"Le digital remet du lien humain dans le travail"

"Le digital remet du lien humain dans le travail"

Jean-Noël Chaintreuil, lauréat du Prix du Livre RH
  • Jean-Noël Chaintreuil, lauréat du Prix du Livre RH ©Jean-Noël ChaintreuilJean-Noël Chaintreuil, lauréat du Prix du Livre RH ©Jean-Noël Chaintreuil

Le prix du Livre RH Sciences Po - Syntec - Le Monde a voulu cette année souligner l'importance d'une transformation contemporaine massive : la transformation digitale. Le prix du Livre RH a ainsi été attribué à Jean-Noël Chaintreuil pour son remarquable ouvrage RH et Digital - Lire ci-dessous son interview - . Mais le jury a également voulu récompenser, en lui donnant le prix spécial, un autre livre, L’avenir du travail du philosophe Bernard Steigler qui aborde ces mêmes questions, quoique sous un angle différent. Nul doute que l'on a intérêt à lire ensemble ces deux ouvrages, complémentaires sous bien des aspects, mais fort différents dans les analyses qu'ils proposent de ce mouvement historique et de ses possibles conséquences. Henri Bergeron - Directeur du Master organisations et management des ressources humaines de Sciences Po.

En quoi la transformation digitale modifie-t-elle le fonctionnement des entreprises ?

Jean-Noël Chaintreuil :

La transformation digitale est souvent un mot fourre-tout. Parler de transformation digitale, c'est avant tout parler de stratégie d'entreprise. Un tel sujet ne peut être abordé sans s'intégrer pleinement à une vision à long-terme de l'entreprise. Donc, comme n'importe quelle stratégie qui se déploie en entreprise, c'est avant tout une transformation en profondeur de l'organisation. Ensuite de manière plus précise, la transformation digitale a tendance à aplanir la hiérarchie car elle propose de nouvelles façons de partager l’information et de collaborer. La transparence est renforcée - il n’y a qu’à voir l’émergence du métier de community manager, ou encore les sites permettant de noter ses propres recruteurs - ce qui donne plus de pouvoir à l’écosystème de l’entreprise (candidats, concurrents, clients). Enfin, il devient nécessaire pour l’organisation et ses collaborateurs d’être plus réactifs dans l’adoption de nouveaux usages professionnels et l’intégration des nouvelles technologies.

Quels progrès reste-t-il à accomplir ?

Jean-Noël Chaintreuil :

Certaines entreprises partent de loin. En effet, certaines organisations se posent à peine la question du télétravail ou du BYOD (bring your own device). Pour d’autres, l’enjeu principal, une fois le digital pleinement inscrit dans la stratégie globale de l’entreprise, est de trouver des façons d’utiliser la capacité d’innovation des collaborateurs en leur donnant les moyens d’accomplir leurs actions dans les lab d’intrapreneuriat ou d’open innovation – qui sont de plus en plus populaires. Un autre enjeu que le digital a soulevé réside dans le fait de repenser le rôle du middle manager qui peut se sentir court-circuité par l’aplanissement hiérarchique. Finalement, en fonction du niveau d’avancement de sa transformation, de ses métiers et de son secteur, chaque entreprise a des problématiques très différentes.

RH et digital, votre titre est explicite. Pourquoi le responsable RH peut-il jouer un rôle clé dans cette transformation ?

Jean-Noël Chaintreuil :

Le responsable RH est comme une sorte de trait d’union entre l’organisation, ses processus et son business d’une part et les collaborateurs d’autre part. Et cela s’applique évidemment à la transformation digitale. Il peut et doit être un acteur clé dès la définition même de la stratégie digitale pour faire entrer de nouvelles compétences dans l’entreprise, s’adapter à de nouveaux canaux de recrutement, plus en phase avec les usages des candidats et développer les talents à travers des plans de formation adaptés. C’est aussi un des points d’entrée dans l’entreprise qui peut garder contact avec des viviers de talents et d’alumni de l’entreprise. De même, le responsable RH est en première ligne face aux questions de protection des salariés que le digital peut soulever. C’est donc à la fois dans l’intérêt du business et des collaborateurs que le RH doit rester un acteur majeur dans l’accompagnement des changements que le digital suscite.

Le digital comme le dit Bernard Stiegler (prix spécial du jury du Prix du Livre RH), par son aspect d'automatisation, menace-t-il le travail ?

Jean-Noël Chaintreuil :

Avant de se demander comment le digital menace le travail, on peut commencer par se demander si le digital constitue une menace pour le travail. Le digital permet de se débarrasser des tâches à faible valeur ajoutée ou répétitive et libère ainsi du temps pour les tâches à forte valeur ajoutée. Il permet ainsi de remettre du lien humain dans le travail. Cela se retrouve aussi dans nos pratiques quotidiennes où le digital a pénétré de nombreuses sphères. Pouvoir commander directement des prestations de son smartphone simplifient des tâches auparavant assez fastidieuses et permet de gagner du temps. Mettre l’automatisation et le digital sur le même plan me semble un raccourci rapide et simpliste. Le digital est un moyen d’assister les collaborateurs pour qu’ils puissent mieux travailler – autant en termes de bien-être au travail que de productivité. De plus, le digital est un moyen qui servira la fin que l’équipe de direction aura définie dans sa stratégie. Ce n’est donc pas la transformation digitale en soi qui constitue une menace mais bien la manière de la déployer et les raisons stratégiques qui la sous-tende.

Comment les jeunes diplômés peuvent-il s'emparer davantage du digital pour rester force de proposition ?

Jean-Noël Chaintreuil :

Si les jeunes diplômés semblent être les mieux placés pour maîtriser le digital au travail, il est indispensable qu’ils s’interrogent sur son usage professionnel et se forment réellement à l’utiliser, au-delà de leurs instincts. Je leur conseille également de ne pas hésiter à explorer le monde des start-ups avant d’intégrer un grand groupe pour voir des manières de travailler souvent plus collaboratives. C’est aussi un moyen d’être dans un environnement où l’on prend des risques, on essaie. Une peur assez répandue dans le monde du travail est la peur de se tromper et pourtant, c’est une composante essentielle de l’innovation. Enfin, il faut s’habituer à mener un travail de veille assez régulier, à titre personnel également, pour toujours garder un oeil sur les nouveaux usages et réfléchir à la façon de les appliquer au travail.

Propos recueillis par Justine Babin, étudiante du Master organisations et management des ressources humaines de Sciences Po.

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