Trump, Sanders et la nouvelle donne populiste aux Etats-Unis

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Les dossiers du CERI
Date : 
02/2018

Le populisme est probablement la notion la plus discutée et la plus disputée lorsque l’on évoque l’élection présidentielle américaine de 2016 et le « phénomène Trump ». Bien plus qu’un synonyme réducteur de l’extrême-droite, la poussée populiste désigne surtout la remise en cause profonde des partis traditionnels et de l’establishment en général. Ainsi, la réduction de ce concept à l’extrême-droite ne permet pas de comprendre à la fois la percée historique de Bernie Sanders et la pérennisation du mouvement qu’il incarne au sein du Parti démocrate ou encore la porosité pouvant exister entre électorats démocrate et républicain.

Opposer un populisme de droite (Trump) à un populisme de gauche (Sanders) serait simpliste. Davantage qu’un corps de doctrine précis, le populisme est une forme de contestation qui se prête davantage à la campagne électorale qu’à l’exercice du pouvoir, en opposant le « peuple réel » à celui ou ceux qui constitueraient son/ses ennemi(s). Les populismes se distinguent les uns des autres par la définition de ces derniers : certains voient les étrangers comme des boucs émissaires, d’autres non. Leur dénominateur commun est leur détestation, leur rejet de l’élite, de l'establishment, coupé des réalités du peuple : les technocrates de Bruxelles, qui ne sont pas des élus, les lobbyistes qui sévissent à Washington D.C. ou encore les banquiers de Wall Street qui contrôlent les législateurs et décident à l’encontre des intérêts du peuple (les 1%, la billionnaire class dénoncés par Sanders).

Dans certaines conceptions du populisme, le peuple se définit par des critères purement économiques (classe populaire et/ou classe moyenne, revenus, professions), mais en restant universaliste, dans d'autres, le peuple se définit au contraire par son homogénéité ethnoreligieuse (les Blancs, les protestants, les chrétiens). Il s’agit d’un populisme identitaire, parfois appelé national-populisme, qui n'exclut pas pour autant la dimension économique, anti-élite mais au contraire la complète. L'ennemi sera double : à la fois les élites politiques considérées comme forcément corrompues, et par extension les médias et les intellectuels (les liberals), mais également les personnes issues d’autres ethnies (les revendications des Noirs de Black Lives Matter) et/ou pratiquant d’autres religions, jadis les Irlandais (catholiques) ou les Chinois, aujourd’hui les Hispaniques et les musulmans.
Cet article présente donc le déploiement des deux versants du populisme aux Etats-Unis depuis 2015 en identifiant dans l’histoire américaine certains des traits saillants, comme l’anti-élitisme et l’anti-intellectualisme, qui sous-tendent le soutien à Donald Trump.


Le « faux-pulisme », ou le populisme en Trump-l’œil

« La cérémonie d’aujourd’hui revêt un sens très particulier, parce qu’aujourd’hui, il ne s’agit pas d’une simple passation de pouvoir entre deux gouvernements ou entre deux partis. Il s’agit d’une passation du pouvoir qui part de Washington et qui vous est rendu à vous, le peuple » a déclaré Trump lors de son discours d’investiture de janvier 2017. Le personnage de Trump le milliardaire comme incarnation des aspirations populistes des « cols bleus » peut sembler paradoxal au premier abord mais cette impression s’efface quand on pense au Trump vedette de la télé réalité. C’est son style qui est avant tout plébiscité : il « dit les choses comme elles sont », sans avoir peur de déplaire, sans tomber dans le « politiquement correct », au contraire. Son franc-parler est sa principale force, ce qui le distingue de ses rivaux politiques et le rapproche d’un peuple qui ne se reconnaît pas dans la langue de bois pratiquée par les adversaires de Trump. Sa richesse n’est pas un obstacle : elle est à la fois un signe de réussite et d’indépendance. Il est perçu par ses soutiens, mais aussi par d’anciens démocrates, comme un homme providentiel, désintéressé car déjà riche, différent des professionnels de la politique, qui va faire bouger les choses non pas parce que c’est son métier mais par devoir patriotique et qui va ainsi « rendre sa grandeur à l’Amérique »1.

