Discours de Pierre François

Discours de Pierre François

Doyen de l'École doctorale de Sciences Po
  • Pierre François, Doyen de l'École doctorale de Sciences PoPierre François, Doyen de l'École doctorale de Sciences Po

Discours prononcé à l'occasion de la Cérémonie du diplôme qui s'est déroulée le' 28 juin 2019 à la Philarmonie de Paris

Monsieur le directeur, madame la directrice de la scolarité, chers collègues, chers étudiants, chers parents,

Qu’est-ce que nous faisons-là ?

Je ne parle pas, évidemment, du moment. Le moment n’est pas très difficile à identifier. On peut pour l’éclairer se souvenir d’un texte fameux d’Arnold Van Gennep, où il explique que toutes les sociétés scandent la vie des individus en y insérant des rites de passage, qui partout ont la même structure ternaire : la société arrache l’individu à son groupe d’appartenance initiale, elle l’installe ensuite dans un endroit étrange, hors du temps et hors du monde, pour l’agréger enfin à son nouveau groupe d’appartenance. Ici où là, le moment de l’arrachement et celui de l’agrégation peuvent prendre des formes spectaculaires et violentes. Parfois aussi la période liminaire recouvre des formes inattendues. Dans certaines sociétés, tous les jeunes gens, garçons ou filles, sont enfermés pendant plusieurs années dans une maison, au centre du village, dont ils n’ont pas le droit de sortir, avant d’être ré-agrégés à leurs groupes respectifs.

Votre scolarité à Sciences Po fut un rite de passage. On vous a enlevé à votre groupe d’appartenance, parfois dès le lycée, parfois plus tard. On vous a installé dans un espace à part de tout, ces hôtels particuliers du 7e arrondissement, certes moins drôle que la maison fermée au milieu du village, avec leur salle de classe, leur bibliothèque, leur bout de cafétéria : vous y avez fréquenté vos pairs, des profs, des équipes administratives dont je voudrais saluer ici le formidable travail – et dans le cas de l’Ecole les collègues qui sont ici et que vous connaissez, Carine Boutillier, Katia Dumoulin, Marie-Hélène Kremer, Danièle Legalloudec et Malika Sadaoui. Aujourd’hui vient le troisième temps, celui de votre agrégation à un nouveau groupe, celui des diplômés de Sciences Po. Car le rite ne marque pas seulement le départ entre un avant et un après dans la vie d’un individu. Il distingue aussi deux groupes : ceux qui en sont et ceux qui n’en sont pas, ceux qui l’ont subi et ceux qui ne le subiront jamais.

Non, je ne m’interroge pas sur le moment, je m’interroge sur le lieu. Que faisons-nous, ici, dans cette salle de concert ? C’est incongru. La dernière fois que je suis venu, je savais pourquoi j’étais là : j’étais venu écouter la 5e de Bruckner, le chef était branché sur courant alternatif, l’orchestre jouait comme jouent des orchestres français, avec de très beaux bois et des cordes approximatives – bref : je savais où j’étais et j’étais à ma place.

Aujourd’hui, la nécessité du lieu s’impose avec moins d’évidence. J’imagine Andreas Roesner, la cheville ouvrière discrète et efficace de ces cérémonies, se prendre la tête dans la main, et me dire : « mais c’est pour la jauge ! Il faut qu’on puisse accueillir plein de monde dans un endroit qui est de l’allure, tu connais d’autres lieux ? ». Je voudrais ici venir en aide à Andreas et lui dire : la jauge, c’est un argument qui, pour l’Ecole doctorale au moins, peut être complété. Pour l’Ecole doctorale, se retrouver dans une salle de concert n’est pas absurde.

L’un des topoi de l’étude des carrières scientifiques est en effet de souligner la proximité qui existe entre les métiers de la recherche et les métiers artistiques.

D’abord, c’est un choix qui désespère les parents. Beaucoup des parents des diplômés de l’Ecole doctorale ont dû se dire, au moins dans leur for intérieur, peut-être à haute voix : « non mais ça va pas ? Tu as consenti des efforts considérables pour entrer à Sciences po, tout ça pour faire de la socio ? Non mais tu rigoles ? Fais au moins de l’économie ! ».

