Médiateur ou spectateur ? L’Eglise orthodoxe roumaine face au conflit politico-religieux en Ukraine 

Auteur(s): 

Lucian Cirlan, doctorant en sociologie — Ecole pratique des hautes études (GSRL)

Date de publication: 
Mars 2019

L’octroi de l’autocéphalie à l’Eglise orthodoxe d’Ukraine, annoncé par le Patriarcat œcuménique en octobre 2018, a été un tremblement de terre au sein du monde orthodoxe. En conséquence, le Patriarcat de Moscou a interrompu la communion avec l’Eglise de Constantinople, ce qui est considéré comme la sanction ultime selon le droit canonique orthodoxe. Pourtant, cette crise orthodoxe qui concerne l’Ukraine a des racines historiques profondes remontant à 1686 lorsque Constantinople décide de céder le territoire canonique ukrainien au Patriarcat de Moscou. De plus, la question de l’autocéphalie est au cœur des polémiques entre Kiev, Moscou et Constantinople depuis au moins un siècle (1917)1.

Mais qu’en est-il du rôle joué par les autres églises autocéphales dans cette affaire qui redessine les frontières confessionnelles et (géo)politiques dans le monde orthodoxe contemporain ? Il s’agira ici de traiter la position de l’Eglise orthodoxe roumaine face à ce conflit politico-religieux, jusqu’à présent la deuxième église en termes démographiques après le Patriarcat du Moscou (et du Kiev). Après la présentation de quelques repères historiques sur le contexte roumain, le rôle du Patriarcat roumain comme médiateur entre Constantinople et Moscou sera souligné. Enfin, l’analyse de la position récemment publiée du Synode de l’Eglise orthodoxe roumaine concernant le schisme intra-orthodoxe en Ukraine conclura ce texte.

Autocéphalie et unité panorthodoxe

Depuis la chute du Constantinople en 1453 et son intégration à l’Empire ottoman la question du primat dans l’Eglise orthodoxe est une source de tensions inépuisable. Le Patriarcat de Constantinople a gardé le titre d’Eglise mère, malgré l’affaiblissement visible de son « troupeau » et de son attachement à l’orthodoxie grecque. En revanche les prétentions de Moscou d’être considérée comme la « troisième Rome », à savoir le représentant de l’orthodoxie globale, se sont multipliées. Sans avoir le même type de revendications politiques, les métropoles roumaines de Moldavie et de Valachie ont beaucoup contribué à la préservation de la foi orthodoxe durant l’occupation ottomane dans les Balkans (16e- 18e siècle). Plusieurs monastères roumains ont été dédiés aux Lieux Saints de l’Orthodoxie (Jérusalem, Mont Athos, etc.) afin de soutenir leur mission ecclésiastique, alors que certains évêques, d’origine grecque notamment, ont trouvé refuge dans les principautés roumaines. Grâce aux pressions politiques turques exercées à travers le Patriarcat de Constantinople, certains sont même devenus évêques des métropoles roumaines au 18e siècle.

Etant donné la « grécophonisation » de l’orthodoxie roumaine et le statut de dépendance ecclésiastique envers Constantinople, le mouvement pour l’unité nationale de la (future) Roumanie émergeant au 19e siècle touche également la sphère religieuse. Ainsi, sur le programme des révolutionnaires roumains de 1848 on trouve un point sur l’indépendance administrative de l’Eglise roumaine, à savoir l’autocéphalie. Une fois l’unification des deux principautés roumaines en 1859 et l’élection d’un seul chef politique2, l’unification administrative des deux métropoles est réalisée. Par la loi de 1864 sur « la constitution d’une autorité centrale pour les affaires de la religion roumaine », le Prince Cuza déclare de manière unilatérale l’autocéphalie de l’Eglise roumaine. Malgré l’opposition de l’Eglise mère et la condamnation du « phylétisme3 » en 1872 par le Synode de Constantinople, le Tomos d’autocéphalie sera finalement attribué par le Patriarche œcuménique Joachim IV vingt ans plus tard, le 25 avril 1885. On voit déjà que l’obtention de l’indépendance administrative de l’Eglise roumaine est le résultat d’un processus politico-religieux. Ainsi l’année 1864 devient pour certains historiens4 le moment réel d’obtention de l’autonomie ecclésiastique et non pas 1885, officiellement célébré selon l’historiographie religieuse.

