Olivier Duhamel : “Vous allez apprendre à penser par vous-mêmes”

Olivier Duhamel : “Vous allez apprendre à penser par vous-mêmes”

Revoir la leçon inaugurale du Collège universitaire
  • Olivier DuhamelOlivier Duhamel

C’est une leçon de rentrée historique à tous points de vue qui s’est déroulée ce jeudi 10 septembre 2020 : délivrée en ligne, l’intervention d’Olivier Duhamel, président de la Fondation nationale des sciences politiques, s’adressait à tous les étudiants du Collège universitaire, mais aussi à un large public grâce à une diffusion en direct sur Youtube. “Argumentez, doutez, écrivez, découvrez qui vous êtes, et faites l’amitié” : l’éminent Professeur de droit constitutionnel a prodigué ses conseils et répondu aux questions des étudiants. Une ode à l’esprit de liberté, à revoir en intégralité. 

Olivier Duhamel est président de la Fondation Nationale des Sciences Politiques (FNSP). Constitutionnaliste et politologue français, Professeur émérite des universités à Sciences Po, il a enseigné à Sciences Po jusqu'à fin 2010. Il intervenait aux côté de Frédéric Mion, directeur de Sciences Po, et Stéphanie Balme, Doyenne du Collège universitaire.

Extrait du discours - Les 5 conseils d’Olivier Duhamel 

“Vous allez apprendre, comprendre, partager. Vous allez apprendre à penser par vous-même. Je ne connais pas de maison qui cultive plus que Sciences Po l’esprit de liberté, aux antipodes des clichés que ceux qui ne nous connaissent pas, ne nous aiment pas, nous jalousent répètent à l’infini. La liberté d’opinion, d’expression, de débat, sèves sans lesquelles l’arbre de la démocratie dépérit, sont ici des valeurs cardinales. Vous pourrez confronter vos idées à une grande diversité d’interprétations du monde et goûter les plaisirs de la contradiction, les charmes de la dispute, les joies de l’inconfort intellectuel. Comme le disait Roland Barthes : “La fonction de l’intellectuel est d’aller toujours ailleurs quand « ça prend ». Nous vous donnerons de multiples possibilités d’aller voir ailleurs, parce que nous confrontons les incertitudes et nous cultivons le pluralisme.

Permettez alors au vieux professeur que je suis de vous donner quelques conseils. Cinq conseils. Vous avez acquis quelques-uns des codes de la rhétorique, des trucs de la dissertation, des bonnes manières de présenter ses motivations, des façons de se valoriser. Il vous reste à conquérir tous les moyens d’une pensée libre. Pour avancer sur ce chemin, permettez-moi ces conseils qui peuvent sembler contradictoires : 

1 "Pensez contre"

Premièrement : pensez contre. Si un de vos professeurs vous dit « blanc », essayez le « noir. 

2 "Affirmez et doutez"

Deuxièmement, adoptez le précepte du surréaliste Jacques Rigaut « Et si j’affirme, j’interroge encore ». Ou celui d’Albert Camus qui évoquait les vertus de l’équilibre, « L’équilibre est un effort et un courage de tous les instants ». Et il ajoutait ce qui vaut plus encore aujourd’hui : « Devenus aux trois quarts aveugles par les grâces de la polémique, nous ne vivons plus parmi les hommes mais dans un monde de silhouettes. »

Bref, mariez affirmations et écoute, convictions et doute. Voilà le plus exaltant et le moins facile : se forger des convictions et les affirmer en argumentant, tout en restant modeste et accordant sa part au doute. Vous appartenez à la génération des écrans, ce qui vous donne beaucoup mais vous handicape. Vive Wikipédia mais gare à l’immédiat. Regardez le présent, mais ne le laissez pas oublier le passé et étouffer l’avenir.

3 "Apprenez à écrire"

Puissent quelques-uns d’entre vous suivre le conseil que j’ai eu la chance de recevoir à 17 ans et qui a changé et qui a fait ma vie. « Écrivez, apprenez à écrire ». Prenez vos notes de cours à la main. Vous apprendrez mieux, ce n’est pas une lubie de vieux sage mais la conclusion d’études scientifiques. D’autres, plus nombreux j’imagine, accepteront plus aisément cette autre recommandation : ayez toujours un dictionnaire de la langue française sur votre table de travail - mieux que consulter en ligne, plus sûr pour ne pas oublier. Comme dictionnaire, de préférence Le Robert. Une fois par jour si possible, par semaine au moins, ouvrez le dictionnaire au hasard et découvrez dans ces deux pages ouvertes quelques mots que vous ne connaissez pas. Et pour bien écrire, mieux penser, rien ne remplace la lecture. 

Troisième conseil donc : rien ne vous servira plus dans la vie que d’apprendre sans cesse à écrire, à bien écrire.

4 "Devenez ce que vous êtes"

Quatrième conseil, plus complexe à appliquer, mais qui le sera plus facilement en suivant mes autres recommandations. Vous savez un peu qui vous êtes. Mais un peu seulement. Vous ignorez probablement ce que vous ferez plus tard, donc une part importante de ce que vous serez. Vous dirigerez peut-être le gouvernement de la France, comme le firent par exemple, formés à Sciences Po, Flandin, Blum, Mendès France, Rocard, Édouard Philippe, Jean Castex, presque tous les présidents de la Ve République, de Georges Pompidou à Emmanuel Macron. Vous deviendrez peut-être haut fonctionnaire, comme la plupart des grands serviteurs de l’État passés ici au fil des ans ou bien entrepreneur, avocat, magistrat, commissaire de police (Sciences Po forme presque tous ceux qui réussissent ce concours), écrivain, tel Marcel Proust, couturier comme Christian Dior, compositeur-interprète comme Léo Ferré ou Camille, voire même professeur et chercheur, le plus beau métier du monde, chercheur, si vous n’arrêtez pas de chercher… Notre rôle est parmi bien d’autres de vous aider à devenir vous-même, tout en sachant pertinemment que vous seuls pouvez tracer ce chemin. Nietzsche l’a dit avant moi dans Ainsi parlait Zarathoustra : « Devenez ce que vous êtes »

5 "Faites l'amitié"

Enfin permettez-moi de vous adresser un dernier conseil, une dernière recommandation qui est, à mes yeux, une chance immense. Celle de "faire l’amitié". « Faire l’amitié », étonnamment cela ne se dit pas. On dit « faire l’amour » mais pas « faire l’amitié ». Heureusement, cela se pratique. Les années universitaires permettent parfois, souvent, des rencontres qui tiendront toute une vie.

Argumentez, doutez, écrivez, découvrez qui vous êtes, et faites l’amitié. L’amitié est tout à la fois une forme sublime de l’amour et une nécessité de la pensée. J’aime cette phrase de la philosophe – elle préférait se qualifier d’essayiste – Hannah Arendt : "C’est seulement parce que je peux parler avec les autres que je peux également parler avec moi-même, c’est-à-dire penser." Je vous souhaite de belles années d’amitiés, de paroles et de pensées.”

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