Ennahdha, s'intégrer sans se perdre : les fruits incertains de la spécialisation

Auteur(s): 

Thierry Bresillon, spécialiste de la Tunisie - Tunis

Date de publication: 
Janvier 2018

La position politique du parti Ennahdha (" La Renaissance "), que l'on qualifiera pour le moment d'islamiste, est à l'image de la poursuite de la transition tunisienne : consolidée dans sa dimension institutionnelle formelle, mais précaire dans sa dynamique politique nationale et régionale. En effet, le parti longtemps confiné dans l'illégalité, voire la clandestinité, depuis sa création en 1981 (sous l'appellation Mouvement de la Tendance islamique, MTI), est à présent le pôle le plus stable d'une coalition gouvernementale dont l'autre pôle est Nidaa Tounes (" L'appel de Tunisie "), fondé en 2012 à l'initiative de Béji Caïd Essebsi, lui-même élu à la présidence de la République en décembre 2014. Pourtant, cette alliance avec une formation dont l'objectif proclamé était initialement l'éviction des islamistes du champ du pouvoir, est en permanence sous tension. En raison de la difficulté de la coalition à obtenir des résultats politiques probants et d'une conjoncture internationale de plus en plus défavorable aux partis se réclamant de l'islam politique. Un échec du processus de transition démocratique en Tunisie conduirait à une forme de resserrement autoritaire plaçant Ennahdha devant le risque d'une exclusion politique pouvant conduire au retour de la répression. Au cœur de la pérennisation de la position d'Ennahdha au sein de la sphère politique légitime se trouve donc la nature de sa relation au religieux, qui se doit d'être simultanément suffisamment sécularisée pour ne pas donner prise aux amalgames avec les organisations terroristes, et suffisamment assumée pour ne pas rompre avec son identité constitutive. Pour s'intégrer sans se perdre, le parti présidé par Rached Ghannouchi travaille donc à une nouvelle version de sa relation au référent islamique. L'option de la " spécialisation " du parti dans l'action politique, adoptée lors de son 10e congrès en mai 2016, est l'élément clé de cette stratégie de normalisation.

La spécialisation : une sécularisation de l'action partisane

En quoi consiste " la spécialisation " ? La motion adoptée lors du Congrès a donné lieu à des interprétations approximatives, entretenues parfois à dessein par la communication d'Ennahdha. " Sortie de l'islam politique ", " séparation du politique et du religieux " les formules employées par Rached Ghannouchi dans des déclarations à usage international, surjouent l'opération, rencontrant en retour un scepticisme sur la sincérité de cette nouvelle ligne qui dissimulerait la nature immuable du parti islamiste derrière un " double discours ".

L'implication concrète de la spécialisation, c'est que le parti se concentre sur ses activités politiques (c'est-à-dire directement liées à la conquête et à l'exercice du pouvoir), laissant la reviviscence de la culture islamique et l'action sociale et caritative à la libre initiative d'associations sur lesquelles le parti ne revendique théoriquement aucun contrôle. Cette distinction interdit ainsi le cumul de responsabilités dans le parti et dans une association à caractère religieux. Dans un souci d'ouverture, elle s'est accompagnée d'une simplification de l'adhésion : la période probatoire de trois ans avant d'être membre de plein droit, la formation religieuse et le serment d'allégeance sont désormais supprimés.

Ce recentrage entérine en réalité une évolution progressive de la vocation initiale du mouvement culturel de revivalisme islamique vers un réformisme politique entamé dès 1978. Une évolution renforcée par la période d'éradication à laquelle Ennahdha a dû faire face depuis 1990 et qui a concentré l'attention des structures clandestines sur la gestion de sa situation politique, et est définitivement ancrée dans l'organisation avec l'exercice du pouvoir après 2011. Mais elle tranche aussi un débat ancien dans le mouvement depuis la création du MTI en 1981 et partagé par tous les partis à référent islamique : comment articuler l'action politique et le travail sur la société ? La réislamisation, ou plus précisément la remoralisation islamique de la société passe-t-elle par la conquête du pouvoir (travail du parti) ou par une reconquête culturelle à la base (travail du mouvement) ? Si les deux dimensions ne sont pas exclusives l'une de l'autre, la question est de savoir laquelle à la prééminence sur l'autre.

La séparation version Ennahdha consacre la primauté du politique sur le religieux, en tout cas son autonomie. A cet égard, la manière dont les Frères musulmans égyptiens ont organisé leur passage au pouvoir après 2012 est un parfait contre-exemple. Le Parti de la Liberté et du développement (PLD) a été créé comme un appendice de la Gama'a islamiya, restée maître de la stratégie politique. On a vu avec quel succès.... Dans le cas marocain, le Parti de la Justice et du développement (PJD) au gouvernement, entretient des relations parfois tendues avec le Mouvement unité et réforme (MUR), dont il a été au départ la façade politique -- le parti insistant sur les impératifs du compromis politique, le mouvement sur le respect des normes religieuses. Ennahdha ouvre donc une voie nouvelle, où le travail politique n'a plus à porter le soupçon de la tentation théocratique, et où la pensée religieuse peut se déployer sans devoir assumer les compromis du politique.

