Nicolas de Tavernost : "Je suis un fan de télé, de toute la télé"

Nicolas de Tavernost : "Je suis un fan de télé, de toute la télé"

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Pourquoi enseigner à Sciences Po quand on dirige l’un des plus gros groupes média français? 

Tout simplement parce que ça donne l’occasion de synthétiser ses idées. On est toujours pris dans l’action et on n’a pas forcément le temps de le faire au quotidien. En venant enseigner, on a l’occasion de faire le travail inverse des élèves et de conceptualiser l’action, tout en conservant un contact utile avec la génération plus jeune.

Faire passer ses idées ? Recruter ? Vendre de l’espace ?

Donner un cours permet  d’avoir un feedback sur ce que l’on fait en réel, ainsi que d’entrer en contact avec des jeunes qui peuvent ensuite alimenter le pipeline des recrutements. Pour les annonceurs, c’est un peu tôt tout de même !

Mais pourtant, il parait que vous trouvez les étudiants de Sciences Po un peu mou!

Pas mou ! J’ai dit qu’ils étaient parfois un peu passifs ou réservés. L’important pour un étudiant est de développer son esprit critique en réagissant aux idées. Cette réaction, parmi mes élèves, est souvent assez conventionnelle et il y a beaucoup de politiquement correct. Quand j’aborde certains sujets, les étudiants adoptent souvent la position la plus partagée et consensuelle, sans vraiment creuser la réalité des choses. Mais j’en suis peut-être aussi un peu responsable en n’étant pas assez provocant !

Vous êtes un personne de polémique, mais justement, lors de votre intervention au grand journal sur les clubs de foot qui vont tous mettre la clef sous la porte s’ils sont taxés à 75%, votre position ne devient-elle pas trop caricaturale ?

Je pense que tous les moyens sont bons pour empêcher une bêtise. Il y en a une qui est la tranche des 75% d’impôts sur le revenu, dont une partie est payée par l’entreprise ! C’est un marqueur politique, et comme souvent dans ces cas là, c’est une bêtise clivante, or il faut réfléchir aux conséquences de ce que l’on fait. Concernant le foot, les clubs ont souvent été mal gérés, mais ce n’est pas une raison pour continuer. Taxer des entreprises déficitaires est en soi absurde, et si c’est bien de taxer à 75% alors autant aller jusqu’à 100% dans ce cas!

Et comment M6 s’intègre dans ces stratégies de réflexion et d’innovation? 

Pour nous, la recherche est d’abord sur le programme. Pour les créer, on a besoin de vrais talents créatifs, car une fois qu’on a le programme, son marketing, son positionnement, et sa diffusion sont des choses que l’on apprend à faire et qui sont assez scientifiques en définitive. Même le choix entre deux programmes qu’on vous soumet est assez facile à faire, mais pour choisir il faut d’abord qu’ils soient créés. Par ailleurs, l’innovation est inscrite dans la stratégie appliquée au numérique : applications internet, etc.

Comment trouve-t-on ces talents créatifs?

Les talents on peut en trouver partout, y compris par internet, mais il faut les encourager et réussir à les canaliser. C’est là le coeur du métier, or le talent créatif, n’est pas inscrit sur la tête des gens. Il faut attraper les talents et savoir les faire travailler, les mettre en confiance, trouver le bon rapport hiérarchique. Il faut aussi accepter les échecs, qui sont nombreux avant d’atteindre un succès! Après une sélection assez rigoureuse, il faut encourager l’imagination. Au-delà des diplômes, le choix du recrutement des talents nécessite de devoir détecter dans les CV les originalités.

La télé, c’est donc du talent !

Il y a une grande part de création, en effet, et ce pour tous les programmes. C’est cela qui est bien, car on a toujours garde toujours une petite angoisse et l’adrénaline du métier. L’intérêt de ma position est que je suis justement celui qui peut se permettre de prendre des risques, je peux ignorer les mises en garde, dire je m’en fous et foncer sur une création qui me plait et dont je sens qu’elle va marcher. Mais le rôle créatif dans les programmes nécessite de l’expérience et donc des années de pratique.

 

Lors de votre intervention sur Canal que nous évoquions tout à l’heure, les guignols en ont profité pour se moquer un peu de tous les programmes de cuisine qui envahissent la grille de M6. Quel sera le prochain gimmick?