Ensuite, parce que les métiers scientifiques, comme les métiers artistiques, sont des métiers de vocation, des métiers que l’on choisit parce que l’on fait primer la nature de la tâche sur tout autre considération – des tâches dont on pourrait à certains égards s’acquitter même sans être payé. Conseil aux parents : quand votre enfant a la vocation, bon courage pour le détourner de son choix ! C’est peine perdue, et en plus il va vous détester…  

Les métiers artistiques et ceux de la recherche ont aussi en commun de s’inscrire dans un temps long. Le temps long de la formation : il faut du temps, beaucoup de temps, pour former un chercheur – et j’en profite ici pour adresser des félicitations chaleureuses aux 52 doctorants qui ont soutenu leur thèse durant cette année universitaire. La recherche, comme l’art, c’est le temps long de la production, également : il a fallu 4 ans à Beethoven pour écrire son 15e quatuor, qui dure 45 minutes… Toute proportion gardée, les productions de nos jeunes chercheurs, elles aussi, s’inscrivent dans un temps long : plusieurs mois pour un master, cinq années en moyenne pour une thèse. La recherche, comme l’art, c’est enfin le temps long des références et du dialogue : ici, on discute avec Weber, avec Marx, parfois avec Leibniz ou Aristote. Nani gigantum humeris insidentes : nous sommes des nains assis sur les épaules des géants, selon la formule fameuse de Bernard de Chartres, et de Pascal après lui.  

A moins que ce ne soit l’inverse… Souvent la vocation initiale de l’artiste ou du savant se nourrit d’un rêve un peu puéril, comparable en bien des points à celui qui veut devenir footballeur : « je veux faire la différence ». Et puis l’on travaille, on écrit, et l’on constate qu’entre ce que l’on parvient à produire est souvent très bon, mais rarement génial. Et l’accroissement de la division du travail scientifique nous fait nous adresser à des communautés sans cesse plus segmentées et plus restreintes. Dès lors, l’idée de devenir un jour Spinoza ou Foucault, comme on rêverait d’être Messi ou Ronaldo, cette idée fait long feu.

Dès lors, que faire ? La solution qu’ont pu choisir les membres de la communauté scientifique – de loin en loin mais, j’ose le dire, particulièrement aujourd’hui – a quelque chose d’un peu ridicule. Puisque l’on constate, lorsqu’on mesure en kilomètres et que l’on se mesure aux géants, qu’alors nous faisons tous la même taille, alors on décide de mesurer en centimètres, pour se mesurer entre nous : je mesure un centimètre, ou deux, de plus que toi – pardon : j’ai une, ou deux, ou quatre citations de plus que toi… Tout ça est un peu misérable.

Je préfère, pour ma part, une autre lecture. La production scientifique est une œuvre collective, nos travaux, le plus souvent obscurs, ne se juxtaposent pas pour être comparés. Ils se mélangent, se confondent, pour produire un terreau d’où parfois, de loin en loin et souvent sans qu’on puisse l’anticiper, émerge lentement quelque chose de puissant : une œuvre, un auteur, un courant de pensée. Ce n’est pas nous qui sommes assis sur les épaules de géants ; ce sont les géants qui se nourrissent de l’humus que, patiemment, nous alimentons. Pour qu’il y ait Beethoven, il faut qu’il y ait Hummel, Woelfl, Lessel, Jadin ou Salieri. C’est un destin modeste, dira-t-on. Cette modestie-là, tout bien réfléchi, me va bien, comme elle va je crois à tous ceux qui font ce métier. Merci et bravo à vous tous, jeunes gens, d’avoir, au moins un temps, fait le choix de vous fondre dans cette œuvre collective ! Et bonne route à vous.

Pierre François,
Doyen de l'École doctorale de Sciences Po

=> Revoir la vidéo de la cérémonie du diplôme

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