Les archives Martin Domke

Ce projet de recherche, mené par Jérôme Sgard depuis 2017, est le fruit d’un projet d’une plus grande envergure lancé il y a plusieurs années sur l’histoire de l’arbitrage commercial international (1880-1980). L’objectif est de rédiger un ouvrage de référence sur cette institution mondiale, privée, extraterritoriale, dont la création résulte d’un mélange de spéculations utopistes, d’expérimentations pratiques, de négociations, de lobbying, d’intérêts crus et finalement, de légitimation. Un des traits marquants de ce modèle d’évolution à long terme est que l’arbitrage international a été créé par un petit groupe de personnes dont beaucoup étaient des « outsiders » sociaux, sans pouvoir politique ni reconnaissance académique. En particulier, de nombreux émigrants juifs d’Europe de l’Est et d’Allemagne nazie se sont installés à Paris et à New York et sont devenus les pères fondateurs de cet arbitrage international du fait de leurs compétences avérées en droit des affaires et en droit international privé. Ce ne sont que les générations ultérieures qui profiteront de la richesse, des positions académiques, des positions enviables, en particulier dans les grands cabinets d’avocats.

Martin Domke (1892-1980) est un des meilleurs représentants de cette première génération d’innovateurs et d’entrepreneurs. Né à Berlin dans une famille juive assimilée, il étudie dans un Gymnasium puis à la Faculté de droit. Il s’engage dans l’armée en août 1914 puis revient à la vie civile en novembre 1918 (Front de l’Est, Croix de Fer). Domke devient un avocat d’affaires prospère au cours des années 1920 et constitue avec sa femme, romancière, une riche collection de livres anciens. La lecture de son journal indique aussi les lieux de villégiature agréables, comme Luzern, Lugano, Partenkirchen, Salzburg et Bornholm.

Tout change en 1933, avec l’arrivée au pouvoir des Nazis : dès le mois de juillet il est exclu du barreau berlinois et s’installe à Paris, près du Champs de Mars. Il travaille dès lors à plus petite échelle avec des avocats parisiens, publie sur les questions de dette souveraine, mais défend aussi les droits d’auteur de Bertolt Brecht, avec lequel il est en correspondance régulière, et que les autorités allemandes tentent de spolier. Autre connaissance proche, pendant ces années parisiennes, Walter Benjamin : en 1941, quelques semaines après le suicide du philosophe, Domke sort lui aussi de France par les Pyrénées, emportant avec lui deux valises de manuscrits de Benjamin, qu’il remettra pour partie à Theodor Adorno, une fois arrivé à New York.

Il arrive en effet à New York en juillet 1941, à l’âge de 49 ans et entame une nouvelle carrière, en rejoignant l’American Arbitration Association. A partir de 1950 il sera également Professeur Associé à la NYU Law School : de fait il sera un des tous premiers à enseigner le droit de l’arbitrage international aux Etats-Unis et il publiera le premier manuel de référence sur le sujet. Plus généralement, il sera pendant des décennies le principal go-between dans ce domaine, entre l’Europe et les Etats Unis, important en somme une expérience et une doctrine d’arbitrage émergente développée principalement en Europe continentale.

L’objectif de ce projet est donc de rassembler toutes les publications et archives laissées par Martin Domke, pour contribuer ainsi à l’histoire de l’arbitrage international, mais aussi à l’histoire de l’émigration allemande, notamment juive, dans les années 1930. On a ainsi retrouvé, en particulier, le dossier de radiation du barreau de Berlin, en 1933, et le journal tenu par Domke entre 1931 et 1937. Laissées dans son appartement parisien en juin 1940, ces pièces ont été saisies par les autorités françaises, sans doute au printemps 1941, puis transférées à Berlin par les allemands et emportées enfin par l’Armée Rouge après la fin de la guerre. Les originaux se trouvent aujourd’hui aux Archives militaires russes à Moscou.