Les religions aux Antilles françaises

Auteur(s): 

Laënnec Hurbon, directeur de recherche au CNRS

Date de publication: 
Juin 2017

Pour comprendre l’état actuel du phénomène religieux aux Antilles françaises (Guadeloupe, Martinique, Guyane), il convient de tenir compte de deux moments importants dans l’histoire de la région : la colonisation instaurée dès la première moitié du XVIIe siècle et les changements survenus dans la région à partir des années 1970.

La colonisation : trois siècles d’histoire religieuse

Tout d’abord la colonisation s’est produite avec l’appui explicite des missionnaires envoyés  outre-mer (jésuites, dominicains, capucins et carmes). La Traite des Noirs d’Afrique est alors autorisée par Louis XIII et vient remplacer l’emploi d’engagés blancs venus de diverses régions de France. L’économie esclavagiste va alors connaître un plein essor jusque vers le milieu du XIXe siècle (l’abolition deviendra effective seulement en 1848). Il y eut certes le décret de la liberté générale des esclaves proclamée par la Convention en  février 1794, mais il n’a pu être appliqué, Napoléon ayant rétabli l’esclavage en 1802. Le Code Noir de 1685 (publié à la faveur de la révocation de l’édit de Nantes) régit les pratiques de l’institution de l’esclavage et ne reconnaît qu’une religion dans les possessions coloniales  françaises : le catholicisme. Ainsi protestants et Juifs installés dès les débuts de la colonisation ne pouvaient plus pratiquer ouvertement leurs cultes. Les esclaves sont convertis de force au catholicisme qui sert de justification à l’esclavage ; les missionnaires sont payés en esclaves et disposent de leurs propres plantations, ils ne seront guère enclins à soutenir les révoltes des esclaves. Mais paradoxalement, on observe en même temps un véritable engouement pour les cultes (baptêmes, messes, dévotions diverses aux saints) de la part des esclaves dans toutes les possessions coloniales françaises. C’est qu’au fond le christianisme offrait aux esclaves un lieu de soutien et même d’abri pour la survivance des croyances africaines et en même temps pour l’organisation de la résistance contre l’esclavage grâce à la possibilité de se mettre en confréries dans les diverses paroisses de la région.
Après la Révolution, le clergé colonial s’intéresse essentiellement à l’instruction religieuse des esclaves, quelques prêtres en Guadeloupe comme en Martinique soutiennent les esclaves déserteurs des habitations (par le marronnage) sous l’impulsion des plaidoiries de Victor Schœlcher pour l’abolition de l’esclavage. Le XIXe siècle sera marqué dans les Antilles par une obsession constante du manque de prêtres alors que les églises demeurent toujours très fréquentées par les Noirs récemment libres, signe que la domination du catholicisme est un fait accepté comme normal.

La diversification religieuse depuis les années 1970

Que se passe-t-il quand, dans les années 1970, le catholicisme décide ce qu’on a appelé avec le Concile Vatican II un « aggiornamento » de l’Eglise ? C’est justement à cette période que commence un processus de déruralisation et de modernisation des sociétés antillaises. Le catholicisme ne fera pas l’objet de contestation, mais les Antilles étant devenues des territoires voués à l’économie  touristique, des changements importants se produisent dans les mentalités. Des interrogations sur l’identité culturelle voient le jour. Et de nombreux mouvements religieux commencent à exercer une attraction tellement forte, qu’ils finissent par ébrécher l’hégémonie du catholicisme. Aujourd’hui, les religions en compétition dans les Antilles peuvent se regrouper en trois grandes catégories :