Trump a construit sa campagne à la fois sur un style populiste, qui faisait mouche lors des débats, et sur des thèmes populistes que l’on peut rassembler sous la bannière du protectionnisme. Il s’est posé en protecteur d’un peuple qui se sent aujourd’hui relégué aux marges d’une société dont il constituait jadis le cœur2. Il a décliné le thème de la protection de plusieurs façons : protection sécuritaire contre le terrorisme islamiste, en prenant soin de s’affranchir de la prudence langagière de Barack Obama ; protection économique contre le « carnage » de l’emploi attribué à la mondialisation (admission de la Chine dans l’OMC en 2001) et aux traités de libre échange (notamment à l’ALENA signé en 1994) ; protection sécuritaire encore contre l’immigration illégale, les Mexicains étant présentés comme des dealers et des violeurs d’une part et comme les responsables du dumping social de l’autre. L’idée de la construction d’un « mur » entre les Etats-Unis et le Mexique, par son côté symbolique et simpliste, et le fait de faire des Mexicains sans papiers des boucs émissaires relèvent davantage de l’autoritarisme de droite que du populisme, mais les deux s’alimentent mutuellement3.

Pendant sa campagne, Trump tranchait sur les autres candidats républicains par d’autres aspects : il avait proposé de longue date d’augmenter les impôts pour les plus riches et de remplacer l’Obamacare par un « meilleur » système, sans néanmoins toucher au Medicare. Il s’agissait de réduire le coût de l’assurance maladie afin de lutter contre le sentiment d’injustice des travailleurs qui cotisent mais ne peuvent se permettre de se soigner. L’idée centrale qui sous-tend ces diverses mesures est celle de l’équité (fairness), du respect de la règle et de la lutte contre les tricheurs et les profiteurs, soit, dans les représentations de certains, les immigrés, les lobbyistes et autres grandes entreprises qui corrompent les membres du Congrès pour servir leurs intérêts. La même dimension morale permet à Trump de se distinguer à la fois des Bush et des Clinton, dont la campagne dépendait des gros donateurs et de Wall Street. De nombreux entretiens ont mis en évidence la grande méfiance des électeurs de Trump vis-à-vis des principales figures de l’establishment républicain (Mitch McConnell, Paul Ryan). Trump est donc celui qui, par procuration, permettra au « petit peuple » de mettre un coup de pied dans la fourmilière4.

Trump n’a évidemment pas inventé le discours protectionniste, anti-immigration et anti-Wall Street. Celui-ci figurait déjà dans la campagne de Pat Buchanan en 19965. Il a néanmoins su incarner des aspirations renforcées progressivement par la désindustrialisation des années 1970, la crise agricole des années 1980, la « nouvelle économie » des années 1990 et la mondialisation avec les grands traités de libre échange puis la crise financière et économique de 2007-2009 et la crise des opioïdes, latente depuis les années 2000 mais paroxystique depuis 20156. On trouve dans l’émergence de ce discours des échos des années 1920. A cette époque, en effet, l’Amérique traditionnelle, rurale et d’ascendance européenne, se voyait marginalisée par la conjonction brutale de l’urbanisation, l’industrialisation et l’immigration de masse et pensait se défendre en soutenant des groupes comme le Ku Klux Klan (contre les « autres », noirs, juifs, communistes et catholiques), des causes comme la prohibition (« croisade symbolique » par excellence), la lutte contre l’évolutionnisme (l’école corruptrice de la jeunesse, promotion du littéralisme biblique) et l’instauration de quotas migratoires drastiques (1921, 1924), paradoxalement votés après la fin de la grande vague migratoire des années 1880-19107.


Candidat des pauvres mais président des riches ?

