Le soutien du Saint-Siège à l'interdiction des armes nucléaires

Auteur(s): 

Tiphaine de Champchesnel, doctorante au centre Thucydide-Paris II & chercheuse à l'IRSEM - Paris

Date de publication: 
Février 2018
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Le 7 juillet 2017, au siège des Nations-Unies à New-York, 122 Etats ont adopté un traité sur l'interdiction des armes nucléaires (TIAN) après seulement trois semaines de négociations, et sans la participation des Etats principalement concernés1. Le résultat est un nouveau traité assez bancal et lacunaire, en particulier sur la question de la vérification de la non-prolifération et du désarmement2. Le caractère inabouti de ce traité n'empêche pas ses promoteurs de le considérer comme " historique ". Leur objectif était avant tout qu'un traité soit rapidement conclu pour servir de base à l'établissement d'une norme d'interdiction de l'arme nucléaire et pour conduire in fine à la délégitimation de la dissuasion nucléaire.

Le 20 septembre 2017, lors de la cérémonie de signature du TIAN, le Saint-Siège a été parmi les premiers à le signer et le ratifier3. Cette condamnation implicite non seulement de l'emploi, mais également de la possession, d'armes nucléaires a été également exprimée, très directement, dans plusieurs messages récents du Pape François. Au-delà de l'arme nucléaire, c'est le principe même de la dissuasion que semble réprouver le Pape, qui exhorte à " dépasser la dissuasion nucléaire " et dénonce le " maintien de la stabilité par la peur4".

Le contraste est saisissant avec le positionnement très spécifique de l'Eglise catholique pendant la Guerre froide. Le 7 juin 1982, le message du Pape Jean-Paul II, lors de la deuxième session spéciale de l'Assemblée générale des Nations Unies sur le désarmement, énonce et résume ce qui a été conçu comme une tolérance transitoire de la dissuasion : " dans les conditions actuelles, une dissuasion basée sur l'équilibre, non certes comme une fin en soi, mais comme une étape sur la voie d'un désarmement progressif, peut encore être jugée comme moralement acceptable5".

Il s'agit bien d'une tolérance, formulée en des circonstances perçues comme exceptionnelles, dans une parenthèse conséquentialiste (évaluant la valeur morale d'une action sur ses conséquences), mais la position du Saint-Siège s'inscrit fondamentalement dans une perspective déontologiste (évaluant la valeur morale d'une action à partir de principes), axée sur le désarmement6. L'étude des discours et des textes restituant celle-ci, notamment dans le cadre du processus d'examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), fait ressortir la permanence de la priorité accordée au thème du désarmement nucléaire, avec la mesure régulière des " efforts " réalisés par les Etats dotés d'armes nucléaires. En comparaison, la vocation première du TNP, la non-prolifération, est traitée de manière plus marginale.

Après la fin de la Guerre froide, ce positionnement constant en faveur du désarmement se fait entendre davantage. Le Saint-Siège considère désormais la dissuasion nucléaire comme obsolète, disqualifiant de facto les arguments en sa faveur. Il privilégie, dans ses discours, le raisonnement moral, plutôt que l'analyse stratégique.

Participant au processus de la campagne dite " humanitaire " qui a conduit à l'adoption du TIAN, le Saint-Siège présente, lors de la conférence de Vienne de décembre 2014, un document officiel intitulé " Nuclear Weapons : Time for abolition7". A la condamnation morale de l'emploi s'adjoint dorénavant celle de la possession même de l'arme nucléaire, y compris à des fins de dissuasion. L'argumentaire s'étoffe de certaines thématiques de la " campagne humanitaire " qui ne sont pas inédites dans la réflexion du Saint-Siège (risque d'accident, conséquences sur le plan humanitaire et environnemental), mais semblent alors prendre une importance croissante8.

