Tribune de Jean-Marc Offner dans le journal Le Monde

Tribune de Jean-Marc Offner dans le journal Le Monde

  • Jean-Marc Offner © La fabrique de la citéJean-Marc Offner © La fabrique de la cité

Le Journal Le Monde a publié le 25 mai une tribune de Jean-Marc Offner, Directeur général de l’agence a-urba et Président du Conseil stratégique de l'École urbaine. Vous pouvez la découvrir ci-dessous. Bonne lecture !

« La liste est longue de ces myopies et strabismes de la vision des affaires urbaines »

Les projets de loi actuels sur le logement et les mobilités reflètent le primat d’une organisation administrative qui ne correspond plus à la réalité, déplore l’urbaniste Jean-Marc Offner dans une tribune au « Monde ».

LE MONDE | 25.05.2018 à 16h49 • Mis à jour le 26.05.2018 à 07h27 | Par Jean-Marc Offner (Directeur général de l’a-urba (agence d’urbanisme Bordeaux métropole Aquitaine) et président de l’École urbaine de Sciences Po) Tribune.

Tribune. Projet de loi pour l’Evolution du logement, de l’aménagement et du numérique (ELAN), en cours de discussion au Parlement ; concertation sur un projet de loi d’orientation des mobilités : les questions urbaines s’invitent modestement dans l’actualité du printemps 2018. Une occasion de faire toute sa place au nouveau monde ? Pas sûr !

« Devenez propriétaires », suggèrent tous les gouvernements français depuis un demi-siècle. Maints exemples, Allemagne en tête, démontrent pourtant que les pays de locataires se portent mieux : peu de spéculation immobilière, une moindre part du budget des ménages consacrée au logement, des trajectoires résidentielles facilitées.

Le retour des tocsins de la ruralité

L’action publique locale souffre de décennies de conservatismes doctrinaires et de routines méthodologiques. L’inadaptation s’accroît entre des modèles hérités et des mutations territoriales mal appréhendées.

Lire aussi : Le projet de réforme du logement suscite la grogne de certains élus

Ainsi, la lutte contre l’étalement urbain a été décrétée dès les années 1970, sans succès. Elle continue néanmoins à motiver des législations (loi de 2014 pour l’accès au logement et un urbanisme rénové) alors qu’il ne devrait désormais plus s’agir de combattre un étalement urbain effectif mais de l’organiser, pour le rendre plus « soutenable ».

Une belle ambition pour les départements, s’ils osaient, avec d’autres, faire leur révolution culturelle : dépasser la vision binaire ville/campagne de leurs territoires pour intégrer ce tiers espace du périurbain, dans la diversité de ses habitants et de ses usages. Mais le retour des tocsins de la ruralité compromet cette nécessaire actualisation de nos représentations hexagonales.

La loi d’orientation foncière fête ses cinquante ans. Ce texte fondateur n’en finit pas d’inspirer l’urbanisme à la française : un agencement des documents d’urbanisme en « poupées russes », qui confère la prééminence à l’échelon géographique supérieur. Cet emboîtement des niveaux contredit les logiques spatiales liées à l’environnement comme à l’économie : les trames vertes des écologistes comme les clusters des entrepreneurs fonctionnent plus par l’articulation des échelles que par leur hiérarchisation.

Tout le monde se veut « opérateur de mobilité »

Pourtant, la loi de 2015 sur la nouvelle organisation territoriale de la République a perpétué sans coup férir cette architecture institutionnelle, imposant le schéma régional d’aménagement comme cadre de la planification territoriale.

La pensée urbaine est aussi en retard de quelques trains sur le sujet cardinal de la mobilité quotidienne. La mobilité dessine nos villes et nos vies, fournit le carburant des activités économiques et sociales. Elle n’est cependant appréhendée que de façon très partielle. Depuis le début des années 1980 en effet, les plans de déplacements urbains, censés élaborer des programmes globaux de mobilité, focalisent les projets sur le développement des transports collectifs en site propre, censé réduire le trafic automobile.

Sans rupture dans les manières de donner à voir et de prendre la mesure des phénomènes urbains, le politique risque d’être longtemps encore en retard sur les transformations contemporaines.

Le petit monde technico-politique du transport public a phagocyté le thème de la mobilité, laissant sans gouvernance des projets aussi essentiels que la promotion de la marche ou la transformation de la voiture individuelle en mode de déplacement collectif. Notre société de vies mobiles reste régulée par des schémas cognitifs qui voient dans la ville non des réseaux et des circulations mais des parcelles foncières et des constructions ; morphologie et immobilier plutôt que métabolisme et mobilité.

L’expansion éclectique des « systèmes intelligents » de transport – tout le monde se veut aujourd’hui « opérateur de mobilité » – rend plus criante encore cette vacance politique. Mais cela pèse peu face aux lourds dossiers de la SNCF, du Grand Paris Express et bientôt de la RATP…

Acharnement juridique

Nos neurones spatiaux peinent à dépasser ces formatages. La difficulté de nos gouvernants à penser l’évolution des dispositifs de conduite des politiques publiques locales autrement que par les réformes de périmètres ou de compétences des collectivités territoriales en est une illustration supplémentaire. Cet acharnement juridique fait oublier l’essentiel de l’efficacité publique : l’organisation du travail politico-administratif.

De plus, il conforte les institutions dans leur introversion, poussant par exemple jusqu’à l’absurde la recherche d’une autarcie alimentaire ou d’une empreinte carbone zéro dans des limites administratives prédéterminées, alors que ces problèmes écologiques majeurs demandent une articulation à géométrie variable entre local et global. A l’heure des liens et des flux, les territoires doivent se sentir riches de leurs capacités relationnelles, de leurs interdépendances territoriales, au moins autant que de leurs ressources propres.

La liste est longue de ces myopies et strabismes de la vision des affaires urbaines. Il faut déclarer obsolètes les lunettes technico-administratives qui nous laissent imaginer un univers qui n’existe plus. Sans rupture dans les manières de donner à voir et de prendre la mesure des phénomènes urbains, le politique risque d’être longtemps encore en retard sur les transformations contemporaines.

Seule une intelligence territoriale renouvelée dans ses principes et ses instruments paraît à même de conduire l’indispensable aggiornamento de l’action publique locale, qui redonnera au politique des capacités d’agir. Débarrassée de ses ambitions panoptiques, la smart city pourrait participer à ce changement de focale, extirpant du flou conceptuel et statistique la ville des usages et des circulations. Secoués par des évolutions partisanes inattendues et une limitation inédite du cumul des mandats, les élus locaux devraient pour leur part trouver quelque intérêt à cette proposition raisonnablement iconoclaste : changer de paradigmes.

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