Acteurs et pratiques de la diplomatie confessionnelle : retour du religieux ?

Auteur(s): 

Charles Tenenbaum, maître de conférence à Sciences Po Lille, chercheur au CERAPS

Date de publication: 
Mars 2017

La diplomatie confessionnelle énonce, de manière générale, les stratégies internationales de trois catégories d'acteurs : les chefs religieux représentatifs d'une église ou d'une communauté, les organisations internationales publiques et privées à vocation confessionnelle, enfin les Églises de paix, principalement Quaker et Mennonite. La politique étrangère de certains États, lorsqu'elle s'inscrit dans un référentiel religieux ou lorsqu’elle se saisit d'un fait religieux comme objet de son action internationale, vient compléter cette typologie simplifiée.

La diplomatie pontificale

Relevant de la première de ces trois catégories la diplomatie du Vatican connaît un renouvellement significatif depuis l'élection du pape François en mars 2013. "Pèlerinage" en "Terre sainte" (mai 2014), prière pour la paix à Rome au mois de juin, en présence des présidents israélien et palestinien ; facilitation du processus de normalisation des relations diplomatiques entre Cuba et les États-Unis (2014) ; médiation des négociations entre les FARC et le gouvernement colombien (2016), contribution au dialogue entre le gouvernement vénézuélien du président Maduro et les partis d'opposition (2016), mission d'accompagnement d'une hypothétique transition politique en République démocratique du Congo.

Le Saint-Siège connaît ainsi un véritable tournant qui tranche avec une pratique des affaires étrangères davantage coutumière de stratégies d'influence et privilégiant les voies d'une diplomatie à l'écart de la scène internationale.

La Communauté de Sant'Egidio

Célèbre pour la signature d'un accord de paix au Mozambique (1992), la Communauté de Sant'Egidio constitue un cas unique parmi les organisations non gouvernementales de pacification internationale. L’organisation se présente comme une « association laïque de l'Eglise catholique ». Fondée en 1968, par l’historien Andrea Riccardi, la Communauté diffuse aujourd’hui son message de paix auprès des 60 000 fidèles qui fréquentent ses lieux de prières dans plus de soixante-dix pays. Ni Eglise, ni ONG, Sant’Egidio revendique l’originalité d’un modèle sans pareil. Dans l’esprit du Concile Vatican II, Sant'Egidio a d’abord privilégié l’action sociale et la promotion du dialogue interreligieux avec les « Rencontres d’Assise », inaugurées en 1986.

En 1992, la signature des Accords de Rome met fin à la guerre civile au Mozambique et consacre la médiation de Sant’Egidio. Par la suite, en Algérie comme au Guatemala, la médiation s’appuie sur des membres locaux de la Communauté, pleinement intégrés dans l’ensemble du processus de médiation et agissant de concert avec le groupe restreint des « médiateurs ». Au cas mozambicain, il faut ajouter le Guatemala, la Côte d’Ivoire, l’Angola, le Liberia, le Burundi, la Colombie ou encore le Kosovo. La multiplication par cinq du nombre de ses membres et l’étendue de leur présence internationale, lui offrent un large réseau de contacts et une capacité d’intervention dans la quasi-totalité des zones de conflits. Une expansion toutefois freinée en 1995 par l’échec du dialogue amorcé en Algérie et le rejet de la « Plateforme de Rome ».

« Sant'Egidio ne fait pas de diplomatie ». En revendiquant la dimension artisanale de son action internationale, Riccardi entend préserver le mystère d’un art de la paix fondé sur la force de la prière et le dialogue avec l’Autre. Bénéficiant des représentations diplomatico-religieuses du Vatican, « l’ONU du Trastevere » a indéniablement réussi à s’ériger en acteur de référence auprès des Etats et des organisations internationales.

Les Églises de paix

Méconnue, l’action des Eglises de paix, Quaker et Mennonite, s’avère pourtant déterminante dans la gestion et la résolution des conflits contemporains. Historiquement prosélytes et missionnaires, les Eglises de paix fondent leur dogme non-violent et leur engagement pour la paix sur l’expérience des persécutions religieuses dont elles furent l’objet. Alors que certains courants Mennonites prônent un strict retrait du monde séculier, les Quakers ont, à l’inverse, toujours tenté d’influencer le pouvoir et les cercles de la décision politique afin de « parler en vérité aux puissants ».