Le problème de Trump, a priori, est d’être passé de « candidat des pauvres » à « président des riches »8 : il a emporté la primaire contre le Parti républicain mais il gouverne désormais avec lui, comme si de rien n’était. La cohabitation tendue pressentie entre Trump, l’électron libre populiste, et l’establishment républicain n’a pas eu lieu. Le président gouverne avec des millionnaires, des banquiers de chez Goldman Sachs (son secrétaire au Trésor Steven Mnuchin ; son conseiller économique Gary Cohn) qu'il avait vilipendés pendant sa campagne et des grands patrons (Rex Tillerson). Il a reçu des millions de dollars de la part de lobbyistes pendant la période de transition entre l’élection en novembre et l’investiture de la fin janvier alors qu'il s’était engagé à « assécher le marécage » (de Washington), promesse typiquement populiste, de même qu’il avait copieusement accusé Hillary Clinton d’être à la solde de Wall Street9.

Il a certes tenu certaines de ses promesses, mais ses mesures sont loin de toutes correspondre à une politique populiste.  Parmi les mesures correspondant à sa campagne populiste, il a retiré les Etats-Unis de différents traités et accords (TPP, COP21) au nom de la défense de la souveraineté nationale. Il a pris des décrets durcissant les conditions d’immigration pour les personnes issues de pays majoritairement musulmans par un texte abusivement appelé Muslim Ban, qui concerne pourtant aussi des pays non musulmans (Venezuela, Corée du Nord) mais pas la plupart des pays musulmans, notamment ceux dont sont issus les dernières personnes à avoir commis des attentats terroristes aux Etats-Unis notamment l’Ouzbékistan. Que ces décrets aient été invalidés par des tribunaux n’est pas la faute de Trump, selon ses partisans, qui y voient l’obstruction par les élites de la volonté du « vrai peuple ».

En revanche, le transfert de l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem est d’abord destiné à la base évangélique, à des lobbies (AIPAC) et à certains grands donateurs (Sheldon Adelson) et non à la base populiste, même si elles se recoupent en partie. Enfin, la réforme fiscale, qui devrait favoriser essentiellement les Américains les plus riches et les grandes entreprises, est présentée par Trump comme une victoire qui profitera à tous mais elle ne correspond pas du tout aux critères populistes (protéger les « petits » aux dépens des « grands »10).

Certaines des décisions de Trump sont, enfin, en contradiction totale avec une politique populiste, comme la fin de la « neutralité de l'Internet », qui profitera plus aux fournisseurs d’accès qu’aux utilisateurs. Une politique populiste aurait consisté, à l’inverse, à protéger le consommateur. De même, le détricotage systématique de la politique d'Obama inclut le désossage du Consumer Finance Protection Bureau, qui protégeait les consommateurs contre les fraudes et les pratiques peu scrupuleuses. Le grand défi de Trump en 2018 consistera à trouver un terrain d’entente avec les démocrates pour financer son grand plan d’investissement dans les infrastructures contre des républicains qui défendront l’orthodoxie budgétaire.

Par ailleurs, la réalité ne correspond pas toujours aux promesses. Par exemple, les emplois qui se sont effectivement créés à Wilkes-Barre, en Pennsylvanie, dans la Rust Belt en déclin, ne correspondent pas au profil de l’électeur de Trump : ils sont destinés à des jeunes qui peuvent compter sur leur force physique ou qui ont des compétences en informatique ou dans les métiers de la création, ou dans la production mécanisée11. En outre, le chômage a reculé aux Etats-Unis mais pas dans les Etats, notamment ceux de la Rust Belt, qui ont permis à Trump de l’emporter12.

Reste le style populiste, la provocation et la confrontation, entre le « vrai peuple » et ses ennemis, qui crée des contre-feux, notamment dans le domaine des relations internationales (Corée du Nord, Iran, Qatar). Ce style suscite un patriotisme pavlovien, viril, qui s’oppose à la modération diplomatique d'un John Kerry et aux « excuses » et à ce que certains ont qualifié de faiblesse chez Obama. L’intransigeance et l’outrance passent auprès des partisans de Trump pour un renforcement de la stature de l’Amérique à l’international (Make America Great Again) alors que les enquêtes d’opinion réalisées en dehors des Etats-Unis montrent le contraire.

