Enguérand Renault, le Figaro et le nouveau journalisme

Enguérand Renault, le Figaro et le nouveau journalisme

Archives de l'École de la communication

Enguérand Renault a un parcours atypique : des études de finances suivies d’années d’ennui à travailler en banque, avant de se reconvertir en journaliste financier. Il est engagé au Monde puis aux Echos avant de suivre le rédacteur en chef du journal économique, Nicolas Beytout au Figaro. Depuis, Enguérand Renault est rédacteur en chef média et technologie du journal, et enseigne à l’École de la communication le cours « Business Model des Médias ».

«  On répond aux attentes du lecteur avant tout.»

Une grande partie de notre promo a, à un moment ou un autre, considéré le journalisme comme orientation professionnelle. Une perspective pourtant difficile à envisager quand on ne cesse de nous rabâcher que le secteur est bouché, qu’il n’y a plus d’argent, qu’on sera pigiste et qu’on mangera des surgelés jusqu’à nos 30 ans. Pour Enguérand Renault, c’est plus que « la nature du métier de journalisme a radicalement changé. Il y a quelques années il y avait beaucoup de gens dans la presse et peu de barrière à l’entrée. » Le journalisme qui recrute aujourd’hui est digital, et donc profondément différent du journalisme papier, c’est un « nouveau métier, avec des codes différents, qui est drivé par l’audience de Google Analytics. On a ni le temps ni les moyens d’aller chercher de l’information», explique t-il.  Ainsi, le temps où«le plus excitant était d’aller chercher de l’information qu’on ne veut pas nous donner » est révolu, ce n’est « plus la réalité du métier. » 

« Le journaliste aujourd’hui doit savoir tout faire »

Quelle est donc la nouvelle réalité du métier, et quelles sont les qualités que l’on cherche à l’ère du digital ? Aujourd’hui, « on emploie une armada de jeunes journalistes sur les desks d’informations. Il faut à la fois voir les gens, être en confiance, leur poser les bonnes questions, obtenir les bonnes réponses et mettre en scène. ». Le nouveau journaliste doit avant tout être malin, nous explique Enguérand Renault. Savoir faire des articles qui satisferont l’audience, faire des vidéos, des montages, des best off, des « listicles »  « C’est plus de la mise en scène que de la recherche d’informations ». Plutôt que de se spécialiser en finance ou en politique africaine, l’aspirant journaliste devrait plutôt apprendre à faire un montage vidéo, donc. Mais, cela ne veut pas dire que le cœur du métier a disparu : le journalisme d’opinion et de fond doit rester car il « suscite le débat ».« Pour mon papier sur Apple Mania, j’ai soutenu fermement qu’un type qui est prêt à camper trois jours devant un Apple Store pour acheter un article à 600 dollars et qui soutient que la musique et la presse doivent être gratuits, est schizophrène ».  Il faut donc à la fois avoir« une vision stratégique, savoir faire une analyse et proposer une réflexion personnelle. C’est la contradiction du métier : être objectif tout en ayant une réflexion ».

« L’important, c’est d’apporter une valeur ajoutée au flux »

Si certains médias peuvent assumer totalement leur soumission à Google Analytics (Buzzfeed, Melty), cela est plus difficile pour les journaux généralistes qui ont une réputation et un rôle à conserver dans la société. The New York Times et The Economist sont deux des rares exceptions à avoir trouvé un business model cohérent avec leur identité de quality paper.« Il faut maintenir l’idée de grands journaux d’information, qui font vivre le débat, sont capables d’aller chercher de l’information, faire de l’analyse, la mettre en scène. Et de l’autre côté on ne peut se priver des ressources numériques incontournables aujourd’hui ». L’enjeu pour le Figaro et pour les grands journaux généralistes d’information, est donc« d’adopter les codes des deux types de journalisme, sous une même marque, avec des modèles économiques radicalement différents ». Pas évident, mais pas impossible non plus. Le journalisme digital n’est pas en rupture avec le journalisme papier : « L’important, c’est d’apporter une valeur ajoutée au flux ». 