En 1947, la Société religieuse des Amis (les Quakers) reçoit le Prix Nobel de la Paix. Leur contribution à la pacification internationale prend alors la forme d’une véritable intercession diplomatique. Aux Nations unies, les Quakers contribuent à la médiation des conflits (Cachemire 1952-1953; Biafra, 1967). Très impliqués dans le dialogue Est-Ouest, ils substituent à la traditionnelle mission religieuse, le développement d’une para-diplomatie privée articulant action auprès des sociétés civiles et démarche de lobbying politique au plus haut niveau.

L'action pour la paix des Mennonites connaît plusieurs développements avec la création d'un Service de conciliation mennonite (MCD, 1979), suivi par l'établissement d'un Service de conciliation international (ICS, 1987) et des Groupes chrétiens de pacification (Christian Peacemaker Teams, CPT 1988). L'émergence des CPT reflète le difficile compromis adopté à l'issue de la 11e Conférence mondiale Mennonite réunie à Strasbourg en 1984, durant laquelle deux visions de la diplomatie de l'Eglise de paix s'opposent. D'une part, l'attachement à un principe de neutralité, d’autre part, le choix de prendre le "parti des opprimés" en s'interposant de manière visible sur le terrain des affrontements pour dénoncer la violence et l'injustice sociale. Fortement médiatisées, les missions des CPT se multiplient : Colombie, Chiapas, Cisjordanie, Haïti, Irak, etc.

Dans un cas comme dans l'autre, on observe la déclinaison pratique d'une théologie de la paix dont le répertoire d'activités diplomatiques couvre un champ de plus en plus large : médiation, stratégies d'influence et de plaidoyer auprès des organisations internationales et des Etats, campagnes médiatiques et missions d'interposition.

Fait religieux et diplomatie des organisations internationales publiques et privées

Le cas des organisations multilatérales étroitement associées à une identité religieuse -  à l’instar de l’Organisation de la coopération islamique (OCI), « voix collective du monde musulman » - intervenant directement sur la scène internationale demeure un fait marginal. A l’inverse, les organisations religieuses, Eglises et ONG participent activement à la diplomatie des instances de la coopération multilatérale.

Sur le plan institutionnel, l’Organisation universelle inscrit le fait religieux dans la problématique plus large de la diplomatie des droits de l’homme, de la défense des libertés individuelles et du dialogue entre les peuples. Dès 1986, la Commission pour des Nations unies sur les droits de l’Homme nomme un « Rapporteur spécial sur l’intolérance religieuse » (Résolution 1986/20), nommé en 2000 « Rapporteur spécial sur la liberté de religion ou de conviction » (Résolution 2000/33).
Inaugurée en 2005, à l’initiative du Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, l’Alliance des Civilisations (UNAOC) se pose comme une alternative au ‘Clash des civilisations’ annoncé par Samuel P. Huntington dans son article éponyme, publié en 1993 (Foreign Affairs, 72 vol. 3).

Dans un contexte international marqué par la violence terroriste du 11 septembre 2001, les Etats « sponsors » de l’Alliance (Espagne, Turquie) ont cherché à renforcer la visibilité d’une initiative de dialogue déjà engagée avec le Programme d'action en faveur d'une culture de paix (1999) et le Programme mondial pour le dialogue entre les civilisations (2001). En 2016, le « Groupe des amis » de l’Alliance revendique 146 membres, parmi lesquels 119 Etats membres de l’ONU et 26 organisations internationales. Depuis 2008, la réunion annuelle du Forum Global de l’Alliance témoigne de la portée, avant tout symbolique, d’une pratique diplomatique associant le dialogue entre les religions à une stratégie plutôt générale de pacification internationale.

Du côté de l’Union européenne, l’institutionnalisation du dialogue entre les religions apparaît au milieu de la décennie 1990, sous l’impulsion de Jacques Delors, président de la Commission européenne (1985-1995). Depuis 2005, la Commission organise des « réunions de haut niveau » et maintient des groupes de travail auxquels participent les « églises, les associations ou communautés religieuses et les organisations philosophiques et non-confessionnelles ». Une démarche, consacrée par le Traité de Lisbonne (2009), qui porte essentiellement sur la défense des droits et libertés individuelles ainsi que sur la lutte contre les discriminations.

Hétérogène, la diplomatie privée des organisations non-gouvernementales à vocation confessionnelle se décline sur de nombreux terrains, parmi lesquels on peut retenir le dialogue inter-religieux de plus en plus tourné vers la résolution des conflits, les programmes d’aide au développement et de coopération technique, l’éducation, la protection de l’enfance, etc. Des initiatives qui relèvent de stratégies transnationales de promotion de la paix au nom de principe éthiques d’ordre spirituel. Cultivant des liens de proximité différenciés avec des Eglises, clergés ou communautés religieuses, ces organisations entretiennent des relations étroites avec les organisations intergouvernementales. Leur influence détermine les choix stratégiques de ces organisations sur les questions de « conviction », tandis que ces dernières contribuent à les légitimer sur la scène internationale.

