Le monde selon Steve Bannon

Auteur(s): 

Sébastien Fath, chargé de recherche CNRS au GSRL – EPHE, Paris

Date de publication: 
Novembre 2018

Deux avant que Donald Trump n’accède à la fonction suprême aux Etats-Unis, Steve Bannon, l’artisan de sa victoire, recourrait aux moyens technologiques afin de dispenser sa vision apocalyptique du monde auprès d’une audience internationale. En 2014, devant un auditoire conquis d’avance, S. Bannon mettait en garde contre la survenue d’une « guerre de civilisations » nourrie par les dérives du capitalisme mondialisé et qui se révèlera, in fine, mortifère pour la « culture chrétienne ». Pour s’en prémunir, Steve Bannon appelle à l’union internationale des forces de résistance. Quatre ans plus tard, et alors que Monsieur Bannon a délaissé les côtes américaines pour s’établir en Europe et y développer ce fameux « Mouvement » d’unification des oppositions au chaos annoncé, Sébastien Fath, chercheur au sein du centre Groupe Sociétés Religions et Laïcités, propose une traduction de ce discours fondateur et revient sur le parcours de celui qui est souvent considéré, dans les médias, comme le subversif idéologue de la plupart des « populistes » de droite.

« Au début d'un conflit mondial », organiser un « Tea Party mondial »

Extrait du message/discours de Steve Bannon au Vatican, le 27 juin 2014

Troisième conférence internationale organisée au Vatican
par le Dignitatis Humanae Institute (25-27 juin 2014)
Thème général : « Poverty and the Common Good », intervention de Steve Bannon en Live Skype dans la section 4 du module 3

Nous sommes au tout début d'un conflit très brutal et sanglant. Si les gens présents dans cette salle, les gens dans l'Eglise, ne se liguent pas ensemble et forment ce qui relève de mon point de vue de l'Eglise militante, afin d'être véritablement capable, non seulement de défendre nos croyances, mais aussi de nous battre pour nos croyances contre cette nouvelle barbarie qui commence, tout ce qui a été bâti au cours des 2 000, 2 500 dernières années sera complètement éradiqué.

Maintenant, voici ce que j'entends spécifiquement par-là : je crois que vous assistez à trois formes de tendances convergentes.

L’une est une forme de capitalisme qui s’éloigne des fondements spirituels et moraux sous-jacents du christianisme et, en réalité, de la croyance judéo-chrétienne (...)

Je suis un capitaliste très pragmatique, avec l'esprit pratique. J'ai été formé à Goldman Sachs, j'ai été à la Harvard Business School (...). Mais il y a aujourd'hui deux évolutions très préoccupantes à observer dans le capitalisme. La première, c'est le capitalisme appuyé par l'Etat. Et c'est le capitalisme que l'on voit en Chine et en Russie (...). La seconde forme de capitalisme que je considère presqu'aussi perturbante, c'est (…) le capitalisme libertarien. (...) Cette forme de capitalisme est assez différente, si l'on regarde bien, du « capitalisme éclairé » de l'Occident judéo-chrétien. C'est un capitalisme qui cherche véritablement à transformer les gens en commodités (produits), qui les objectifie (...) – conformément à bien des préceptes de Marx (...).

L'autre tendance est un immense mouvement de sécularisation de l'Occident. Et je sais que nous avons parlé de sécularisation depuis longtemps, mais si vous regardez en direction des plus jeunes, particulièrement les « millenials » âgés de moins de 30 ans, on assiste à un raz-de-marée de sécularisation dans la culture populaire.

Tout cela converge vers quelque chose à laquelle nous avons à faire face, et c'est quelque chose de très déplaisant, mais nous sommes dans une guerre pure et simple contre le fascisme islamique jihadiste. Et cette guerre, je crois, développe ses métastases de manière bien plus rapide que la vitesse d'adaptation des gouvernements.

Si nous regardons ce qui se passe avec l'Etat Islamique en Syrie et au Levant (Daesh) qui est maintenant en train de former un califat qui menace militairement Bagdad, regardons la sophistication avec laquelle ils se sont emparés des outils du capitalisme. Si vous regardez ce qu'ils ont réalisé avec Twitter, Facebook, et leur usage des moyens modernes de collecte de fonds (…) sans parler de leur accès aux armes (...).

Cette guerre est en expansion et développe ses métastases en Afrique subsaharienne. Nous avons Boko Haram et d’autres groupes qui finiront par s’associer à Daesh dans cette guerre mondiale. C’est malheureusement une situation à laquelle nous devrons faire face et que nous devrons affronter très rapidement.