Le manichéisme structure les fameux tweets. Les médias sont par exemple « bons » ou « mauvais ». Le registre est celui de l’absolu, mêlé à l’ironie : avec les fake news, la « vraie » réalité n’est pas celle que « les médias » projettent. Elle n’est pas accessible au « vrai » peuple, trompé par ses élites. Nous sommes dans le manichéisme des fondamentalistes, qui opposent le Bien absolu et le Mal absolu dans l’attente d’Armageddon, la bataille finale. Tout compromis est exclu, toute ambiguïté est suspecte. La porosité existant entre la mentalité populiste et la mentalité fondamentaliste est flagrante et Richard Hofstadter l’avait déjà remarqué dans les années 196013.


Les racines culturelles du « Trumpulism »

Trump capitalise sur l’opposition persistante dans l’opinion américaine entre croyance et connaissance, qui se manifeste notamment dans le scepticisme que manifestent certains Américains à l’égard des intellectuels et des universités, où fleurissent les excès du politiquement correct, dûment documentés par le site Breitbart.com. Trump est connu pour son refus de reconnaître le réchauffement climatique, qui serait une « invention » des Chinois pour servir leurs intérêts. Un tweet controversé du 29 décembre dernier (alors qu’une partie des Etats-Unis était traversé par une vague de froid polaire) a soulevé l’indignation de la twittosphère. Une indignation dont on peut légitimement interroger l’utilité. Plus généralement, cette opposition entre croyance et connaissance se rapporte au débat créationnisme vs évolutionnisme, et plus généralement littéralisme biblique vs millénarisme qui dure depuis plus d’un siècle. On sort ici du populisme strict, il s’agit de l’imaginaire évangélique blanc (et fondamentaliste en particulier), même si les deux se recouvrent notamment dans les Appalaches et dans une partie de la Rust Belt. Dès 2011, bien avant de se porter candidat, Donald Trump avait fait parler de lui en mettant en doute le lieu de naissance de Barack Obama (Birtherism). Cette polémique classique de la théorie du complot se greffait sur les rumeurs selon lesquelles Obama était musulman, rumeurs auxquelles de nombreux (futurs) électeurs de Trump accordaient foi.

Anti-intellectualisme et anti-élitisme sont des tendances lourdes dans l’histoire américaine dont les origines se confondent avec l’essor au XVIIIe siècle du courant évangélique, qui oppose l’émotion et l’expérience de tout croyant recevant la grâce à l’érudition froide du pasteur. Le succès fulgurant des méthodistes et surtout des baptistes au XIXe siècle, notamment auprès des pauvres et des ruraux, tient notamment au fait qu’ils appartenaient au peuple et n’affichaient aucune distinction cléricale ostentatoire. Les années 1800, par exemple, ont été marquées par une forte remise en cause de toute forme d’autorité intellectuelle : les pasteurs jugés trop éduqués, les avocats, et même les médecins14.

Cette forme de communication politique crée en retour un rejet de plus en plus marqué du Parti républicain parmi les Blancs éduqués des banlieues résidentielles ainsi que chez les jeunes, qui s’opposent à ce qu’ils considèrent comme un mélange d’obscurantisme et de repli identitaire. La ligne de fracture que constitue le niveau d’éducation est nette sur le thème de l’immigration, considérée comme un enrichissement pour les uns et comme un fardeau par les autres15. Par conséquent, la base des républicains est de plus en plus homogène et réduite à une population blanche, vieillissante, évangélique, sous diplômée et rurale ou habitant dans des petites villes. Depuis 2008 et l’élection d’Obama, l’élargissement de sa base électorale est le grand défi auquel doit faire face le Parti républicain. Celui-ci est donc clairement antérieur à l’émergence de Trump mais il devient d’autant plus important que les électeurs républicains vieillissent. La résistance du parti ne tient qu’à la surmobilisation des évangéliques et à la sous-mobilisation de la coalition démocrate (jeunes, minorités, peu ou non croyants) – et à une carte électorale qui l’avantage.


La « révolution » Sanders : le populisme comme nouvelle norme des démocrates ?

