Émanciper les jeunes : oui, mais comment ?

Lycéens et étudiants s’opposent avec détermination au projet de loi sur le travail. Un meilleur accès au marché du travail et une meilleure couverture sociale tiennent bonne place dans leurs revendications. C’est justement à ces sujets que Tom Chevalier, jeune docteur du Centre d’études européennes, a consacré ses travaux couronnés par un prix prestigieux*. Il nous éclaire sur ce sujet si sensible.

Pourquoi avoir choisi de travailler sur les politiques envers les jeunes ?

Tom Chevalier : Mon intérêt pour ce sujet est le fruit de trois rencontres : avec Patrick Savidan, professeur de philosophie, qui m’a fait connaître les débats de justice sociale, avec Louis Chauvel, sociologue, qui m’a guidé vers la problématique de la jeunesse, et avec Bruno Palier, politiste, qui est devenu mon directeur de thèse, et qui m’a conforté dans cette problématique en m’ouvrant aux enjeux de protection sociale, d’économie politique et de comparaison internationale.

D’un point de vue scientifique (et citoyen), ce sujet était pertinent, dans le sens où il y a une forte demande d’expertise sur les politiques en direction de la jeunesse. Peu de travaux procédaient à des comparaisons internationales sur le sujet, notamment en science politique, en combinant l’analyse de différents champs de l’action publique. Socialement, le sort de la jeunesse était - et est toujours - critique, en raison de l’essor du chômage et de la pauvreté des jeunes. La jeunesse est un sujet fondamental ;  d’ailleurs François Hollande l’avait  posé comme sa première priorité...

Comment avez-vous abordé le sujet ?

T. C. : Je me suis donné comme objectif de saisir les logiques traversant les différentes politiques publiques qui promeuvent (ou pas) l’autonomie des jeunes en Europe. Pour les identifier, j’ai considéré deux facteurs essentiels : la dépendance familiale et l’accès au marché du travail. Plus précisément, j’ai cherché à comprendre l’accès à l’autonomie – ce que j’ai appelé la citoyenneté socioéconomique des jeunes –  en travaillant sur les deux dimensions qui la structurent : la citoyenneté économique, qui renvoie aux politiques publiques qui visent à promouvoir l’emploi des jeunes, et la citoyenneté sociale, qui renvoie aux aides publiques dont les jeunes peuvent bénéficier.

En croisant ces deux dimensions j’ai pu construire une typologie des régimes de citoyenneté socioéconomique des jeunes.

Et comment se structurent les politiques publiques autour de ces dimensions ?

T. C. : Concrètement, la citoyenneté économique renvoie aux  politiques d’éducation et aux politiques de l’emploi. Elle peut prendre deux formes : elle peut être inclusive ou sélective. Elle est inclusive lorsqu’elle cherche à délivrer des compétences à tous les jeunes en limitant le décrochage scolaire. Il s’agit alors de promouvoir la formation des jeunes, dans une perspective de « learn-first », y compris dans la politique de l’emploi dont la fonction est d’alors de compenser les failles du système éducatif. Elle est au contraire sélective lorsque le système éducatif est élitiste et produit de fortes inégalités scolaires, débouchant sur un nombre important de jeunes peu qualifiés en difficulté sur le marché du travail.

La politique de l’emploi se focalise alors sur l’abaissement de leur coût du travail et le développement d’emplois atypiques pour leur permettre d’accéder à l’emploi : elle n’est pas censée compenser les inégalités scolaires, mais développer des emplois peu qualifiés, dans une perspective de « work-first ». Et même lorsqu’elle propose des programmes de formation continue, ceux-ci profitant aussi aux jeunes déjà qualifiés, cela ne permet pas de réduire les inégalités face à l’emploi.

Retrouve-t-on une telle dichotomie pour ce qui touche à la citoyenneté sociale ?

T. C. : Oui. Pour ce qui touche à la citoyenneté sociale - la politique familiale, les aides aux étudiants, les allocations logement et la couverture chômage- on retrouve deux grands types de stratégie.  

L’une est familialisée : les jeunes y sont considérés comme des enfants, les limites d’âge pour être considéré comme adullte sont élevées, et en conséquence ils n’accèdent que tardivement à un statut indépendant dans la protection sociale. Dans la même logique, les jeunes poursuivant des études sont considérés comme à charge de leur famille, et c’est la politique familiale qui est privilégiée pour les soutenir, les bourses étant par ailleurs attribuées en fonction des revenus parentaux.

La citoyenneté sociale est en revanche individualisée lorsque les jeunes sont considérés comme des adultes. Des limites d’âges plus basses leur permettent d’accéder directement aux prestations sociales plus rapidement, et les étudiants bénéficient de bourses et/ou de prêts qui ne dépendent plus des revenus parentaux dans la mesure où ils doivent être désormais indépendants financièrement de leur famille.

En croisant ces deux dimensions, on débouche sur quatre régimes de citoyenneté socioéconomique des jeunes.

En comparant ces différents types de politiques, avez-vous pu dégager celles qui sont les plus efficaces? Quid du modèle français ?

T. C. : Il est délicat de se prononcer en tant que chercheur sur cette efficacité : tout dépend des objectifs poursuivis et des normes qui sous-tendent l’évaluation, notamment en termes de principe de justice. Malgré tout, je dirais que les politiques que l’on trouve dans les pays nordiques, qui s’inscrivent davantage dans le régime de citoyenneté “habilitante”, croisant une citoyenneté économique inclusive et une citoyenneté sociale individualisée, semblent plus efficaces. Ces politiques publiques accompagnent les jeunes dans leur parcours vers l’âge adulte, en limitant les inégalités entre jeunes, ce qui leur permet d’expérimenter, sans pression, différentes statuts, et ainsi de progressivement “se trouver”,

A l’opposé, la France renvoie davantage au régime de citoyenneté “refusée”, croisant une citoyenneté économique sélective (en raison notamment du fort élitisme de son système éducatif et des inégalités qu’il produit) et une citoyenneté sociale familialisée, dont le symbole est la limite d’âge fixée à 25 ans pour bénéficier du RSA. Ce système est moins efficace en termes d’accès à l’autonomie dans la mesure où les jeunes restent dans la dépendance de leurs parents jusqu’à tard, tout en produisant de fortes inégalités entre les jeunes en termes d’accès à l’emploi.

Vous estimez que ce sujet mérite d’autres recherches. Quelles seraient-elles ?

T. C. : Bien sûr, beaucoup de pistes s’ouvrent à l’issue de ce travail. D’abord, il faudrait mieux identifier les causes de ces différents régimes en appréciant notamment le rôle des partis politiques, des employeurs, des syndicats, des organisations jeunesse, des associations familiales etc. Ensuite, il faudrait évaluer les effets de ces différents régimes, par exemple en termes de pauvreté des jeunes ou encore de confiance et de bien-être. Enfin, il faudrait davantage se focaliser sur les dynamiques de changement, notamment en analysant les différentes réformes qui ont eu lieu en Europe depuis le début de la crise en 2008 qui a fortement touché les jeunes, et les a placés au centre du débat politique et social.

*Tom Chevalier a reçu le Doctoral Researcher Prize attribué par le Journal of European Social policy et le European Network for Social Policy Analysis (ESPAnet) pour son article "Varieties of youth welfare citizenship. Towards a two-dimension typology (eng.)". Il a par ailleurs été expert auprès de la Section des Affaires Sociales et de la Santé au Conseil Economique, Social et Environnemental. 

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