Conclusion : Religious Dynamics in Our Global Age

Auteur(s): 

José Casanova, professeur à l’université de Georgetown – Washington

Date de publication: 
Octobre 2019

Les remarques conclusives de cette journée sont formulées par José Casanova. Le chercheur, spécialiste mondialement reconnu du fait religieux basé aux Etats-Unis, était notre invité d’honneur dans le cadre de sa tournée en France pour le lancement de son ouvrage intitulé Global Religious and Secular Dynamics: The Modern System of Classification. L’objet de sa présentation est de proposer une théorie générale qui expliquerait les dynamiques religieuses contemporaines. Avant de préciser celles-ci, le chercheur débute ses réflexions en considérant que la mondialisation a conduit à l’avènement d’un système mondial globalisé des religions (« global world system of religions »), à l’instar de ce qui est observable dans les sphères économique et politique.

Dans le cas du religieux, J. Casanova considère que ce système est pluriel et pluraliste : c’est-à-dire que chaque religion revendique sa singularité et son caractère unique, tout en étant l’égale des autres. Pour cette raison, il avance l’hypothèse selon laquelle ce système se fonde sur le principe d’une diversité pluraliste et égalitaire (« equal pluralist diversity ») et que sa formation résulte d’un processus dual de différenciation : d’une part la séparation entre ce qui appartient à la sphère religieuse et ce qui relève du domaine du séculier ; d’autre part la distinction entre les différentes religions elles-mêmes. Ce postulat méthodologique établi, J. Casanova nous invite donc à penser les dynamiques religieuses contemporaines en les examinant au prisme de ce processus double. Cette démarche implique de se départir des accents européocentrés des théories actuelles de la modernisation. Pour ce faire, J. Casanova prend tout d’abord appui sur les travaux de Peter Berger, son illustre collègue sociologue du fait religieux lui aussi et théologien. Le chercheur disparu en 2018 estimait qu’en Europe, la modernité n’a pas strictement conduit à la sécularisation, mais plutôt à un pluralisme double : (a) cohabitation de diverses religions ou « pluralisme multi-religieux » (« multi-religious pluralism »), ainsi que (b) cohabitation du séculier et du religieux. J. Casanova amende cette analyse. Selon lui, en Europe la modernité a effectivement abouti à la sécularisation (b), mais sans l’avènement du pluralisme religieux (a), alors que dans le reste du monde, c’est l’inverse : la modernité aurait induit du pluralisme religieux (a), mais peu de sécularisation (b).

Afin d’illustrer son propos, le chercheur présente le cas de la Chine et de l’Inde. Il reprend ici le concept de « cadre immanent » forgé par le philosophe canadien Charles Taylor, et qui désigne l’émergence de structures institutionnelles modernes fonctionnant « comme si Dieu n’existait pas », c’est-à-dire sans en référer à une transcendance verticale quelconque. Dans les deux cas qui nous intéressent ici, tout comme pour les pays musulmans par exemple, la mondialisation de ce cadre immanent s’est traduite par la sécularisation de l’Etat et la gestion étatique de la religion selon des modalités fort éloignées de celles observables en Europe occidentale. Plus spécifiquement en Occident, les cas scandinave, français et américain produisent trois configurations singulières des rapports entre l’Etat et le religieux. D’ailleurs, le mot « religion » lui-même recouvre des acceptions variables selon le contexte national dans lequel il est mobilisé.

Progressant dans sa réflexion, J. Casanova note ensuite que l’une des particularités des dynamiques religieuses contemporaines est que désormais toutes les formes de religiosités, des plus « primitives » aux « post-modernes », peuvent faire l’objet d’une (ré)appropriation individuelle ou collective. En outre, elles vivent désormais côte-à-côte, notamment au sein des grandes métropoles mondialisées. Cette réalité questionne l’appréhension téléologique selon laquelle la modernité est nécessairement vectrice de rationalisation religieuse, et donc de disparition des religions « primitives » et traditionnelles. J. Casanova note à cet égard qu’à l’échelle mondiale se développe ce qu’il analyse comme un « dénominationalisme mondialisé » (« global denominationalism »), c’est-à-dire la multiplication de communautés imaginées transnationales et déterritorialisées englobant aussi bien les religions anciennes que les nouvelles formes de religiosités hybrides mondialisées. Ainsi le « dénominationalisme » désigne le système de reconnaissance mutuelle de tous ces groupes entre eux, sans que n’intervienne de régulation étatique pour ce faire. L’étymologie repose sur le nom qu’on se donne à soi et celui par lequel on est reconnu par autrui (la notion s’applique d’ailleurs à d’autres domaines que celui du religieux).

En conclusion, J.Casanova propose donc de subsumer une partie des dynamiques religieuses mondiales contemporaines dans cette notion de « dénominationalisme » (de pair avec la sacralisation (a) et la sécularisation (b)). Selon le chercheur, nous assistons aujourd’hui à un « processus mondial de dénominationalisme religieux » sous l’impulsion duquel les religions mondaines sont redéfinies et transformées en opposition avec ce qui relève du séculier, et via des processus réciproques et interconnectés de différenciation, de prétention à l’universel et de reconnaissance mutuelle. En d’autres termes, il s’agit de la reconnaissance, à l’échelle mondiale, des revendications à la fois universelles et particulières des différents « croire ». Ce processus n’est évidemment pas exempt de tensions et de violence.