Javier Santiso

La politique de l'éthiquement correct ne répond parfois - ou souvent renchériront les grincheux - qu'à un souci bien compris d'intérêt. En effet, la création d'un fond éthique, ou l'engagement dans un programme de micro-finance, peut n'être qu'une concession à l'air du temps ou une manière détournée de rehausser l'estime de soi. Cependant ces hommages à la vertu n'en constituent pas moins une source d'interrogations et d'enjeux contemporains. Les sommes engagées dans les fonds éthiques sont loin d'être anecdotiques. Aux Etats-Unis, un dollar sur dix est investi dans des supports financiers " éthiques ". En Europe, ils se développent à grande vitesse. Quant aux expériences de micro-crédits, du Bangladesh à la Bolivie, elles ont montré qu'elles étaient loin d'être dépourvues d'intérêts tant leurs résultats sont profitables à tous. Comme on le souligne dans le présent travail, l'expérience des fonds éthiques et des micro-crédits, si elle ne comble pas la brèche entre le passé et le futur, comporte néanmoins une promesse d'avenir : elle confère un horizon temporel, une visée de l'à-venir, à laquelle participe ladite société civile internationale.

Ce texte vise à penser un objet particulièrement difficile à saisir et qui est pourtant au cœur de nombreuses guerres présentes et passées : le massacre. Celui-ci y est défini comme une forme d'action le plus souvent collective visant à détruire des non combattants, en général des civils. Le massacre est appréhendé comme une pratique de violence extrême, à la fois rationnelle et irrationnelle, procédant d'une construction imaginaire d'un autre à détruire, perçu par le bourreau comme un ennemi total.
L'ambition de ce texte est de montrer la pertinence d'une réflexion comparative sur le massacre. Son parti pris est d'aller au delà de l'étude de cas ou plutôt de mettre en perspective le meilleur de ces études (sur l'ex-Yougoslavie, le Rwanda, etc…), pour mieux comprendre les processus du passage à l'acte de massacrer. A cette fin, deux lignes de force inspirent l'analyse. 
-La profondeur historique : difficile en effet de tenter de comprendre les massacres des années 1990 sans prendre en compte leur histoire au XXème siècle, y compris ceux que l'on nomme "génocides".
-L'ouverture transdisciplinaire : le phénomène massacre est en lui-même si complexe qu'il appelle tout autant le regard du sociologue, de l'anthropologue ou du psychologue, ce dont ces pages voudraient aussi attester.

Sabine Saurugger

Cet article se propose d'examiner les outils conceptuels nécessaires pour un début d'analyse des groupes d'intérêt au niveau communautaire. En effet, la réalité communautaire donne à voir non pas un système de représentation constitué, mais plutôt une "mosaïque" de modes de représentation, eux-mêmes influencés par des modes d'échange politique spécifiques à chaque pays et à chaque secteur. Ces modes de représentations et d'échange interagissent à leur tour avec les structures d'opportunité ou de "fermeture" communautaires. Analyser des modes de représentation des intérêts dans un système de gouvernance, qu'il soit national, communautaire ou international, exige de prendre en considération d'abord les fondements des relations qu'entretiennent les groupes d'intérêt avec les acteurs politico-administratifs au niveau national, mais aussi les modifications de ces relations, et enfin de les insérer dans un système de gouvernance appelé à trouver des solutions à la gestion des politiques publiques ; et cela, en sachant que le système reste cependant influencé par les relations hiérarchiques entre les acteurs et leurs jeux de pouvoir. Dans une première partie, nous nous interrogerons sur la manière dont s'est développée la recherche sur les groupes d'intérêt, en examinant les études relevant des relations internationales d'une part, et les études de politique comparée d'autre part ; puis nous présenterons les tentatives de systématisation entreprises depuis le milieu des années 1990 dans ce domaine. Dans une deuxième partie, nous analyserons plus particulièrement l'approche des réseaux de politique publique qui permet de dépasser le clivage entre le pluralisme et le néo-corporatisme dans l'étude des relations entre groupes d'intérêt et acteurs politico-administratifs. A travers une analyse critique des idées générales de l'approche théorique des réseaux de politique publique, nous proposerons des outils conceptuels spécifiques, permettant de structurer les recherches sur les groupes d'intérêt dans l'Union européenne.

Renéo Lukic et Jean-François Morel

Contrairement à la majorité des pays de l'Europe centrale et orientale qui ont connu une transition post-communiste pacifique, la Croatie a vécu la sienne en guerre. En effet, la guerre serbo-croate au printemps 1991 la força à se doter rapidement d'une armée pour défendre son territoire. La Croatie n'était à ce moment qu'une démocratie émergente et, après que son indépendance eut été reconnue par la Communauté Européenne le 15 janvier 1992, le contrôle de l'Armée croate (Hrvatska vojska, HV) échappa aux institutions parlementaires. La HV était dominée par le parti du président Franjo Tudjman (le HDZ) qui, pour avoir mené la Croatie à l'indépendance, bénéficiait d'une triple légitimité (politique, constitutionnelle et charismatique), semblable à celle de Tito sur l'Armée populaire yougoslave. Le régime civilo-militaire établi en Croatie après 1990 souffrait donc d'un déficit démocratique indéniable. A la mort de Franjo Tudjman en décembre 1999, la nouvelle majorité, issue des élections de janvier et février 2000 et menée par le président Stjepan Mesic, tenta d'établir un véritable contrôle démocratique des forces armées. Elle se heurta à l'opposition du ministère de la Défense et d'un certain nombre d'officiers toujours fidèles au HDZ. Aujourd'hui, l'établissement d'un régime civilo-militaire démocratique en Croatie reste encore le but à atteindre. Cependant, la Croatie semble faire quelques progrès en ce sens. En cherchant à adhérer à certaines organisations internationales (OTAN), ou en étant contrainte de coopérer avec d'autres (Tribunal Pénal International pour l'ex-Yougoslavie, TPIY), le pays doit maintenant intérioriser les normes régissant le contrôle civil et démocratique des forces armées. Sa participation au Partenariat pour la paix (PPP) et sa volonté d'adhérer au plus tôt au Membership Action Plan (MAP) de l'OTAN forcent la Croatie à progresser dans cette direction.