Donc (pour en revenir à) la discussion sur : devrions-nous mettre un plafond sur la création et la distribution de la richesse ? Voici quelque chose qui devrait être au cœur de chaque chrétien qui est capitaliste : « à quel le but je consacre cette richesse ? Quel est le but que je poursuis, avec la capacité que Dieu nous a donnée, cette providence divine nous a donné d’être réellement créateur d’emplois et créateur de richesse ? ». Je pense que nous devons tous vraiment regarder de près et nous assurer de réinvestir [cette richesse] dans des actions positives. Mais aussi pour nous assurer que nous comprenons que nous sommes au tout début d’un conflit mondial et que, si nous ne sommes pas liés en tant que partenaires avec d’autres pays, ce conflit ne fera que se métastaser. J'estime que nous devons tous vraiment regarder de près et nous assurer de réinvestir cela dans des actions positives. Mais aussi pour nous assurer que nous comprenons que nous sommes au tout début d’un conflit mondial et que, si nous ne sommes pas liés en tant que partenaires avec d’autres pays, ce conflit ne fera que développer ses métastases (...).

Regardez, nous croyons fermement qu'il existe un mouvement mondial du Tea Party. Nous avons vu cela. Nous [Breitbart news] avons été le premier à faire des reportages sur l'UKIP [Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni], le Front National (...). L'élément central qui unit tout cela est un mouvement populiste de centre-droit, composé en réalité de la classe moyenne, des travailleurs et des travailleuses du monde qui en ont assez de se faire chaperonner par ce que nous appelons le parti de Davos (...). Je vais vous dire que les travailleurs, hommes et femmes, d'Europe, d'Asie, des Etats-Unis et d'Amérique latine ne croient pas [le discours de Davos]. Ils croient qu'ils savent ce qui est mieux pour eux, comment ils vont conduire leur vie. Ils pensent qu'ils savent mieux comment construire leurs familles et comment éduquer leurs familles. Alors je crois que l'on voit une réaction globale au gouvernement central, que ce gouvernement soit à Beijing, Washington, ou Bruxelles. Ainsi, nous sommes la plateforme pour cette voix-là (...).

Je voudrais demander à tout le monde aujourd'hui, parce que vous êtes vraiment les moteurs et les agitateurs d'idée, les leaders d'opinion de l'Eglise catholique aujourd'hui, c'est de penser ce que, dans 500 ans, les gens vont penser à la situation actuelle, penser aux actions que vous avez accomplies. Que tous ceux qui sont associés avec l'Eglise et avec l'Occident judéo-chrétien et qui croient aux fondements et aux préceptes (de cette civilisation) et veulent que ce soit légué à d'autres générations comme cela nous a été transmis pensent à cela. D'autant plus que vous êtes dans une ville comme Rome, et dans un endroit comme le Vatican. Voyez ce qui nous a été légué, demandez-vous, dans 500 ans, que vont-ils dire de moi ? Que vont-ils dire sur ce que j'ai fait au début de cette crise ?"

Traduction de Sébastien Fath1

Le samedi 22 septembre 2018 à Rome, Steve Bannon électrisait une rencontre des profascistes Fratelli d'Italia par un discours mobilisateur. Il appelle à nouveau les nations européennes à s'insurger contre le « parti de Davos ». Un texte qui renvoie à une intervention mémorable, effectuée via Skype quatre ans avant, au Vatican et qui est retranscrite dans le texte ci-dessus. Au-delà de sa face médiatique, qui est donc Steve Bannon2 ?

Steve Bannon est une des deux ou trois figures les plus influentes de la « Droite Alternative » américaine [Alt-Right]. Il est parfois surnommé le « Raspoutine de Trump » en raison de l'influence idéologique considérable qu'il a exercée sur le Président américain actuel. Né à Norfolk, dans l’Etat de Virginie, le 27 novembre 1953 dans une famille catholique d'ascendance irlandaise, ancien officier de marine, ce conservateur suractif a développé une première carrière dans les affaires et les médias. Dans ce dernier secteur, il a en particulier présidé Breitbart News LLC de mars 2012 à août 2016, une société qui porte le média Breitbart News, très répandu sur les réseaux sociaux, qui a largement contribuer à droitiser l'électorat nord-américaine et à porter la « colère de l'homme blanc3 ». Embauché le 17 août 2016 comme chef exécutif de la campagne électorale de Donald Trump, il a contribué de manière décisive à l'élection de ce dernier, à rebours de la plupart des pronostics. Il a développé, pour cela, une guerre idéologique sans merci contre la « pensée libérale » jugée dominante à Washington, et s'est appuyé sur une puissance de frappe médiatique complètement sous-estimée par l'état-major démocrate, qui n'a pas compris à quel point l'offre idéologique proposée par Bannon, mêlant nationalisme et populisme, répondait à la colère d'une partie de l'Amérique, jugée reléguée et oubliée des puissants.

Tout en jouant sur les peurs, les simplifications et la fibre complotiste, Steve Bannon est un homme d'une intelligence particulièrement remarquable, et très cultivé. Cet autodidacte avide de lectures aime l'histoire, la géopolitique, la philosophie, l'économie, et ne s'interdit rien. Un des penseurs qui a contribué à structurer sa pensée conservatrice est l'intellectuel français René Guénon (1886-1951), notamment auteur de La crise du monde moderne (1927). Ce chantre de la Tradition primordiale4 considère que la décadence de l'Occident découle de l'oubli des principes traditionnels et spirituels qui ont fait sa grandeur. La modernité relativiste et consumériste, l'emprise jugée excessive d'un Etat législateur et censeur, et l'uniformisation « mondialiste » qui fait fi des valeurs traditionnelles, apparaissent comme des adversaires à combattre sans merci.

