La conférence de Grozny : un sunnisme sans wahhabisme ?

Auteur(s): 

Laurent Bonnefoy, Chargé de recherche au CNRS

Date de publication: 
Novembre 2016

Fin août 2016 à Grozny, en Tchétchénie, 200 oulémas sunnites venus de nombreux pays musulmans se sont rassemblés pour discuter des frontières de leur identité religieuse collective. La conférence était organisée par le gouvernement tchétchène, proche de Vladimir Poutine. Issus notamment des pays du Caucase, de Syrie, du Yémen et d’Egypte, les signataires de la déclaration finale intitulée « Qui sont les sunnites ? » ont généré une vive controverse. En effet, ce texte, a implicitement considéré que les tenants du wahhabisme, interprétation dominante dans les institutions religieuses saoudiennes, ne faisaient pas partie de la famille sunnite. Le texte, long de quatre pages, affirmait en revanche, contre le dogme wahhabite, la pleine appartenance des confréries soufies à la famille sunnite.

L’attaque a généré une réaction des oulémas saoudiens, dont aucun n’avait été invité à la conférence. L’Arabie saoudite se trouvait dépossédée de son magistère religieux et a appuyé une définition alternative, volontairement floue et englobante, diffusée par le secrétariat de l’Organisation de la coopération islamique, installée à La Mecque.

La controverse était d’autant plus significative que la conférence avait été inaugurée par Ahmad al-Tayyeb, doyen de l’université d’al-Azhar au Caire et que le grand mufti d’Egypte, Chawqi Alam, conseiller du Maréchal al-Sissi, était présent. Cet engagement était rapidement interprété dans la presse saoudienne et par les chancelleries comme un nouvel acte de défiance du gouvernement égyptien à l’égard des Saoudiens, qui depuis leur soutien au coup d’Etat d’al-Sissi, apportent pourtant à celui-ci une aide économique et un soutien politique importants.

La déclaration finale mettait par ailleurs en avant la nécessité d’approfondir la coopération entre les grandes institutions religieuses sunnites et la Russie. C’est en effet à la lumière de la question de l’influence du Kremlin dans le monde musulman qu’il faut interpréter les ambitions de ce rassemblement. En invitant Abdulfattah al-Bizm, mufti de Damas et proche du régime de Bachar al-Assad, puis en tentant de concurrencer et de discréditer l’Arabie saoudite, la conférence devait permettre d’asseoir l’influence de Vladimir Poutine en Asie Centrale et au Moyen-Orient. Toutefois, les figures représentées, malgré leur grand nombre, étaient soit marginales (tel les soufis yéménites), soit perçues comme inféodées aux pouvoirs politiques et donc fréquemment discréditées. Les résultats de cette tentative de captation apparaissent dès lors comme limités.