Toutefois, cette relation du politique au mouvement ne manquera pas de soulever de nouveaux problèmes. Les imams et les responsables associatifs, dont la base sociale est parfois fragile, perçoivent aujourd'hui la mise à l'écart de leur travail hors du parti comme un abandon politique et financier. Ensuite, l'espace associatif peut être investi d'une dimension politique ambivalente : soit au service du parti, notamment en période électorale, soit comme lieu de contestation de la ligne du parti.

Une relation politique au référent religieux

Ennahdha a-t-il donc rompu avec l'islam politique ? Sur ce point, tout l'éventail des réponses est proposé. Ceux qui ont connu les positions du parti dans les années 1970 et 1980 notamment, théorisées par Rached Ghannouchi, ont du mal à croire qu'une formation qui justifiait l'exclusion des femmes des responsabilités publiques, qui considérait l'abandon de l'islam comme un délit politique, et qui déniait à l'Etat une légitimité religieuse tant que la religion n'était pas à la base de sa législation… puisse s'être détachée d'un référent dogmatique aussi cohérent. Ils ne voient dans les discours actuels qu'un procédé de dissimulation.

Une approche plus pragmatique de la question s'attache aux effets produits par les discours. De fait, s'il existe un fil directeur dans les choix d'Ennahdha, c'est celui de rechercher son intégration au système politique dans un souci de légalisme et de compromis. Cette relation dynamique au contexte politique a amené le parti islamiste à intégrer au fil de son parcours des éléments tels que le code de statut personnel élaboré en 1956 par l'ancien Président, Habib Bourguiba, la participation des femmes à l'espace public, la liberté de conscience, le renoncement à la charia comme source de droit positif, (sans parler de récentes prises de positions individuelles de certains cadres sur l'homosexualité ou la consommation de drogue plus libérales que certains partis dits modernistes)… Tous ces aggiornamentos ont certes été dictés par les circonstances (création d'un front commun d'opposition avec des partis de gauche en 2005, rédaction de la Constitution entre 2012 et 2014), mais ils ont tous été justifiés en doctrine.

La spécialisation n'entraîne pas en effet un abandon du référent religieux, mobilisé comme un système de valeurs susceptible d'inspirer les politiques et comme un ciment de cohésion sociale. Pour faire parler ce corpus, Ennahdha (tout comme le PJD marocain) se réfère à la jurisprudence des finalités [al fiqh al maqasid], une notion, combinée avec celle d'intérêt général [al maslaha], revivifiée par Tahar Ben Achour ((1879 - 1973), théologien majeur du réformisme tunisien. Elle est classiquement déclinée en cinq points - la préservation de la religion, de la vie, de la raison, des biens matériels et de l'espèce, auquel les textes doctrinaux d'Ennahdha ajoutent la justice sociale et l'environnement.

De fait, le parti est pleinement engagé dans la gestion de la transition politique et de l'action gouvernementale et les choix qu'il opère sont entièrement guidés par la technicité des dossiers ainsi qu'une évaluation pragmatique des rapports de force et des contraintes internes et externes. Si versets coraniques et hadiths (dits du Prophète attestés par la tradition) sont parfois invoqués à usage interne à l'appui d'une décision, ils relèvent davantage d'une justification doctrinale, que d'une norme contraignante. Ces positionnements se traduisent aussi dans le choix des cadres les plus compatibles avec sa stratégie, modelant ainsi le parti en conformité avec ses déclarations. C'est là une illustration de la force prescriptive du dire, ou si l'on préfère des effets de champ que produit son inscription dans l'action politique.

Les tenants du " double discours " arguent qu'une fois les conditions réunies - hégémonie culturelle, majorité électorale et présence dans l'Etat - Ennahdha reviendra à sa vraie nature et reniera son engagement à accepter l'alternance. Hypothèse purement rhétorique dans la mesure où sa réalisation semble improbable. La stratégie de la participation semble au contraire transformer progressivement le parti et diffuser dans ses rangs une culture de gouvernement dans une société tunisienne dont le pluralisme culturel et la position de carrefour géopolitique sont des données pérennes.

Un espace politique en construction

Pour consolider sa normalisation politique, la tunisification de ses références religieuses témoigne d'une volonté de relativiser l'influence de la mouvance des Frères musulmans dont certains intellectuels d'al Jamaa al'islamiya, ancêtre du MTI, s'étaient rapprochés dans les années 1970, provoquant de vifs débats internes. Même si certains concepts opérationnels d'organisation et la littérature " frèriste " l'ont influencé, le mouvement tunisien a, dès l'origine, maintenu une distance critique avec la matrice égyptienne de la mouvance, jugée trop rigide dans son approche politique et sociétale.

