Contre le Roi : l’islamisme comme répertoire d’opposition au régime

Auteur(s): 

Mohamed Fadil, professeur de sociologie, université Mohamed Ben Abdellah – Fès

Date de publication: 
Mars 2018

Outre la tendance intégrationniste incarnée par le Parti de la justice et du développement (PJD) qui accepte, soutenu par son groupe religieux le Mouvement de l’Unicité et de la Réforme (MUR), d’être une force politique gouvernementale [voir le dernier texte de ce dossier], il existe un autre islamisme opposant. Si ce dernier accepte de contester le régime dans les limites conventionnelles fixées par celui-ci, notamment sans recourir à la violence armée, c’est là sa seule concession au système en place. En effet, aux yeux de la mouvance islamiste dont il est désormais question, le régime politique marocain, même avec sa dimension religieuse, n’est aucunement en mesure de traduire la théorie de l’Etat islamique tel qu’elle s’énonce dans la littérature classique portant sur l’islam politique. Cette tendance est principalement incarnée par Justice et Bienfaisance [Al-adlwal-Ihssane], fondé par Abdessalam Yacine (1928-2012). Le mouvement est un acteur majeur dans toutes les manifestations contestataires qui se tiennent aujourd’hui au Maroc, et s’oppose principalement à la position d’acceptation et de collaboration avec le régime incarnée par le PJD.

Le souverain n’est pas le commandeur des croyants

La forte implantation de Justice et bienfaisance dans l’ensemble des couches sociales, mais principalement dans les centres urbains, doit beaucoup au charisme de son leader et fondateur Abdessalam Yacine, ex-inspecteur de l'enseignement et adepte de la célèbre confrérie Sofie la Boutchichiya1. A la fin des années 1960, A. Yacine met fin à son appartenance mystique pour s'inscrire dans le champ de l'activisme islamiste2. Ainsi, en 1974, cet ancien mystique parfaitement bilingue effectue une apparition spectaculaire sur la scène politique marocaine en adressant une lettre ouverte au Roi Hassan II (au pouvoir de 1961 à 1999). Dans ce texte intitulé Al-islam aw At-toufane [L'islam ou le déluge], il incite le souverain à se repentir et à mettre en œuvre un régime islamique au Maroc. Cette lettre contient des éléments importants concernant la gestion du politique et du religieux au Maroc et l’apport de l’islamisme marocain à ce propos. Elle constitue l’une des premières formulations d’une revendication claire de l’instauration d’un Etat islamique au Maroc de la part des islamistes. Ce texte invalide donc la théorie de la commanderie des croyants qui représente l’assise de la légitimité religieuse et politique de la monarchie marocaine. Alors que l’interprétation politique de l’islam était jusqu’alors monopolisée par le Roi, A. Yassine ouvre ainsi un débat sur ce sujet au sein des milieux islamistes3. Pour ce texte, il sera envoyé en prison pendant six ans, dont trois passés à l'hôpital psychiatrique.

Au sortir de sa détention, au début des années 1980, A. Yassine tente d’unifier les différentes mouvances issues de la dispersion de la Chabiba [voir le premier texte de ce dossier]. Cette tentative d’unification ne mène nulle part, mais plusieurs anciens membres de la Chabiba sont accueillis, sur une base individuelle, au sein de la Ousrate al-jama’a [la Famille de groupe], la nouvelle formation créée par A. Yassine. En 1987, l’expansion territoriale de la Ousrate ainsi que ses évolutions idéologiques, conduisent son fondateur à refonder le mouvement et à lui donner le nom qu’il porte encore aujourd’hui, le groupe « Justice et bienfaisance ». Le mouvement est notamment implanté dans les milieux de l’enseignement secondaire et universitaire, où il aime à recruter via les étudiants ayant eux-mêmes rejoints Justice et Bienfaisance. Cette première implantation via les écoles secondaires et les campus universitaires sert de tremplin pour, dans un second temps, pénétrer la majorité des secteurs d’emploi, avec une forte concentration dans le domaine de l’enseignement et de la santé4.

La décennie 1990 voit réussir le processus d’intégration des islamistes du PJD à la politique gouvernementale mais, a contrario, est difficile pour A. Yassine. Le refus de Justice et Bienfaisance de reconnaître les prérogatives religieuses du souverain l’empêche d’obtenir la reconnaissance juridique de son existence de la part des autorités, ne serait-ce qu’en tant qu’association. Plusieurs cadres sont emprisonnés et, de 1991 à 2000, A. Yassine est placée en résidence surveillée. Quelques mois après son arrivée au pouvoir, le nouveau souverain, Mohammed VI, met un terme à cette surveillance. Dans la foulée, A. Yassine rédige une nouvelle lettre publique adressée au Roi et intitulée Mouzakirateila man yahoummouhoual-lamr [Mémorandum à qui de droit]. Le ton est moins brusque que dans la lettre adressée à Hassan II, mais le message demeure le même : inciter le monarque à se repentir et à instaurer un régime islamique au Maroc. Concrètement, Justice et Bienfaisance prône un régime de califat selon la voix énoncée par le Prophète5. Sa stratégie d'action repose sur une réislamisation de la société par le bas, de pair avec la contestation non-armée des orientations politiques du pays.