Stanley Greenberg, qui avait identifié les fameux Reagan Democrats dans le comté de Macomb (Detroit) en 1985, a interrogé des groupes de Trump Democrats au printemps 2017. Certains de ceux qui avaient voté Obama en 2008 en ont gardé une bonne opinion (ce qui infirme l’idée d’un racisme systémique) et n’ont aucune objection envers les démocrates considérés comme populistes : Elizabeth Warren, Sherrod Brown et évidemment Bernie Sanders. L’opposition de ces derniers aux traités de libre-échange, aux banques et à la démesure des financements électoraux comme le style sans concession de Sanders leur conviennent également et marginalisent des candidats comme Hillary Clinton.

Sanders semble incarner la fibre populiste « historique » des années 1890, qui défendait les petits fermiers et les ouvriers des villes contre leurs « exploiteurs ». La fin du XIXe siècle fut également marquée par une xénophobie qui transformait les Chinois en une main d'œuvre à bon marché importée en dépit des intérêts des travailleurs américains « de souche » (1882 et 1892, Chinese Exclusion Act). Cette xénophobie était également dirigée contre les Japonais, accusés d'être des espions à la solde de l'empereur, un sentiment dépourvu de dimension économique qui fait écho à l'antipapisme virulent des années 183016.

Depuis l’émergence du phénomène Sanders, la recomposition du Parti démocrate s’effectue en fonction de deux dynamiques distinctes mais complémentaires : d’une part, une réaction épidermique au populisme identitaire de Donald Trump et de Steve Bannon ; de l’autre, une forte tension entre l’establishment clintonien et la fraction populiste regroupée autour de Sanders. Ce mouvement se cristallise désormais sous la forme d’initiatives de mobilisation citoyenne (grassroots) tant pour amener aux urnes les électeurs nécessaires que pour « pousser » des candidats lors de scrutins parfois très locaux. Parmi ces initiatives, citons Our Revolution de Sanders et RunForSomething d’Amanda Litman, issue de l’organisation de la campagne Clinton. Ces initiatives ne sont évidemment pas nouvelles mais aujourd’hui, l’engagement est devenu grâce aux réseaux sociaux et à Internet quelque chose de rapide et d’aisé, ce qui, dans un climat d’anti-trumpisme exacerbé, peut avoir un effet d’entraînement non négligeable. Par ailleurs, le populisme sandersien est venu se greffer sur un mouvement dont l’essor doit beaucoup aux réseaux sociaux, Occupy Wall Street et ses nombreuses déclinaisons locales.

Si le populisme de la ligne Sanders semble ringardiser un establishment incarné par Hillary Clinton, cette dernière incarnait pourtant l’aile populiste lors des primaires démocrates de 2008. Les sondages de sortie des urnes montraient nettement qu’Obama séduisait les jeunes diplômés urbains optimistes et les minorités, alors que Hillary Clinton attirait les Blancs âgés, ruraux et moins éduqués mais aussi les plus pessimistes, soit un profil proche de celui du « Trump Democrat »17. Dès 2008, on observe donc une dichotomie entre enracinés et nomades (somewheres/anywheres), esquissée depuis par le Britannique David Goodhart pour expliquer notamment le choix du Brexit et le vote Trump18.

Le principal défi des démocrates est de parvenir à ne pas choisir entre la politique des minorités (minority politics) et les angoisses économiques (puis identitaires) des classes populaires blanches de la Rust Belt. Négliger ces dernières, les mépriser revient à pousser ces catégories dans les bras du Parti républicain, même si, au final, sa politique est contraire à leurs intérêts économiques comme l’a relevé Thomas Frank dès 200419. Une campagne articulée autour de la justice économique et sociale (fairness autant que justice) permettrait d’opérer une synthèse à la Bill Clinton de 1992. Il existe, notamment parmi les jeunes, un certain engouement pour le populisme démocrate mais celui-ci ne se traduira dans les urnes que s’il s’attèle à répondre aux angoisses et à la colère des électeurs de Trump. Mieux vaut pour cela suivre la voie tracée avec une certaine empathie par J.D. Vance dans son récit autobiographique (Hillbilly Elegy) que de s’aventurer avec condescendance et mépris de classe dans le « Trump country » lors de « safaris médiatiques »20.