A l'instar de R. Guénon, S. Bannon considère aussi que dans le contexte de déliquescence culturelle et sociale qui marquerait aujourd'hui le monde occidental, il s'agit d'abord de former un réseau de petits groupes composés d'une élite éclairée, cultivée, déterminée, influente. Ce réseau agira, ensuite, sur les masses à partir de relais issus du monde de la culture, de la politique, de la religion ou des médias. C'est dans cette optique que S. Bannon a méthodiquement installé des bureaux de Breitbart News non seulement au Texas, à Londres.... mais aussi à Rome. Par provocation, Steve Bannon s'est parfois comparé à Lénine, qui est parvenu, avec une minorité « éclairée » de Bolcheviks, à renverser l'Etat tsariste russe et instaurer un ordre nouveau.

Mais S. Bannon n'est pas Lénine. La pensée guénonienne revisitée par Bannon se couple avec une culture catholique traditionnelle. Lorsque le pape Jean-Paul II a réautorisé la messe en latin en 1984, S. Bannon et ses parents ont adopté cette messe avec enthousiasme. Sans être lui-même un pratiquant très régulier, Steve Bannon considère la religion, et le catholicisme en particulier, comme un socle de valeur indispensable à la survie spirituelle, sociale et politique d'un Occident jugé en déclin, et sous la menace de déstabilisations multiples, portées en particulier par l'immigration, l'étatisme conformiste et l'islam. C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre le travail de mise en réseau qu'il a déployé depuis les années 1990, aux Etats-Unis, mais aussi en Europe, y compris jusqu'au Vatican où il entretient des relations régulières avec certains milieux de la Curie. Son attachement au catholicisme n'a rien d'un soutien aveugle au Pape. Il entretient même de fort mauvais rapports avec le Pape François, à la tête de l'Eglise catholique depuis 2013. Steve Bannon considère en effet que ce Jésuite imprégné de théologie « libérale » constitue une menace pour l'Occident, et pour l'Europe en particulier, à cause de ses positions jugées immigrationnistes, et de son manque de fermeté supposée vis-à-vis de la concurrence religieuse représentée par l'islam. C'est la raison pour laquelle S. Bannon a progressivement développé des contacts en direction des milieux conservateurs et traditionnalistes de la Curie romaine, réputés hostiles au nouveau pape. En 2013, Steve Bannon a ainsi rencontré l’un d’eux, le cardinal Raymond Burke.

Le texte dont sont présentés ici des extraits (1/7 du texte complet), traduits en français, date du 27 juin 2014. Il ne s'agit pas à proprement parler d'un discours, mais d'un long entretien de cinquante minutes, qui vire au monologue, avec plusieurs interlocuteurs qui l'interrogent et le conduisent à préciser sa pensée. Il transcrit une intervention de Steve Bannon via Skype, lors d'un colloque tenu au Vatican au sein du cercle conservateur de la Curie, posant un acte de défiance à l'égard du pape François, mis à distance. C'est le Dignitatis Humanae Institute, voué à « défendre les fondations judéo-chrétiennes de la Civilisation Occidentale5 », qui a organisé l'événement. Steve Bannon défend un axe catholique conservateur et un « Tea Party global6 », appelé à la mobilisation générale contre la crise de l'Occident et la montée des « métastases » de l'islamisme en Europe.

  • 1. Texte intégral accessible à l’adresse suivante : [URL : https://www.buzzfeednews.com/article/lesterfeder/this-is-how-steve-bannon-sees-the-entire-world].
  • 2. Ce texte s’appuie sur deux références : Sébastien Fath, Jean-Pierre Laurant, « La Tradition selon Steve Bannon, déclinaison géopolitique d'un discours alternatif », communication au colloque annuel de Politica Hermetica, samedi 1er décembre 2018 à Paris et Joshua Green, Devil's Bargain : Steve Bannon, Donald Trump, and the storming of the presidency, New York, Penguin Press, 2017, 288 p.
  • 3. Voir : Michael Kimmel, "Angry white men : American masculinity at the end of an Era", Nation Books, 2015
  • 4. Cette référence à la Tradition primordiale met l'accent sur une matrice spirituelle commune, originelle. Elle se serait en partie perdue sous l'effet de l'avènement de la civilisation matérialiste, mais R. Guénon est convaincu que l'on peut la retrouver via un enseignement initiatique. Voir Jean-Pierre Laurant, René Guénon, les enjeux d'une lecture, Paris, Dervy, 2006.
  • 5. Le mouvement politique du Tea Party se réfère au Boston Tea Party de 1773 qui a amorcé le mouvement d'indépendance des Etats-Unis. C'est un mouvement contestataire, populaire et libertarien, né sous la présidence Obama à partir de 2008-2009.
  • 6. [URL : http://www.dignitatishumanae.com/index.php/home/]