L’opportunité avortée du Printemps

Quoique dans une moindre mesure que d’autres pays de la région, le Maroc a également connu son « Printemps » en 2011, les différentes contestations s’organisant rapidement au sein du Mouvement du 20 février. Pendant cette séquence, l’attitude des islamistes vis-vis du Mouvement est représentative de leur dispersion. Dès le 15 février, le PJD publie un communiqué dans lequel il déclare n’être pas concerné par les manifestations prévues le 20 février et prône la « stabilité sociopolitique et la réforme dans la légitimité6». Cette position est conforme aux orientations prises par le PJD depuis les années 1980 selon lesquelles le jeu politique s’exerce dans le respect du périmètre établi par les autorités. Entre autres, il s’agit de ne pas contester la légitimité de la monarchie. A l’opposé, pour Justice et Bienfaisance, le Printemps représente l’opportunité de régler ses comptes avec le régime dans la rue. De fait, bien que les manifestations attirent l’ensemble des composantes de la société marocaine, l’organisation et l’encadrement sont spécifiquement assurés par les membres du mouvement d’A. Yassine, en collaboration avec des petits partis d’extrême-gauche, en particulier An-Nahj Ad-Dimoqrati [La Méthode démocratique], et des organisations non-politiques.

Face à la montée des tensions, le 9 mars Mohamed VI présente une réforme constitutionnelle censée favoriser une redistribution plus équitable du pouvoir entre la monarchie et le gouvernement, en limitant les interférences de la première sur le second. Cette réaction bien calibrée du Roi est à mettre en parallèle avec les dynamiques internationales et la dégradation de plusieurs mouvements contestataires en guerres civiles – en particulier en Libye et en Syrie. Au niveau national, de sérieux différends émergent entre les deux forces antagonistes qui encadrent les manifestations, les islamistes de Justice et Bienfaisance et les formations de gauche. Ces dissensions internes au Mouvement du 20 février le conduisent à un essoufflement précoce. La rue se calme peu à peu et le PJD se révèle, après la monarchie bien entendu, le principal gagnant de la mouture marocaine du Printemps arabe. De son côté, l’assise populaire de Justice et Bienfaisance n’a, en définitive, pas trop été ébranlée par l’échec du Printemps, pas plus que par le décès d’Abdessalam Yassine en 2012, soulignant la capacité idéologique et organisationnelle du mouvement à survivre son fondateur. Sous la direction de son nouveau chef, Mohamed Abbadi, qui porte le titre de conseiller général au lieu de celui de « Guide suprême » que portait Yassine, Justice et Bienfaisance trouve dans les conflits socio-politiques qui agitent les villes périphériques, telles que al-Houcima7 ou Jerada8, un terrain privilégié de contestation du régime en place.

 

Du wahhabisme au jihadisme: l'influence des salafistes au Maroc 

Bien qu’étant périphérique aux sources de l’école salafiste (Arabie saoudite et Egypte) et totalement imprégné par l’école juridique malikite, ainsi que par la culture soufie qui représente l’ennemi juré des salafistes, le Maroc n’est pas fermé à l’influence du salafisme, principalement dans sa version wahhabite. Les sources historiques rapportent même que l’un des sultans, Moulay Souleymane (1766-1822) avait tenté, mais sans succès véritable, d’instaurer le salafisme wahhabite au Maroc9. Si ces tentatives ont été un échec dans l’histoire lointaine du Maroc, la puissance pétrolière et monétaire de l’Arabie saoudite moderne remet en cause cette imperméabilité à partir des années 1970. De nos jours, il n’est pas usurpé de parler d’une école salafiste wahhabite au Maroc, dont l’un des premiers vecteurs a été Taqiy Ad-dine Al-Hilali (1893-1987), premier marocain à percevoir un salaire mensuel de l’Arabie saoudite pour prêcher le wahhabisme au Maroc10.

Le prédicateur a ainsi formé les grandes figures actuelles du mouvement wahhabite marocain comme Abderrahmane El Maghraoui11. Ce développement salafiste wahhabite de l’islam marocain est favorisé par les relations diplomatiques privilégiées qu’entretient Hassan II avec les monarchies des pays du Golfe, en particulier l’Arabie saoudite. Ainsi, à partir des années 1970, des étudiants marocains en théologie partent se former dans les universités saoudiennes. À leur retour, ils trouvent aisément des postes d’enseignants dans les dour al-quraan [les maisons du Coran], fondées et gérées par les salafistes marocains et financées par l’Arabie saoudite12.