La coïncidence entre l'évolution des discours et l'élection du Pape François pourrait conduire à s'interroger sur le poids d'une attention personnelle de celui-ci à la cause du désarmement nucléaire9. En réalité, la volonté d'interdire les armes nucléaires n'est pas nouvelle. Déjà, en 1963, l'encyclique " Pacem in terris" (Jean XXIII) disposait que les armes nucléaires devaient être interdites (112)10. Plus récemment, en 2006, le prédécesseur du pape François, Benoît XVI, qualifiait de perspective " funeste " et " fallacieuse ", les doctrines de sécurité reposant sur des armes nucléaires11. La continuité est donc avérée s'agissant de l'opposition de fond à l'arme nucléaire. En revanche, les prises de parole semblent plus fréquentes et l'activisme à cet égard, plus intense - ce que le contexte de la " campagne humanitaire " explique certainement en partie. La tenue récente d'un colloque au Vatican sur le thème des " Perspectives pour un monde libre des armes nucléaires et du désarmement intégral " (10-11 novembre 2017) pourrait laisser penser qu'une réflexion est encore en cours sur le sujet, alors que le Pape François, premier Pape à condamner explicitement la dissuasion nucléaire, a cependant indiqué que l'élimination des armes nucléaires était une perspective de long terme, nécessitant la création de conditions qui le permettent1213.

  • 1. N'étant pas membre de l'ONU, le Saint-Siège a cependant un statut d'observateur qui lui a permis de participer aux travaux. La modification des règles de fonctionnement de la conférence le 27 mars 2017 ont rendu possible le vote des observateurs.
  • 2. Pour une analyse du traité, voir T. de Champchesnel, " Vers l'interdiction des armes nucléaires ? Autour de l'attribution du prix Nobel de la paix à l'ONG antinucléaire ICAN ", Note de recherche de l'IRSEM, n°49, décembre 2017.
  • 3. Cinq mois après l'ouverture du traité à la signature, 56 États l'ont signé et 5 l'ont ratifié.
  • 4. Message du Pape François, conférence de négociation du TIAN, 27-31 mars 2017 [URL: https://w2.vatican.va/content/francesco/en/messages/pont-messages/2017/documents/papa-francesco_20170323_messaggio-onu.html]
  • 5. [URL : https://w2.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/messages/pont_messages/1982/documents/hf_jp-ii_mes_19820607_disarmo-onu.html].
  • 6. Un argument constant est notamment la comparaison des ressources pour le développement et des dépenses pour les armements. Voir par exemple, l'Encyclique " Pacem in terris ", §109 (1963). [URL : http://w2.vatican.va/content/john-xxiii/fr/encyclicals/documents/hf_j-xxiii_enc_11041963_pacem.html]
  • 7. Permanent Mission of the Holy See to the United Nations and Other International Organizations in Geneva, " Nuclear Weapons: Time for Abolition ", December 8, 2014. http://www.psr.org/assets/pdfs/holy-see-statement-on.pdf
  • 8. Voir par exemple, l'articulation du propos du Pape François au colloque qui s'est tenu au Vatican, les 10 et 11 novembre 2017 : " (…) les effets humanitaires et environnementaux catastrophiques de tout emploi de ces engins nucléaire. Si nous prenons également en compte le risque de détonation accidentelle résultant de quelque erreur que ce soit, la menace de leur emploi, ainsi que leur possession même, doit être fermement condamnée ",[URL :https://w2.vatican.va/content/francesco/en/speeches/2017/november/documents/papa-francesco_20171110_convegno-disarmointegrale.html]
  • 9. Dans un article du Time, la journaliste Elizabeth Dias présente l'opposition aux armes nucléaires comme une des priorités diplomatiques du Pape François. " Pope Francis' Latest Mission: Stopping Nuclear Weapons ", Elizabeth Dias, Time, 10 avril 2015. Par ailleurs, le Pape a choisi cette année, comme support de ses vœux, une photo datant de 1945 à Nagasaki. [URL : http://www.vaticannews.va/fr/pape/news/2017-12/le-pape-denonce-la-guerre-a-travers-une-photo-d-archive.html ]
  • 10. [URL : http://w2.vatican.va/content/john-xxiii/fr/encyclicals/documents/hf_j-xxiii_enc_11041963_pacem.html]
  • 11. Message du Pape Benoit XVI pour la journée mondiale de la paix, 1er janvier 2006.
  • 12. Les propos de ce texte n'engagent que l'auteure.
  • 13. Sur ce même sujet, voir également l'" Eclairage(S) " de notre bulletin n°14 [URL : http://www.sciencespo.fr/enjeumondial/odr/bulletin?14] Pour un panorama des positionnements des différentes religions de la dissuasion, voir Emmanuelle Maître, « Moralité de la dissuasion : perspectives religieuses », Recherches et documents n°04/2016, 5 juillet 2016.[URL: https://www.frstrategie.org/publications/recherches-et-documents/moralite-de-la-dissuasion-perspectives-religieuses-2016-04]