Simon Bulmer

Cette étude est une revue critique de la littérature portant sur la relation entre l'Union européenne et ses Etats membres. Elle part du constat que ces relations sont interactives. Les Etats membres restent des acteurs incontournables de l'élaboration des politiques publiques dans l'Union européenne et leur rôle apparaît donc essentiel dans l'analyse du policy-making. Cependant, l'intégration européenne a aussi un important impact sur les Etats membres eux-mêmes : le phénomène est souvent décrit à l'aide du terme "européanisation". L'étude fait une recension détaillée de ces influences mutuelles, des problèmes analytiques qu'elle soulève et des perspectives théoriques qu'elle permet de déployer. Elle examine ensuite la littérature empirique qui s'est intéressée à la relation entre l'Union européenne et les Etats membres, et sur la manière dont cette relation est rendue opérationnelle par la littérature théorique. Cette dernière comprend en effet deux dimensions : des études monographiques et comparatives sur les relations entre les Etats membres et l'Union européenne ; des études sur l'impact de l'Union européenne sur certains acteurs et institutions nationales, ou sur certaines politiques ou secteurs d'activités économiques. Sur la base de cet examen critique, nous suggérons enfin un agenda de recherche permettant de progresser au double plan de l'analyse théorique et empirique.

À l'heure où la pratique des sanctions s'est considérablement intensifiée, la critique adressée aux embargos gagne du terrain. En interprétant la montée en généralité de cette contestation, cet article montre comment et pourquoi s'élaborent les mobilisations contre les sanctions, à partir de quels types d'acteurs et suivant quels registres. Ce travail met en lumière la formation de réseaux et de coalitions à l'encontre de mesures aussi bien unilatérales que multilatérales. Il souligne le rôle, le statut et la portée des entrepreneurs de normes en interrogeant les principales catégories d'analyse qui habituellement viennent fonder leurs stratégies. Destiné à se prononcer sur un type de violence bien spécifique, un savoir de l'évaluation des embargos voit le jour dans des espaces publics à la fois nationaux et transnationaux. En analysant son émergence, ce travail éclaire alors la trajectoire d'une conception de l'injustice des sanctions et identifie sa construction dans l'espace mondial. Ce texte souligne notamment l'importance des traditions de la guerre juste, tout particulièrement leur réinterprétation par les acteurs de la scène internationale et ses entrepreneurs moraux. Prendre en compte ces trajectoires de normes permet de saisir un des aspects les plus décisifs de l'usage de la force dans le monde de l'après guerre froide, ainsi que la mise en place de certaines réformes internationales.

Denis-Constant Martin

Les carnavals constituent un type particulier de rite de renouveau dans lequel le masque et le rire entraînent l'invention de modes d'expression à forte densité symbolique. Les carnavals fournissent ainsi le champ privilégié d'une recherche sur les représentations sociales ; parce qu'ils sont à la fois récurrents et changeants, ils offrent la possibilité d'évaluer non seulement les changements sociaux, mais surtout les significations portées par ces changements sociaux. La première partie de ce texte présente et discute différentes théories du carnaval, notamment celles qui traitent de ses relations au politique et aux hiérarchies sociales. La seconde suggère quelques éléments de méthode pour étudier les carnavals dans une perspective politique et propose que l'analyse sémiotique soit combinée avec des enquêtes par entretiens non directifs.

John Crowley

Le multiculturalisme offre un cadre normatif pour la gestion des revendications politiques exprimées par des acteurs politiques ethniques dans les démocraties libérales. Il propose, spécifiquement, des principes permettant de déterminer quelles revendications sont inacceptables, lesquelles sont acceptables, et lesquelles ont, au titre de la justice, un caractère impératif. C’est l’application pratique de tels principes à des cas particuliers qui est appelée ici adjudication, qu’elle ait ou non un caractère strictement judiciaire. L’article défend l’idée que, pour avoir envisagé l’adjudication dans une perspective exclusivement normative, nombre de contributeurs à la réflexion multiculturaliste, y compris certains des plus influents, ont mal situé le problème, et donc proposé des solutions de pertinence discutable. Cet accent normatif résulte du souci compréhensible d’éviter que la justice se confonde avec l’équilibre des intérêts dans un processus pluraliste de marchandage. On y perd toutefois l’épaisseur de la sociologie politique des revendications ethniques, elle-même étroitement liée à l’épaisseur institutionnelle de leur adjudication. Une dimension essentielle de cette perte est la conception sociologiquement insatisfaisante de la culture qui est caractéristique du multiculturalisme normatif, et qui en rend l’application malaisée précisément dans les contextes mêmes dont les théoriciens multiculturalistes se préoccupent. La recherche de principes d’adjudication des revendications ethniques qui ne soient ni purement formels ni assujettis aux dynamiques politiques pratiques, y compris les rapports de forces empiriques, se révèle en fin de compte infructueuse.