  • Le catholicisme avec les pratiques et croyances africaines blotties dans ses flancs comme les « gadèzafè » (gestionnaires  des pratiques magico-religieuses héritées de l’Afrique et qui sont la plupart du temps orientées vers des soins thérapeutiques). Par ailleurs, en liaison avec le catholicisme traditionnel, se développe le Renouveau charismatique qui connaît depuis 1976 en Guadeloupe notamment un succès grandissant. Dans les années 1980,  cette fois en dissidence avec le catholicisme,  apparut  à Deshaies, une paroisse de Basse-Terre, une congrégation religieuse appelée Les Apôtres de l’Amour Infini (venus d’un couvent de St Jovitte dans le Québec) qui prétendent défendre les vraies traditions catholiques. Ils commencent par restaurer les lieux de pèlerinage, annoncent des cataclysmes naturels et des apparitions de la Vierge Marie comme celles de Fatima. En 1977, ils attiraient environ 75000 personnes sous leur influence dans des manifestations religieuses diverses (procession, pèlerinages). Une jeune fille de 14 ans est alors présentée comme celle qui reçoit directement les apparitions de la Vierge et est maintenue comme religieuse dans un couvent. Finalement de nombreuses dénonciations  des pratiques relevant de la supercherie ont poussé les Apôtres de l’Amour Infini à fuir la région. On découvre peu à peu que le succès de ces groupes religieux  apparemment dissidents du catholicisme tient avant tout aux croyances  et aux pratiques magico-religieuses des gadèzafè  qui parviennent à une certaine revitalisation à l’intérieur des traditions catholiques  mises en péril depuis les modifications importantes générées par le Concile Vatican II.
  • Les églises évangéliques de tendance pentecôtiste, les Adventistes du septième jour, les Témoins de Jéhovah et les Mormons. C’est vers les années 1970 que ces mouvements religieux vont connaître un essor spectaculaire. Parmi les églises évangéliques établies depuis  la fin du XIXe siècle en Guadeloupe et en Martinique comme à la Guyane, il y a en particulier les assemblées de Dieu pentecôtistes qui attirent de nombreux fidèles et qui développent des pratiques tout à fait similaires à celles du Renouveau Charismatique avec l’insistance sur le rôle de l’Esprit saint dont on peut faire l’expérience dans son corps. En revanche, chez les Adventistes du septième jour, solidement établis aujourd’hui à la Martinique (avec des écoles privées, des foyers culturels et des médias), une intransigeance se manifeste contre toutes les pratiques de type magico-religieux traditionnel, comme s’il fallait sans cesse se mettre à l’abri des mauvais sorts et des actes de sorcellerie qui caractérisent ces pratiques. On peut faire la même observation chez les Témoins de Jéhovah dont le prosélytisme se base sur la nécessité d’abandonner l'Église catholique, trop tolérante envers la magie et la sorcellerie.
  • Un troisième groupe de mouvements religieux est non moins important que les précédents mais il se différencie nettement par ses sources non chrétiennes : ainsi le mahikari, venu du Japon dans les 1976-77, ne se propose pas de convertir ses adeptes, il se contente de leur proposer des pratiques thérapeutiques basées sur la reconnaissance des ancêtres trop souvent oubliés mais qui se laissent repérer à travers divers points dans le corps. L’essentiel de la thérapie consiste à « donner la lumière » sur ces points (la lumière étant  une parcelle  du Créateur, le dieu japonais : SU), capable de produire la guérison  par suite de l’apaisement des esprits des ancêtres. En 1976, le Mahikari comptait déjà 10000 initiés en Martinique et 7000 en Guadeloupe, à travers des nombreux centres appelés dojo établis à travers les villes.
  • L’hindouisme a connu de son côté une expansion plus visible également depuis les années 1980, même s’il a accompagné très tôt les Indiens arrivés vers le milieu du XIXe siècle, l’abolition de l’esclavage ayant produit une rareté sinon une difficulté de main-d’œuvre docile pour l’économie coloniale. En Guadeloupe il n’y a pas moins de 400 temples hindous, dominés par le culte appelé Maliemin très fréquenté dans les villes comme Capesterre, Port Louis, St François et le Moule. L’hindouisme n’est pas moins fort à la Martinique et à la Guyane. Les hindouismes créoles, pour reprendre l’expression de Jean Benoist, ne restent pas confinés dans le privé, ils sont de plus en plus présents dans l’espace public  à travers les arts culinaires, vestimentaires, sculpturaux et musicaux. Beaucoup de Guadeloupéens et Martiniquais participent à leurs cérémonies et adoptent même l’hindouisme auquel ils initient leurs enfants.
  • L’islam a fait son entrée dans les Antilles au cours des années 1970, mais de manière timide. Au départ, c’est un guérisseur, originaire d’Afrique de l’Ouest, Foré Maréga, venu s’installer en 1974 à la Martinique qui a réussi à convertir quelques Martiniquais à l’Islam. Mais il s’agit d’un Islam mâtiné des pratiques traditionnelles magico-religieuses. Il finit par subir  de vives critiques et parvient difficilement à obtenir les moyens pour établir une mosquée ; il y parvient en 1977 grâce à l’aide de la grande Mosquée de Paris, mais en 1985, il a été obligé de quitter la Martinique. Un autre imam, cette fois en lien avec l’Arabie saoudite, s’installe  et affirme un islam plutôt rigoriste. Il est difficile de connaître le nombre exact de musulmans à la Martinique comme en Guadeloupe, mais les liens avec l’association France-islam permet une refondation plus durable de l’islam dans les Antilles. On retrouve dans cet islam des Arabes maghrébins, des Africains installés récemment dans l'île et des Martiniquais convertis. Le projet de construction d’une mosquée donne lieu à des interrogations sur la quête de visibilité de l’islam dans une société où l’église catholique fait partie du paysage naturel par sa cathédrale, ses églises paroissiales et ses congrégations religieuses. Cependant, en Guadeloupe comme en Guyane, l’islam ne semble pas faire l’objet de dissensions et de contestation.
  • Un autre mouvement religieux est l’Ordre uni des saints des derniers jours de la Guadeloupe ; quoique minoritaire, il a su défrayer la chronique dans les années 1980 : en effet 12 jeunes femmes de niveau baccalauréat ont accepté de faire partie d’une famille plurale sous la direction de Michel Gamiette (aujourd’hui décédé), fondateur de l’Ordre, qu’elles considèrent comme père et époux. Cette communauté mormone a été instaurée en 1982 comme dissidente et proprement guadeloupéenne en réaction contre l’interdiction qui  a été faite à Michel Gamiette d’accéder à la prêtrise.
  • Il faut aussi mentionner le mouvement religieux Rastafari, qui exerce une attraction sur de nombreux jeunes depuis les années 1970. Le rastafari suppose une véritable anamnèse de l’esclavage, comme si cette époque n’était pas révolue, se manifestant dans des réalités quotidiennes. Depuis 1974, de jeunes Guadeloupéens rejoignent, comme à la Jamaïque, des lieux éloignés des centres dominés par les pratiques et la culture occidentale. L’Occident étant assimilé à Babylone, donc un système à fuir. Le 23 juillet 2013, la Guadeloupe a été un haut lieu de commémoration de la naissance de Hailé Sélassié, le Messie attendu et qui va rétablir le pouvoir des Noirs sur la terre pour les sortir de l’esclavage encore vivace. Tout se passe comme si le Rastafari soutenait un véritable travail de pensée du patrimoine ancestral afro-américain et amérindien, trop ignoré jusqu’ici des media et du système scolaire.