Les dix dernières années ont été marquées par la mutation du secteur, l’évolution du métier, et pour Enguérant Renault, un changement de journal, puisqu’il est passé du Monde au Figaro. Ces deux journaux n’ont pas les mêmes lignes éditoriales, et surtout pas les mêmes orientations politiques. Cela a-t-il posé un problème ? « Je ne suis pas dans les pages politiques –dans lesquelles, il vaut mieux être marqué- mais dans les pages économiques, donc ça pose moins de problème. (…) Mon intérêt personnel est clair : je veux être dans un journal qui fonctionne, qui innove, qui investit. Le Figaro, c’est ça. Chez Libé, il n’y pas de modèle économique, pas d’investissements, pas de nouveauté. Je veux être dans un journal qui t’offre la possibilité de faire ton métier, changer, évoluer ».

Un journal doit avoir une opinion, un site une audience large

L’enthousiasme du rédacteur en chef ne semble pourtant pas avoir être partagé par les étudiants de Sciences Po, le journal étant un des seuls à rester sur la table de la péniche en fin de journée. « Le fait qu’on ne touche pas les étudiants aujourd’hui, c’est un drame, mais ce n’est pas nouveau » estime Enguérand Renault. La moyenne du lectorat du quotidien version papier est en effet de 53 ans, mais la version digitale permet de récupérer des jeunes, grâce aux agrégateurs. Ainsi, « LeFigaro.fr est une source pratique pour cette cible, mais ils n’iront pas acheter la version papier car ils n’adhèrent pas à l’idéologie ». Ainsi, si « un journal doit avoir une opinion et un lectorat bien définit, un site doit avoir une audience large ». 

« Les relations avec Serge Dassault sont simples : c’est un investisseur, pas un mécène. »

Le Figaro a certes une idéologie marquée, mais il a également été critiqué sur un autre point : son manque d’indépendance vis-à-vis de son actionnaire Serge Dassault. Le médias a en effet très peu couvert les affaires judiciaires où l’industriel est impliqué. Enguérand Renault expose les différentes strates de relation qui relie le journal à son actionnaire unique : « Les relations avec Serge Dassault sont simples : c’est un investisseur, pas un mécène. Il faut donc que le journal soit rentable. Ce sont les relations d’investisseur à filiale. Puis, il y a les relations d’affinités politiques : il est de droite, soutient les candidats de droite, la politique de droite, et il investit donc dans un journal qui défend lui aussi cette ligne éditoriale. Enfin, les relations de propriétaire à société achetée : il faut être cohérent. Une fois qu’on signe le contrat, et qu’on le remplit, tout se passe bien. ». Pour lui, la situation de Libé est bien plus hypocrite: « Ils demandent tous les quatre ans à un type de mettre quatre millions d’euros sur la table, usent les quatre millions puis le jettent. Ils n’ont pas fait la fine bouche lorsqu’il y a eu Rotschild ou Ledoux (qui ne sont pas les types les plus à gauche que je connaisse) et seront près à aller chercher n’importe qui pour les sauver de leur situation catastrophique. Au Figaro, il n’y a pas tout cette hypocrisie, et c’est plus sain ».

Pour conclure, le rédacteur en chef nous parle de ses ambitions pour sa rubrique : « c’est la seule qui est à la fois grand public (B to C) et professionnelle (B to B), quasi pro dans un journal pourtant généraliste. Pour garder la cohérence et satisfaire le lectorat on doit trouver un équilibre entre les sujets généralistes et professionnels. L’ambition est donc de maintenir cet équilibre, d’obtenir des scoops comme n’importe quel journalisme, et qu’elle se décline en vidéo, sur les réseaux sociaux et sur le web. Ces ambitions sont déjà mises en œuvre. »

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