en nommant à des postes clés au sein de son administration des personnalités très liées aux industries fossiles.

Donald Trump est souvent moqué pour son incapacité à tenir ses engagements extrêmement ambitieux. Depuis le début de son mandat, il a subi de nombreux revers, politiques et législatifs, parfois humiliants. Mais dans le domaine de l’environnement, il peut certainement se targuer d’avoir réussi à inverser la tendance, aussi bien sur le plan domestique qu’international.

Des démocrates sous la pression de l’opinion

Toutefois, si l’on gratte un peu la surface pour regarder plus attentivement ce qui se passe dans le pays, l’image devient alors plus complexe, plus nuancée. L’offensive anti-environnementale menée par Donald Trump a en effet généré une large résistance, non dénuée d’efficacité. Les gouvernements et assemblées locales ont adopté de nombreuses mesures destinées à endiguer, voire à bloquer de multiples initiatives prises par son administration dans ce domaine.

Par ailleurs, durant cette campagne électorale centrée sur Trump, ses adversaires ont adopté des propositions et des programmes résolument tournés vers la défense de l’environnement, qui pour beaucoup étaient rejetés jusqu’alors par de nombreux démocrates.

Aujourd’hui, il est même devenu compliqué d’être candidat dans les rangs démocrates si il ou elle ne soutient pas clairement le plan de réduction de CO21, l’investissement dans les énergies renouvelables et la protection des zones vulnérables.

Une opinion mobilisée au-delà des clivages partisans

Dans le même temps, de nombreuses enquêtes d’opinion révèlent, parfois au-delà des clivages politiques traditionnels, une large opposition à la philosophie et aux idées politiques qui sous-tendent les actions de Trump dans le domaine de l’environnement. Confortés par la bonne situation économique du pays et par la hausse de la production des énergies renouvelables, les Américains ne se montrent pas particulièrement préoccupés par la rareté et le coût de l’énergie – l’un des principaux arguments avancés par Trump pour justifier sa frénésie de dérégulation agressive.

Selon un sondage Gallup, ceux qui s’inquiètent d’un deal sur les prix de l’énergie et de sa rareté potentielle représentent moins de 25 % de l’opinion – le taux le plus bas depuis 2002 (date à laquelle Gallup a démarré ce type d’enquête), et près de la moitié du pourcentage de 2012. Le changement climatique demeure une question très clivante et l’inexorable mouvement de « trumpisation » du Parti républicain a aggravé les divisions sur ce dossier.

Les sondages l’attestent clairement : moins de 5 % des électeurs démocrates revendiqués pensent que les experts exagèrent la menace, tandis que 70 % des républicains pensent que c’est fort probable. En revanche, une large majorité des électeurs « indépendants » partagent l’opinion des démocrates. La plupart des Américains adhèrent donc à l’idée d’un dérèglement climatique causé par l’homme, et les jeunes le perçoivent comme une forte menace qui requiert un net changement de politique.

Au-delà des différences liées à l’âge, les contrastes régionaux sont très marqués aux États-Unis. Dans les États qui pèsent lourd politiquement et économiquement, cette sensibilité aux questions d’environnement est très aiguisée. La Californie, à cet égard, est un exemple type. Les enquêtes y témoignent d’une large opposition à toutes les mesures prises par Trump, des forages off-shore à l’abrogation des seuils d’émission de gaz d’échappement. Jamais les Californiens ne se sont montrés aussi concernés qu’en 2018 par les positions des candidats en matière environnementale. Ce schéma est aussi valable pour de nombreux autres États.

Or dans cette séquence électorale des midterms, les Américains n’étaient pas appelés seulement à voter pour renouveler les 435 sièges de la Chambre des représentants et 35 au Sénat, mais aussi à élire 36 gouverneurs, 87 assemblées législatives des États (sur 99) et les conseils municipaux de nombreuses villes importantes. De même, certains d’entre eux étaient appelés à participer à plusieurs référendums locaux, allant de la protection du saumon sauvage en Alaska aux critères à respecter pour mener de nouveaux forages dans le Colorado.

Une multitude de contre-mesures

De ces presque deux années de pouvoir de Trump, on peut tirer un enseignement très important : la résistance aux décisions de son administration ont été mises en œuvre sur un plan à la fois local, horizontal et transnational. De nombreux villes et États ont poursuivi leur action, voire l’ont même intensifiée, renouvelant leur engagement à respecter les objectifs de la COP21, tout en lançant de nouvelles initiatives.

Une coalition bipartisane de gouverneurs – baptisée « l’Alliance des États-Unis pour le climat » – a été constituée pour tenir les engagements de cet accord. La Californie a adopté une déclaration prévoyant d’atteindre une production électrique intégralement propre à l’horizon 2045. D’autres États ont renouvelé leurs propres engagements dans le domaine environnemental. Plusieurs villes ont montré la voie, mettant en œuvre des projets-pilotes ou créant des forums – à l’échelon national ou global – au sein desquels les expériences, les politiques et l’expertise peuvent être échangés.

Les États-Unis demeurent le principal acteur dans le système international. Leurs actes et leurs choix ont un poids fondamental dans la montée en puissance ou l’affaiblissement d’une gouvernance mondiale encore en gestation. Dans le domaine de l’environnement, il est certes très difficile d’estimer les dégâts causés par l’administration Trump sur les efforts consentis au niveau national et international pour tenter d’apporter une réponse concertée au dérèglement climatique. Mais le scrutin des midterms montre bien que des actions politiques sont menées à différents niveaux du pays. Et bien qu’elles manquent de visibilité et de médiatisation, des contre-mesures efficaces sont prises, et seront mises en œuvre dans les années qui viennent.


Ce texte a été traduit par Thomas Hofnung, The Conversation France.The Conversation

Mario Del Pero, professeur d’histoire internationale au Centre d'histoire de Scieneces Po

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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