Après l’unification de la Grande Roumanie en 1918, l’Eglise roumaine obtient le statut de Patriarcat, le 4 février 1925. Lors des mutations socio-politiques de la Deuxième guerre mondiale, l’hostilité intra-orthodoxe manifestée traditionnellement envers les Grecs trouve un autre point de fixation avec l’occupation russe de deux régions roumaines : la Bessarabie (devenue République de Moldavie après 1991) et la Bucovine du Nord (aujourd’hui en Ukraine). Par conséquent, l’unité panorthodoxe est sévèrement affaiblie durant le régime communiste et le rejet des Russes s’ancre en Roumanie (post)communiste. Depuis la chute de l’Union soviétique, les tensions intra-orthodoxes liées à la juridiction territoriale des différents patriarcats sont vives. Par exemple, suite aux oppositions de l’Etat moldave influencé par Moscou, le rétablissement de la Métropole (roumaine) de Bessarabie a fait l’objet d’un jugement devant la Grande Chambre de la Cour européenne des droits de l’Homme en 20015. Aujourd’hui il existe deux églises orthodoxes en Moldavie : la Métropole de Moldavie, sous juridiction du Patriarcat de Moscou, et la Métropole de Bessarabie, affiliée au Patriarcat de Bucarest. Une situation qui maintient des tensions entre les deux Eglises orthodoxes jusqu’à ce jour.

Entre Constantinople et Moscou

Après la chute des régimes totalitaires et la transition démocratique des sociétés d’Europe centrale et orientale, le dialogue panorthodoxe devient un enjeu majeur au début du 21e siècle. Dans un contexte de mondialisation et de sécularisation, le besoin de renforcer la voix commune des orthodoxes dans le monde contemporain devient une priorité. A l’occasion de sa participation aux funérailles du Patriarche Alexei II à Moscou en 2008, le Patriarche Daniel de l’Eglise roumaine rappelle le fait qu’organiser des réunions « rythmiques » (pour reprendre le terme employé par Patriarche Daniel) tous les 5 ans entre les Eglises orthodoxes avait déjà été évoquée lors de la présence du Patriarche œcuménique Bartholomée à Bucarest en 2005. Cette proposition est reprise par le Patriarche roumain lors du Concile panorthodoxe qui se tient en Crète en juin 2016. Préparé depuis les années 1960, le Concile n’a pas réellement été « panorthodoxe » et plusieurs spécialistes le considèrent même comme un échec, car seulement dix Eglises se sont rendues en Crète et le grand absent a été le Patriarcat de Moscou, accompagné dans cette démarche par « les amis » de Géorgie, de Bulgarie et d’Antioche. Par conséquent, plus de la moitié des chrétiens orthodoxes n’ont pas été représentés en Crète. Au-delà des motifs officiels invoqués, il ressort que l’absence de l’Eglise russe est plutôt liée à sa volonté de ne pas renforcer le rôle du Patriarcat de Constantinople comme le représentant suprême de l’orthodoxie globale.

Plusieurs visites politico-religieuses montrent les stratégies employées par ces deux Eglises en compétition croissante. D’abord les relations avec le Vatican : quelques mois avant le Concile de Crète, en mars 2016, le Patriarche Kirill de Moscou se rend à l’aéroport de La Havane pour une rencontre historique avec le Pape François. Constantinople réagit très vite et quelques semaines plus tard, en avril 2016, le Pape François voyage en Grèce, suite à une invitation du Patriarche œcuménique, pour échanger à propos de la situation des migrants. Ensuite, la situation en Ukraine : depuis la révolution de l’Euromaïdan et l’occupation de la Crimée par l’Etat russe en 2014, la crise politico-religieuse de l’Ukraine est le sujet brûlant dans cette relation tendue. Enfin, le lobby auprès des autres églises orthodoxes : depuis 2014 les visites des deux patriarches dans les pays à majorité confessionnelle orthodoxe, ainsi que les invitations adressées aux chefs des autres Eglises orthodoxes de se rendre à Moscou ou à Istanbul se sont multipliées.

Pour donner quelques exemples concernant le Patriarcat roumain, il convient de mentionner la visite du Patriarche Kirill à Bucarest à l’occasion de la Saint Dimitri, considérée comme la fête religieuse de la capitale roumaine, en octobre 2017, premier déplacement d’un Patriarche russe en Roumanie depuis 1989. A son tour, le Patriarche Daniel a honoré l’invitation de son homologue russe pour célébrer le Centenaire du rétablissement du Patriarcat de Moscou en décembre de la même année. Ce moment historique a présenté l’opportunité pour le Patriarche Kirill d’inviter l’ensemble des chefs religieux orthodoxes à Moscou, ce qui a été interprété comme une version russe abrégée du Concile de Crète. De fait, un entretien avec le Président Vladimir Poutine a été organisé pour les invités à cette occasion. Si le Patriarche Bartholomée ne s’est pas rendu en Russie, il a toutefois assisté à la consécration de la Cathédrale nationale à Bucarest en novembre 2018. Il n’a pas manqué de préciser que l’autocéphalie accordée à l’Eglise roumaine ne signifie pas une rupture totale vis-à-vis de l’Eglise mère. L’importance de la position de l’Eglise orthodoxe roumaine est donc patente, car au-delà de son poids démographique, elle se trouve dans une position médiane dans la compétition entre Moscou et Constantinople.