Conclusion

Le religieux ultra-marin est marqué par une grande diversité, mais il donne à voir une certaine fragilité des sociétés qui n’arrivent pas à repenser sans ressentiment leur histoire. La mémoire de l’esclavage reste prégnante dans la manière de vivre le religieux, soit par une dénégation qui fait passer l’esclavage, et donc les traces de l’héritage africain et amérindien, comme totalement oblitérées, soit comme culture encore vivace mais difficile à assumer dans un contexte où la modernité occidentale est plutôt irrécusable. En effet, que ce soit à travers le Rastafari, le mouvement des Apôtres de l’Amour Infini, l’islam qui lors de ses premières installations est lié à un chef marabout, ou même la communauté des Mormons où une gadèzafè est active, ou encore dans les confréries catholiques et le pentecôtisme, on s’aperçoit que l’héritage des pratiques et croyances de type africain n’a pas disparu. Il serait instructif de chercher des informations sur les catégories sociales qui fréquentent aujourd’hui les activités des loges maçonniques dont l’implantation aux Antilles remonte à la période coloniale. Certes, les Antilles sont devenues des lieux où passent beaucoup d’étrangers (Africains, Arabes, Européens, et de la Caraïbe elle-même, Dominicains et Haïtiens), en sorte qu’elles demeurent sujettes de manière continue à des influences culturelles diverses. Rappelons que la loi de 1905 instaurant la séparation des Eglises et de l’Etat a été appliquée avec difficulté et n’a été effective qu’en 1911 en Guadeloupe et en Martinique, après des luttes plutôt vives en faveur de la laïcité. A la Guyane, l’ordonnance royale de Charles X (1828) régit encore de nos jours les rapports entre l’Eglise et l’Etat, en opposition à la loi de 1905. Une recherche spécifique serait bienvenue pour obtenir une connaissance plus approfondie des divers groupes religieux et ethniques (amérindiens, africains, asiatiques, latino-américains, caribéens) présents dans le département de la Guyane.

Références

Jean Benoist, Les Hindouismes créoles, Mascareignes, Antilles, Edition du  comité des travaux historiques et scientifiques- Education nationale, Paris 1998.
Liliane Kuczinski, « Une mosquée en Martinique », Archives de sciences sociales des religions, juillet-septembre 2010, p.25-46.
Laënnec Hurbon, « Les nouveaux mouvements religieux dans la Caraïbe », Le phénomène religieux dans la Caraïbe, Laënnec Hurbon (dir.), Karthala, 2001, p.309-354.
Laënnec Hurbon, « Religions et génération dans la Caraïbe », Social Compass, 51(2), 2004, 177-190.
Raymond Massé, Les adventistes du septième jour, anthropologie d’une espérance millénariste, Fond St Jacques, Martinique, 1978.