Discours de Pierre François

Discours de Pierre François

Doyen de l'École doctorale lors de la cérémonie de remise du diplôme
  • Pierre François, doyen de l’École doctoralePierre François, doyen de l’École doctorale

Vendredi 29 juin 2018 à la Maison de la Radio

Monsieur le directeur, madame la directrice de la scolarité, chers collègues, chers étudiants, chers parents,

Prononcer un discours de diplomation impose classiquement d’évoquer ceux que l’on diplôme, de rappeler le parcours qui fut le leur et celui qui leur est promis dans les temps à venir. Il est aussi l’occasion, de manière peut-être un peu plus narcissique, de faire retour sur ce que nous avons fait. La formation à la recherche a quelque chose de spéculaire et de vertigineux : dispenser un savoir qui ne vaut que pour le savoir qu’il permettra de produire demain, pour à son tour être transmis et s’accroître à nouveau. Dans cette ronde abyssale d’un savoir qui s’enroule sur lui-même pour sans cesse se renouveler, le meilleur indice de notre réussite est sans doute le spectacle de notre dépassement : nous avons bien travaillé si ceux que nous formons nous surpassent. 

Il me revient à cet égard une conversation que j’avais eue il y longtemps avec un ancien violoncelle solo d’un des orchestres de cette maison – après tout, nous sommes dans une salle de concert, honneur au lieu. Il enseignait au conservatoire, et il m’expliquait que lorsqu’en 1963 Rostropovitch avait donné ses premiers concerts à l’Ouest, ce qui avait le plus frappé ses auditeurs, avant même ses extraordinaires qualités musicales, c’était sa virtuosité et sa technique. Et il ajoutait, avec un peu d’exagération peut-être, qu’aujourd’hui Rostropovitch ne passerait pas un tour de qualification dans les épreuves d’accès aux meilleures écoles de musique. Nous avons engendré des monstres, me disait-il dans un mélange de fierté et de mélancolie, et les musiciens que nous avons formés jouerons demain bien mieux que nous ne l’avons jamais fait. 

Alors bien sûr on entend l’objection, on la devance même : les musiciens d’aujourd’hui jouent plus juste, plus fort, plus vite que ceux d’hier, mais jouent-ils mieux ? La technique n’est pas la musique, rappelle-t-on souvent, pour avancer ensuite une sorte de malédiction des vases communicants : les musiciens d’aujourd’hui auraient perdu en sensibilité et en intelligence musicale ce qu’ils auraient gagné en agilité mécanique. C’est évidemment absurde : aucune fatalité n’impose au virtuose d’aujourd’hui d’être moins musicien que l’amateur d’hier. Comme dit l’évangéliste, celui qui a des oreilles pour entendre, qu’il entende !   

Voici bientôt 20 ans que je participe à la formation à la recherche dans notre belle maison, et je peux faire mien le constat de mon violoncelliste, la mélancolie en moins et la fierté mieux affirmée encore : le niveau monte, il ne cesse de monter. Les exigences qui vous sont imposées, chers étudiants, n’ont rien à voir avec celles que nous avons connues ou celles qui s’imposaient à vos aînés il y a dix ans encore ! L’extension de la littérature que vous devez maîtriser, la variété et la technicité des méthodes que vous mettez en œuvre, la rigueur des démonstrations et la précision des résultats qu’elles produisent : sur toutes ces dimensions les barres que l’on vous demande de franchir ne cessent de s’élever, nul doute qu’elles s’élèveront encore, et nul doute également que ceux qui viendront après vous les passeront aussi comme vous-mêmes vous y êtes parvenus.

A quoi tient cette exigence accrue, et à quoi tient que vous parveniez, si bien, à y répondre ? A votre talent et à votre travail, sans nul doute, même s’il me coûte d’admettre que nos maîtres aient été plus coulants que les vôtres, et que nos mérites soient finalement moins remarquables que ceux que l’on peut vous reconnaître. Mais le durkheimien qui sommeille en moi ne peut s’empêcher d’y voir la conséquence du moment singulier, exigeant et passionnant, dans lequel le monde scientifique est engagé et qui est sans nul doute appelé à se prolonger encore. La circulation accrue des étudiants et des chercheurs, la diffusion des résultats de la recherche, des méthodes les plus exigeantes qui la fondent et des théories les plus innovantes qui la motivent, tout concourt à faire du temps présent l’une de ces « circonstances où [l’]action réconfortante et vivifiante de la société est particulièrement manifeste. Au sein même d’une communauté qu’échauffe une passion commune, écrit Durkheim, nous devenons susceptibles de sentiments et d’actes dont nous sommes incapables quand nous sommes réduits à nos seules forces ». 

Et  Durkheim poursuit, comme dans une mise en garde : « Quand l’assemblée est dissoute, quand, nous retrouvant seuls avec nous-mêmes, nous retombons à notre niveau ordinaire, nous pouvons mesurer alors toute la hauteur dont nous avions été soulevés au-dessus de nous-mêmes » (FEVR, p. 299).  Voilà, peut-être, qui identifie le plus précisément ce que Sciences Po tente d’offrir : placer ses chercheurs et ses étudiants au cœur d’une effervescence collective, d’un vaste corrobori scientifique propre, selon les termes de Durkheim, à nous soulever au-dessus de nous-mêmes. Et voilà aussi ce que l’on peut souhaiter à vous qui nous quittez : où que vous alliez, de rester au cœur de cette communauté qu’échauffe une passion commune, afin que, comme nous et mieux que nous encore, vous en alimentiez la flamme. 

 

Cérémonie de remise du diplôme, vendredi 29 juin 2018 à la Maison de la Radio
Discours de Pierre François, Doyen de l'École doctorale 

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