La pré-décision du Saint Synode

Après l’octroi du Tomos d’autocéphalie au « Patriarcat de Kiev », les autres Eglises orthodoxes doivent se prononcer sur la validité de la décision du Patriarcat œcuménique. Pour l’instant aucune Eglise n’a accepté ce décret. De plus, un seul représentant du Patriarche Bartholomée a été envoyé (Mgr Epiphanius) pour assister à l’intronisation du nouveau Patriarche de l’Eglise d’Ukraine. En revanche, les représentants des autres Eglises se sont rendus à Moscou pour célébrer la 10e anniversaire du Patriarche Kirill depuis son élection, dont Mgr Nifon, chargé des relations extérieures du Patriarcat roumain. Dans ce contexte, la position de chaque Eglise autocéphale est très attendue.

Réunis lors de la séance du Saint Synode du 21 février 2019 à Bucarest, les hiérarques de l’Eglise orthodoxe roumaine ont évoqué la question ukrainienne6. Plusieurs aspects ont été abordés. D’une part, le Patriarcat roumain souligne que ce « schisme » n’a pas été résolu depuis trente ans. Il s’agit donc là d’une critique envers Moscou. D’autre part, il blâme également la décision de Constantinople d’accorder l’autocéphalie sans résoudre cette situation. Bien que le droit à une église autocéphale en Ukraine soit justifié selon le Synode roumain, le Patriarcat suggère qu`il faut également prendre en compte la population ethnique russe en lien direct avec le Patriarcat du Moscou. Mais le point le plus important introduit par le Synode dans cet axe Bucarest-Kiev-Moscou-Constantinople est le désir de recevoir une « garantie écrite » de la part des autorités de Kiev sur l’avenir des 127 paroisses orthodoxes roumaines se trouvant en Bucovine du Nord. En d’autres termes, le principe de réciprocité est invoqué. Si les Ukrainiens vivant en Roumanie sont organisés autour d’un Vicariat orthodoxe depuis 1990, une institution similaire devra représenter les droits des orthodoxes roumains afin de « préserver leur identité ethnique et linguistique ».

Cette position reflète la centralité de l’élément ethnique dans le dialogue panorthodoxe au 21e siècle. Même si le rétablissement de la communion eucharistique entre « la deuxième » (Constantinople) et « la troisième Rome » (Moscou) est important, l’appartenance nationale des croyants est située au même niveau, parfois à un niveau supérieur. C’est en vérité le grand enjeu dans ce conflit politico-religieux en Ukraine. Aussi les évêques roumains ont-ils saisi l’opportunité de résoudre le statut incertain de la population ethnique roumaine résidant en Ukraine. Partant, l’Eglise roumaine est favorable, par principe, à l’autocéphalie, mais partage aussi les revendications de Moscou de protéger ses fidèles vivant en Ukraine. Mais avant tout, ses propres demandes.

En conclusion, la position de l’Eglise roumaine apparaît plutôt comme celle d’un spectateur engagé, pour reprendre les mots du penseur Raymond Aron. Le clergé orthodoxe roumain exige ainsi le respect des règles canoniques du jeu (autocéphalie), mais se montre également soucieux de maintenir le bon déroulement du spectacle, c’est-à-dire la communion fraternelle et l’unité spirituelle de l’orthodoxie.  Bucarest pourrait du reste accueillir d’un éventuel concile ou une synaxe7 consacré à l’autocéphalie de l’Eglise d’Ukraine au niveau panorthodoxe. Reste à savoir si l’Eglise orthodoxe roumaine assumera alors une vraie position de médiateur dans ce conflit politico-religieux, même s’il est fort à parier qu’il ne sera aucunement question d’une « quatrième Rome » sise en lieu et place de la capitale roumaine.

  • 1. Voir à ce titre l’ouvrage de Nicholas E. Denysenko, The Orthodox Church in Ukraine: A Century of Separation, Northern Illinois University Press, 2018.
  • 2. Alexandru Ioan Cuza (1859-1866).
  • 3. Phylétisme vient du mot grec « phûlon » qui veut dire « tribu ». Il est employé pour désigner une organisation de l'Eglise qui serait fondée sur l'appartenance à une ethnie ce qui supposerait une Eglise réservée exclusivement aux membres de cette ethnie ou ce peuple.
  • 4. Mircea Pacurariu, Istoria Bisericii Ortodoxe Romane (Histoire de l’Eglise Orthodoxe Roumaine), vol. 3, Trinitas, Iasi, 2008.
  • 5. Eglise métropolitaine de Bessarabie c. Moldavie, 7 juin 2001. Cette décision rétablit la reconnaissance de la Métropole de Bessarabie comme structure d’organisation du culte en Moldavie
  • 6. Voir le communiqué de presse suite à cette séance du Saint Synode, disponible en ligne [URL : https://basilica.ro/noi-hotarari-ale-sfantului-sinod-al-bisericii-ortodoxe-romane-februarie-2019/]. Pour la version traduite en français voir le site Orthodoxie.com : [URL : https://orthodoxie.com/decision-du-saint-synode-de-leglise-orthodoxe-roumaine-concernant-lukraine/].
  • 7. Solution proposée pour l’instant par l’Eglise de Chypre. Le Patriarcat roumain a avancé l’idée d’une synaxe entre les chefs des églises autocéphales.