L'espace religieux qu'Ennahdha est en mesure d'occuper s'avère toutefois encore très indéterminé sur le plan théologique et sociologique : détaché désormais de l'islam contestataire, historiquement peu enraciné dans l'élite religieuse produite par l'université tunisoise de la Zeytouna, plus ouvert qu'une partie de la base religieuse et conservatrice de la société sur les questions sociétales, sans contrôle direct sur la nébuleuse d'organisations religieuses censée constituer son écosystème, recherchant une légitimité tunisienne réformiste dans son travail doctrinal tout en maintenant des liens avec la mouvance des Frères musulmans, concurrencé sur le terrain par le salafisme quiétiste soutenu par des Saoudiens ou des Emiratis qui cherchent à contrer l'influence " frèriste ", le parti doit construire le segment idéologique et social qu'il entend représenter politiquement.

Ennahdha cherche à se démarquer de l'étiquette " islamiste " désormais contaminée par la mondialisation des actions violentes conduites au nom du jihad. La qualification de " musulmans démocrates ", calquée sur le modèle chrétien démocrate, prend peu. Le projet d'Ennahdha est de se positionner comme le représentant de la strate conservatrice de la société tunisienne. Il n'est pas certain cependant que cela suffise à pérenniser sa place politique sans un réel effort d'élaboration d'une proposition spécifique sur les questions économiques et sociales. Ce déplacement du culturel à l'économique se révèle le plus compliqué à opérer, partant d'une conception organiciste de la stratification sociale dont l'horizon tient plus de la moralisation de l'économie et des rapports sociaux que de la redistribution et la transformation des structures. Le bagage théorique islamique mobilisable dans ce domaine s'étend d'une forme de solidarisme aux confins du socialisme, jusqu'au libéralisme, si bien que les options d'Ennahdha sont pour l'instant davantage déterminées par des considérations politiques. Or c'est bien sur leur capacité à relever les défis de la relance de l'activité et de la justice sociale que sont jugés les partis de gouvernement. Dans sa quête d'intégration politique, Ennahdha a perdu sa fonction tribunitienne. Lors des troubles sociaux du début de l'année 2018, liés en partie à la dégradation du pouvoir et à l'inquiétude suscitée par les mesures fiscales de la loi de finances, le mouvement a employé son ancrage local pour apaiser les tensions dans un soutien sans faille au gouvernement et au président de la République.

Un résultat politique incertain

Cette vaste mutation en cours vise à sécuriser durablement l'ancrage d'Ennahdha dans le paysage politique tunisien. Or, ni son intégration dans une coalition gouvernementale avec le parti héritier du bourguibisme ni les discrets canaux de dialogue ouverts avec les anciens cadres sécuritaires qui avaient lutté pour son éradication dans les années 1990, ni la " réconciliation globale " avec l'Etat entérinée lors du 10e Congrès, ne suffisent à rassurer pleinement les militants et les cadres d'Ennahdha sur leur avenir.

Sur le plan interne, deux dynamiques peuvent fragiliser une transition démocratique inachevée. Tout d'abord, la volonté de l'actuel chef de l'Etat, Béji Caïd Essebsi, soutenu par une partie de la classe politique, de restituer à la présidence ses prérogatives et son rôle central dans la conduite de l'Etat, à rebours de l'esprit parlementaire de la Constitution de 2014. Ensuite, l'emprise croissante des institutions sécuritaires, alarmées par les fragilités régionales (Libye et Algérie) et les conséquences du retour des " jihadistes " de Syrie, sur les affaires politiques, consacrée en décembre par un élargissement des compétences du Conseil national de sécurité. Ces deux dynamiques peuvent à terme marginaliser Ennahdha et l'exposer à un retour à son statut " d'ennemi intérieur " sous la pression conjuguée d'une partie de la gauche (modernistes et nationalistes arabes) et d'une géopolitique hostile à tout ce qui s'apparente aux Frères musulmans.

Sur ce point, l'activisme des Emirats arabes unis et de l'Arabie saoudite s'insère désormais dans un axe avec les Etats-Unis et Israël, et milite pour une version tunisienne du resserrement autoritaire égyptien. Il est néanmoins peu probable que la diplomatie tunisienne, historiquement attachée à une position médiane dans les tensions du monde arabe et adossée à la position algérienne, soit disposée à prendre parti dans la confrontation entre Saoudiens et Iraniens et à importer les tensions qui en découlent. Mais dans une configuration régionale où elle ne dispose plus de réels soutiens, la position d'Ennahdha est de plus en plus dépendante des arbitrages de ses adversaires idéologiques. D'où l'importance qu'il accorde aux élections locales prévues en mai 2018 pour s'enraciner davantage dans la trame des institutions.