Parallèlement à ce salafiyya ‘ilmiyya [salafisme scientifique] qui s’abstient du recours à la violence armée, le salafiyya jihadiyya [salafisme jihadiste] a aussi pris pied au Maroc comme l’illustre l’attentat perpétré le 16 mai 2003 à Casablanca, capitale économique du Royaume. Entraînant la mort de 45 personnes, cette attaque met fin à la spécificité marocaine, d’un pays immunisé contre la violence religieuse grâce à sa stabilité et l'originalité de son régime politico-religieux. Elle met également à mal l’ensemble des islamistes marocains, en dépit de leur déconnexion avec la mouvance jihadiste. Certains acteurs politiques de gauche critiquent le laxisme de l'Etat vis-à-vis de l'islamisme en général et réclament même la dissolution du PJD. Si les autorités n’accèdent pas à ces demandes, elles font emprisonner et condamner à de longues peines quelques milliers d’individus présumés membres des réseaux jihadistes. Le régime entame en même temps un dialogue avec ces acteurs afin de les réintégrer. Ce processus se traduit par le mea culpa de certains leaders qui déclarent abandonner le jihad et se voient octroyer, en retour, l’amnistie royale. Mais la nouvelle séquence entamée consécutivement au Printemps redistribue les cartes. Le 28 avril 2011, un attentat perpétré dans le café Argana situé sur la place touristique Jemaa el-Fna à Marrakech fait 16 morts. Bien que nul n’ait revendiqué cet attentat, les autorités incriminent des membres présumés jihadistes. De plus, en 2016, le ministère de l’Intérieur déclare que plus de 1 500 Marocains auraient rejoints les différents groupes jihadistes, présents en Lybie, en Iraq et en Syrie13. Parallèlement, les autorités marocaines annoncent fréquemment avoir démantelé telle ou telle cellule terroriste qui préparait un attentat. Sous l’effet de ces dynamiques, l’approche sécuritaire a donc définitivement pris le pas sur l’approche d’intégration qui prévalait avant le Printemps.

  • 1. La Boutchichiya est une confrérie soufie née au milieu du XVIIIe siècle au nord-est du Maroc. Elle est aujourd’hui la confrérie soufie la plus intéressante au pays avec des milliers de disciples au Maroc et partout dans le monde.
  • 2. Mohcine Elahmadi, Le mouvement yasiniste, Mohammedia, El-Moultaka, 2006, p.15-30.
  • 3. Quelques membres actuels du PJD ont confirmé avoir fait circuler la lettre d’A. Yassine au sein de leur groupe à l’époque de sa parution. Voir : Bilal Talidi, بلال التليدي، ذاكرة الحركة الإسلامية المغربية (أربعة أجزاء)، الرباط، منشورات التجديد، [Mémoire du Mouvement islamique marocain], Rabat,-At-Tajdid, 2009.
  • 4. Youssef Belal, Le cheikh et le calife : sociologie religieuse de l’islam politique au Maroc, Casablanca, Tarik, 2011.
  • 5. Cette position est notamment codifiée dans l’ouvrage d’A. Yassine, al Minhaj an-nabawi [La voix prophétique], paru en 1981.
  • 6. B. Talidi,بلال التليدي، الإسلاميون و الربيع العربي، بيروت، مركز النماء، 2012، ص. [Les islamistes et le Printemps arabe], Bayreuth, Markaz Namae, 2012, p.76-77.
  • 7. [URL : https://www.yabiladi.com/articles/details/54378/mohamed-abbadi-hirak-peuple-veut.html]
  • 8. [URL: http://telquel.ma/2018/03/20/jerada-pjd-charge-al-adl-wal-ihsane-annahj_1584898]
  • 9. Mountasir Hamada, منتصر حمادة، الوهابية بالمغرب، الدار البيضاء، توبقال، [Le wahhabisme au Maroc], Casablanca, Toubkal, 2012, p. 18.
  • 10. ibid, p.24.
  • 11. Abderrahmane Maghraoui est le représentant le plus notable du salafisme au Maroc. Il gère un vaste réseau d’écoles coraniques à travers ce pays et entretient des liens privilégiés avec les régimes marocain et saoudien. Voir Abdelhakim Aboulouz, عبد الحكيم أبولوز، الحركات السلفية بالمغرب، بيروت، مركز دراسات الوحدة العربية، [Les mouvements salafistes au Maroc], Bayreuth, Centre d’études de l’unité arabe, 2009.
  • 12. ibid, p. 219.
  • 13. [URL: http://www.alyaoum24.com/588648.html].