On a beaucoup dit que la télé réalité est une bêtise. Cela est vrai pour certains programmes, mais c’est une évolution liée à internet, qui est une mise en scène collective. Chacun veut pouvoir se mettre en scène. La télé réalité a simplement profité d’une tendance. Nous, nous avons évolué notamment vers la cuisine et une mise en scène qui ne soit pas totalement gratuite et puisse représenter des valeurs domestiques. J’avoue ne pas encore connaître la prochaine innovation et je ne vous la livrerais d’ailleurs pas si je le connaissais ! La tendance de fond, toutefois, est que les émissions dites participatives, qui mettent en scène des individus « normaux », vont continuer à se développer. Par exemple on retrouvera prochainement sur M6 une émission sur … la couture.

En parlant de participation, quid de Twitter ? Son utilisation encouragée par toutes les chaînes aujourd’hui n’est-elle pas un peu superflue et exagérée en télé?

Les innovations technologiques sont à la disposition du public, donc on ne peut ne pas s’en servir. Tout le monde était très sceptique sur la TV de rattrapage, c’est aujourd’hui une réalité avec son modèle économique. Pour les tweets, une population jeune en fait l’usage, et vieillira avec l’instrument, donc il faut s’y mettre. C’est en plus un vrai programme à part entière avec un phénomène de premier ou de second degré qui donne une attractivité supplémentaire au programme. On a inventé le SMS avec Loft Story, qui a été lancé en France grâce à ce programme. Beaucoup de choses peuvent encore être inventées grâce à la télé. Et la valeur participative de Twitter est réelle

Vous défendez pourtant le lancement de nouvelles chaîne de télé-achat, ce n’est pas vraiment de l’innovation!

Le télé achat ne s’est jamais aussi bien porté qu’aujourd’hui, alors que le e-commerce est de plus en plus risqué en raison de ses faibles marges. Le télé achat, ne vend pas des objets mais du spectacle et c’est en cela la face inversé du e-commerce, or aucune des grandes entreprises de e-commerce en France n’est bénéficiaire. En Allemagne, le chiffre d’affaire du Télé achat, c’est 1.2 milliard quand en France, il est de 250 millions. Il y a un potentiel de croissance. Cela reste un moyen moderne de vente qui plus est créateur d’emplois.

Et pourquoi ne pas plutôt chercher à faire un Netflix français? Il y a un vrai manque sur ce secteur aussi.

Nous n’avons pas de synergie avec une plateforme de type Netflix, car nous ne faisons pas de télé payante. Nous, nous pouvons vendre des produits mais pas des contenus. Nous ne sommes pas une plateforme de distribution. Nous vendrons des marques à Netflix, mais nous ne ferons pas de plateformes payantes car nous n’avons pas de d’avantage concurrentiel sur cela.

Sur ces contenus, dans quelle mesure considérez-vous être responsable de leur qualité?

On peut faire télé culture puis se retrouver tout seul à la regarder. Ce qui est difficile, c’est que seul le public décide. Il a le choix, on a 25 chaînes de télévision gratuite aujourd’hui et on ne peut pas imposer nos choix au public. Par ailleurs, une grille est composée de nombreux éléments, qui vont des Chtis sur W9, à E=M6, Capital et Zone Interdite. De la même façon, il y a des comédies triviales au cinéma et des films plus intelligents. Les jugements sur un programme sont aussi très contrastés. Certains vont considérer l’Amour est dans le pré comme complètement idiot, quand d’autres vont trouver que ça sonne juste car le programme sort des clichés habituels de perfection, de beauté et de jeunesse.

Pas de cynisme vis à vis de ce que vous programmez donc?

Je suis un fan de télé ! Depuis très longtemps, j’adore ça et j’adore toute la télé. Je ne m’ennuie pas en regardant les Chtis même si ce n’est pas au premier degré. D’autant plus qu’avec l’expérience, on finit par savoir ce qui va marcher ou non et on arrive à faire des choix. Le seul hic est qu’encore une fois, c’est une industrie de talents et on en manque dans le domaine de la fiction, on manque de choses nouvelles en France dès qu’on sort du cinéma. D’où le fait que la téléréalité est pris tant d’importance dans les grilles. Et l’adrénaline de l’audience est quotidienne. Comme le résultat d’un match pour le fan de sport.

Propos recueillis par Camille Teste et Arthur Sabatier

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