En terres inconnues avec Nicolas Benvegnu

En terres inconnues avec Nicolas Benvegnu

Archives École de la communication

La cartographie des controverses, ceux qui en font y pensent tout le temps, et ceux qui n’en font pas encore en entendent parler si souvent qu’il serait presque inutile de leur présenter le cours. Cette activité, qui remplit l’emploi du temps de beaucoup d’entre nous pour ce second semestre et les oreilles des autres, est un territoire sauvage, où les autochtones parlent une langue étrange, pleine de “scéno” et de “quanti”; où, pendant que certains codent, d’autres font “les fourmis” et “épluchent” des documents variés. De plus, quand on leur pose la question simple de savoir qu’est-ce qu’ils “cartographient’ avec tant de dévouement, ils ont des réponses si hétéroclites et inconciliables que l’on se demande si certains n’ont pas perdu leur boussoles en route. Entre les jeux vidéos, la microbiologie des sols et les attaques de requins, il y a de quoi perdre le nord.
 
Pour en avoir le coeur net, nous avons donc demandé à Nicolas Benvegnu, responsable de cet enseignement avec Brice Laurent cette année, de cartographier la cartographie.
Rangez vos GPS, nous entrons en territoire non balisé, où Google Maps n’est pas encore passé.

Comment avez-vous découvert le pays de la cartographie?

Je faisais il y a quelques années une thèse de doctorat à l’École des Mines. A mon arrivée, j’ai rencontré Bruno Latour, avec qui je me suis entretenu du sujet de cette thèse. Il m’a immédiatement proposé de venir faire une intervention dans son cours de « Description des controverses » pour parler du sujet de cette recherche. Trois jours après ce premier entretien, je me suis donc rendu à l’école des Mines un matin à 8h15, pensant faire une intervention de 10 minutes dans son cours. Mais lorsque que je suis arrivé, Bruno Latour m’a annoncé que 18 étudiants m’attendaient en salle 105, pour deux heures et demi d’intervention en solo ! Lorsque j’ai voulu protester, en avançant que je n’avais pas été prévenu, Latour m’a rétorqué d’un air malicieux que si ça avait été le cas, je ne serais probablement pas venu... Il avait raison, j’étais lancé dans le bain !

Qui règne sur le pays de la Cartographie?

Je n’aime pas cette idée de règne. Mais il y a bien une figure centrale, qui nous relie tous, c’est celle de Bruno Latour, qui a créé le cours à l’école des Mines, et l’a ensuite importé à Sciences Po en 2007. D’habitude, il intervient au cours de l’année, il le fera sans doute cette année aussi.

Dans la mer de la Communication à Sciences Po, le cours est-il plutôt une île isolée ou un grand continent?

Ce cours, ce n’est pas seulement un continent: c’est la Pangée, la terre originelle !
L’École de la Communication investit beaucoup dans ce cours, elle lui donne toutes les chances de bien se développer. Nous avons la chance de bénéficier du soutien et d’un niveau de confiance exceptionnel de la part de l’équipe pédagogique. L’espace nous est ouvert pour déployer un très bon dispositif.  

Le cours a été présent dès la création de l’école, dès la première maquette. Il était déjà considéré comme un des aspects singulier du profil des communicants formé à l’École. Pourtant, de mon côté, je ne croyais pas vraiment à cet enseignement pour des élèves tels que vous. J’ai refusé d’enseigner la première année, en n’ayant pas trouvé de réponse à la question suivante: qu’est-ce que des futurs communicants pourraient bien tirer d’un tel cours, avant tout mis au point pour des ingénieurs ? L’environnement de l’Ecole de la Communication n’a pas mis beaucoup de temps à me faire changer de position : la qualité du travail des étudiants, les conditions de travail permises par l’administration de l’Ecole, et le champ laissé pour l’exploration de nouveaux territoires m’ont rapidement conquis. Aujourd’hui je n’enseigne plus qu’à l’École de la Communication, par choix, justement grâce à cette liberté et cette qualité là.

Quelles sont les compétences à déployer pour faire une bonne carte?

C’est la combinaison d’un travail d’exploration très précis, une enquête de terrain très concrète, un travail de fourmis auprès des acteurs et enfin une activité de représentation de l'information sur le web, qui fait que le produit final du cours sera de qualité. C’est un moyen pour comprendre des situations complexes où beaucoup de savoirs variés et de positions diverses sont en jeu.

Avez-vous découvert de nouveaux territoires depuis l’instauration du cours à l’école de la Communication?

Le cours a en effet évolué depuis son introduction, notamment sous l’effet de l’implication des étudiants. En particulier, c’est la grande diversification des sujets qui a fait bouger le cours. On est passé d’un enseignement destiné des ingénieurs de l’école des Mines, à un décryptage en profondeur de sujets où des savoirs techniques très poussés ne sont pas forcément en jeu. En ce sens, le travail sur Versailles et l’art Contemporain de 2010 est à marquer d’une pierre blanche. Je me souviens avoir plaidé contre ce sujet lors de la remise des dossiers, je ne croyais pas que les méthodes selon lesquelles nous proposons d’envisager les controverses pourraient être fructueuses dans ce cas. Mais nous avons été interpellés par la détermination des étudiants porteurs du projet : à force d’arguments, de travail et de motivation, ils ont mené à bien un excellent travail, qui répond tout à fait aux exigences du cours. Ils ont fait émerger des pans d’argumentations qui échappaient complètement au cadrage médiatique de l’époque, qu’ils ont su faire remonter à la surface. Lorsqu’on touche une terra incognita de manière si convaincante, on peut dire que le cours atteint ses objectifs !

Si on faisait la carte du cours de Controverses, on trouverait plutôt des montagnes escarpées de travail ou de longues plaines tranquilles?

Si l’on ne regarde pas la carte d’en haut, mais que l’on descend au niveau du terrain, ce que nous essayons justement de faire au quotidien dans ce cours, on peut déjà être sûr d’une chose : ce n’est pas une morne plaine ! Le relief est même assez accidenté. Mais si le cours est réparti sur un an, c’est justement pour lui permettre de se déployer progressivement, avec des montées en puissance, des accélérations, des coups de théâtre, et des moments plus calmes. Il y a beaucoup de travail, mais le cours est central dans votre formation, donc c’est un peu normal que le voyage ne soit pas de tout repos.

Est-ce que les scientifiques purs sont une minorité opprimée à Sciences Po?

Mademoiselle, il n’y a pas de scientifique pur, c’est une hérésie par rapport à ce que nous avons essayé de vous apprendre au premier semestre ! Tous les travaux en sociologie des sciences des trente dernières années ont permis de nuancer cette idée du « scientifique pur » qui vivrait en dehors du monde. Le scientifique, c’est celui qui a des connections, qui est parfois engagés dans des débats, qui communique et qui doit convaincre, ses pairs et même souvent bien au-delà ! Donc, je ne comprends pas bien le sens de votre question!

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