Religion et politique étrangère

A l’instar de la France, des Etats-Unis ou encore de la Russie, les Etats dits « séculiers » se saisissent, de plus en plus, du fait religieux comme d’un objet de politique étrangère.
Ministre des Affaires étrangères et du développement international (mai 2012 - février 2016), Laurent Fabius déclarait en introduction d’un colloque sur la « Diplomatie au défi des religions » (Sciences Po CERI, 5 et 6 novembre 2013) :

“aucune politique étrangère ne peut se passer de l'expertise sur les religions et d'outils diplomatique adéquats”.

Dès 1920, le Quai d’Orsay s’est doté d’un conseiller pour les affaires religieuses dans le contexte de la normalisation des relations diplomatiques entre la France et le Vatican. Un véritable « pôle religions » voit, bien plus tard, le jour, en juin 2009, avec le passage de Bernard Kouchner à la tête du ministère.

Aux Etats-Unis, le Département d’Etat se distingue par l’existence d’une direction intitulée « Religions and Global Affairs ». Depuis 1996, la protection des libertés religieuses possède ainsi le statut d’objectif prioritaire de la politique étrangère américaine. La loi « International Religious Freedom Act » (IRFA, 1998) adosse la lutte contre les persécutions religieuses à un arsenal de sanctions soumises à la discrétion de la Maison blanche. En 2016, l’administration Obama étend la protection des libertés liées à la religion aux « agnostiques et aux athées ». La production d’un palmarès annuel des violations des libertés religieuses dans le monde reflète, par ailleurs, la capacité d’influence normative de la puissance américaine sur la scène internationale. Une diplomatie religieuse héritée de ‘l’exception culturelle’ américaine et fondée, notamment, sur la conviction d’une ‘mission’ de défense des libertés au niveau global.

Véritable enjeu stratégique au Moyen-Orient, la mission de protection des Chrétiens orthodoxes consacre la dimension religieuse de la politique étrangère de la Russie. Dans le contexte de la guerre en Syrie, le positionnement de Moscou sur les questions religieuses lui assure un soutien politique précieux dans la région. Son influence diplomatico-religieuse dépasse à présent l'opposition traditionnelle entre Antioche et Jérusalem, à l'heure de l'expression d'une solidarité partagée entre Chrétiens d'Orient et d'Occident, célébrée par la rencontre historique entre le Patriarche Kirill et le Pape François, en février 2016 à Cuba (cf. l’article de Kathy Rousselet dans notre bulletin n°1 d’octobre 2016) .

Au bout du compte, entre projection sur la scène internationale d’une identité héritée de l’histoire, production de normes ou encore énonciation d'une stratégie de puissance, de plus en plus d’Etats accordent une place importante au fait religieux dans leur politique étrangère. Perçu comme un « défi » pour la diplomatie et les diplomates, ce « retour d’exil » reflète les mutations profondes du système mondial avec l’intrusion des sociétés civiles et la résurgence des « identités » au cœur des affrontements violents. Une diversité d’acteurs, dont les convictions et l’omniprésence, font de la diplomatie religieuse, une caractéristique des relations internationales contemporaines.

 

Références

APPLEBY, R. Scott & Carnegie Commission on Preventing Deadly Conflict, The Ambivalence of the Sacred : Religion, Violence, and Reconciliation, Lanham, MD, Rowman & Littlefield Publishers, 2000.
BELY, Lucien, L’art de la paix en Europe : Naissance de la diplomatie moderne, XVIe-XVIIIe siècle, Paris, Presses universitaires de France, 2007.
HAYNES, Jeffrey, Faith-based organizations at the United Nations, New York, Etats-Unis d’Amérique, Palgrave Macmillan, 2014.
LACORNE, Denis, VAÏSSE Justin & WILLAIME Jean-Paul (eds.), La diplomatie au défi des religions: tensions, guerres, médiations, Paris, Odile Jacob, 2014.
PETITO, Fabio & HATZOPOULOS, Pavlos (eds.), Religion in international relations: the return from exile, New York, Palgrave Macmillan, 2003.
PRINCEN Thomas, « Mediation by a Transnational Organization: the Case of the Vatican » in Mediation in International Relations: Multiple Approaches to Conflict Management, New York, St. Martin’s Press, 1992, pp. 149-175.