  • 1. Stanley Greenberg, « Macomb County in the Age of Trump », 9 mars 2017.
  • 2. Justin Gest, The New Minority: White Working Class Politics in an Age of Immigration and Inequality, Oxford University Press, 2016.
  • 3. Daniel Cox, Rachel Lienesch et Robert P. Jones, « Beyond Economics: Fears of Cultural Displacement Pushed the White Working Class to Trump », Public Religion Research Institute/The Atlantic Report, 9 mai 2017 ; Marc Hetherington et Jonathan Weiler, Authoritarianism and Polarization in American Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 2009 ; Karen Stenner, The Authoritarian Dynamic, Cambridge, Cambridge University Press, 2005.
  • 4. S. Greenberg, op. cit. ; Keith O’Brien, « Uprising in the Rust Belt », Politico, 24 juin 2016.
  • 5. Corentin Sellin, Trump et l’électorat populaire blanc, Notes de l’IFRI, Potomac Papers 29, septembre 2016, p. 18.
  • 6. La forte augmentation de la consommation d’opioïdes avec ou sans ordonnance, et les addictions et surdoses qui l’accompagnent, ont atteint un niveau qualifié officiellement d’épidémique par la Drug Enforcement Administration.
  • 7. Joseph Gusfield, Symbolic Crusade: Status Politics and the American Temperance Movement, 2e éd., Urbana et Chicago, University of Illinois Press, 1986 ; Lauric Henneton, Histoire religieuse des Etats-Unis, Paris, Flammarion, 2012.
  • 8. Corentin Sellin, Trump : Candidat des pauvres, président des riches ?, Notes de l’IFRI, Potomac Papers 30, juin 2017.
  • 9. Corentin Sellin, op. cit., p. 20
  • 10. Mike DeBonis, « How Sen. Pat Toomey turned the Republican tax bill away from populism », The Washington Post, 28 décembre 2017.
  • 11. Adam Davidson, « Blaming trade and voting Trump in the Rust Belt », The New York Times, 6 juillet 2016
  • 12. Nicole Goodkind, « Trump employment gains are not helping his Rust Belt base », Newsweek, 18 décembre 2017/fn].
    Malgré les renoncements et les promesses non tenues (car non tenables), une partie non négligeable des électeurs de Trump - notamment des anciens électeurs d'Obama - qui conditionnaient leur appui à des résultats (rapides), continuent à le soutenir envers et contre toutMichael Kruse, « Johnstown Never Believed Trump Would Help. They Still Love Him Anyway », Politico, 8 novembre 2017.
  • 13. Richard Hofstadter, Anti-Intellectualism in American Life, New York, Vintage Books, 1963, p. 135.
  • 14. Nathan O. Hatch, The Democratization of American Christianity, New Haven, Yale University Press, 1989.
  • 15. S. Smith et C. Doherty, A Divide between College, Non-College Republicans, Pew Research Center, 1er mars 2016.
  • 16. Michael Kazin, « Trump and American Populism », Foreign Affairs, 95/6, novembre-décembre 2016, 17-24 Lauric Henneton, Histoire religieuse des Etats-Unis, op. cit.
  • 17. Voir aussi « Obamaworld versus Hillaryland », The Economist, 6 mars 2008.
  • 18. D. Goodhart, The Road to Somewhere: The Populist Revolt and the Future of Politics, Londres, Hurst & Co., 2017.
  • 19. Thomas Frank, What’s the Matter with Kansas?, New York City, Henry Holt and Co, 2004, trad. fr. Serge Halimi, Pourquoi les pauvres votent à droite, Marseille, Agone, 2013.
  • 20. Jonathan Capehart, « Yet another press safari into ‘Trump Country’ », The Washington Post, 27 décembre 2017 ; J. D. Vance, Hillbilly Elegy. A Memoir of a Family and Culture in Crisis, Harper, 2016, trad. fr. Vincent Raynaud, J.D. Vance, Hillbilly élégie, Paris, Globe, 2017.