Introduction : La quête rituelle, dieu caché des nouvelles radicalités : jalons anthropologiques sur le cadre, les réseaux, les discours

Auteur(s): 

Pascal Lardellier – Professeur des universités, université de Bourgogne

Date de publication: 
Octobre 2019

En proposant un détour par l’anthropologie, l’allocution introductive de Pascal Lardellier pose le cadre d’étude général des dynamiques afférentes à la radicalité, abordées lors du colloque. Il débute son analyse en présentant trois caractéristiques de la vie moderne : tout d’abord la désinstitution, c’est-à-dire la crise des institutions traditionnelles (politique, école, famille) qui n’offrent plus le destin « clé-en-mains » qu’elles proposaient jadis ; puis la déritualisation massive de la société, c’est-à-dire la disparition des rites traditionnelles religieux et/ou païens ; et enfin, l’individualisme connecté, c’est-à-dire la connexion croissante des individus, de pair avec leur solitude toujours plus grande. Ces trois éléments expliquent la baisse des formes d’engagements classiques qu’accompagne un accroissement des formes d’engagement « extrêmes », qu’ils soient religieux (salafisme, évangélisme) ou politiques (zadisme, black blocks). Or pour P. Lardellier, ces dernières ont en commun d’être ordonnées par des rites, que le chercheur place ainsi au cœur de son explication en raison de la fonction psycho-sociale qu’ils remplissent, notamment auprès des jeunes – premiers concernés par les formes d’engagement extrêmes. Le chercheur considère en effet que pour expliquer le regain d’engagements religieux pouvant mener à la radicalité religieuse, il faut garder à l’esprit que si la religion constitue un corpus de valeurs, elle est aussi un ensemble de pratiques ritualisées. De nos jours, rechercher le religieux, a fortiori dans sa forme extrême, c’est en réalité rechercher le rite et ce qu’il contient, ce qu’il offre aux fidèles. P. Lardellier identifie donc cinq fonctions cruciales du rite : en premier lieu, il établit un cadre structurant, en distinguant notamment le licite, de l’illicite, le pur de l’impur, etc. Le rite offre également une identité valorisante, l’entrée dans une communauté aimante, un corpus de valeurs qu’on s’approprie physiquement et enfin une transcendance qui donne du sens à l’existence. Partant, le chercheur cite le philosophe Régis Debray pour expliquer combien « le rite noue le nous » illustrant son propos par des cas concrets des formes de ritualités à l’œuvre dans la jeunesse. Rebondissant sur le cœur du sujet de notre colloque, P. Lardellier considère que les nouvelles technologies produisent des nouvelles ritualités numériques qui permettent aux individus d’entrer dans les communautés dites radicalisées. Ainsi, visionner des contenus violents est un acte préparatoire qui signifie, et en même temps accompagne, l’entrée dans la radicalité : on ne nait pas « radical », on le devient. Le chercheur conclut son propos en nous invitant à la réflexion quant à ce que propose à cette jeunesse en quête de sens et de cadres notre société articulée sur la (vertigineuse) notion de liberté individuelle.