Les experts en matière de sécurité sont régulièrement sollicités pour donner leur avis sur le futur de la politique internationale. A Washington, le petit monde des think tanks est un véritable « marché du futur ». Son homogénéité culturelle et sociale est très forte, la diversité des idées qui s'y expriment très réduite. Dans ce marché des idées, le spectre de futurs possibles est dès lors très étroit.
On note trois caractéristiques principales de cette énonciation du futur. Premièrement, pour des raisons épistémiques et politiques, le futur est linéaire, et ainsi conforte la stabilité et la continuité des décisions politiques. Deuxièmement, ces savoirs de l'expertise sont fortement enracinés dans un « groupthink », une pensée collective entravée par des biais qui s'auto-entretiennent et qui conduisent à lisser fortement prédictions et scénarios. Troisièmement, c'est là un paradoxe, les anticipations de la sécurité internationale contribuent à créer un effet de surprise. Par des effets de tunnel, l'attention des praticiens de la sécurité tout comme celle du public se concentre sur des points focaux, les empêchant de voir les inévitables ruptures avec les trajectoires linéaires émerger et se réaliser.

Isabelle Rousseau

Créées à différents moments au cours du XXe siècle, les compagnies nationales pétrolières latino-américaines ont chacune suivi leur propre évolution. Les deux principales sociétés – Petróleos de México (Pemex) et Petróleos de Venezuela (PDVSA) – illustrent de façon exemplaire la richesse de ces trajectoires organisationnelles et industrielles. De multiples facteurs – dont l'importance des gisements en terre – sont à l'origine de cette hétérogénéité. Néanmoins, le rôle de l'Etat au moment de la nationalisation demeure crucial. Ce fut à ce moment-là que se définirent les relations entre le propriétaire des ressources en terre, l'opérateur public, le régulateur et le ministère des Finances, sans oublier les différents opérateurs internationaux. Ce processus a laissé de profondes empreintes dans le tissu institutionnel (path dependency) et dessiné les possibilités et/ou les limites de la future dynamique entrepreneuriale. Sans jamais devenir un véritable carcan, ce chemin institutionnel continue aujourd'hui encore d'imprégner largement la culture de ces entreprises. Les réformes récentes qui ont tenté de remodeler Pemex et PDVSA en sont la preuve.

Jean-Pierre Pagé

Pour sa quinzième édition (le premier volume est paru en 1997 !), le Tableau de Bord fait peau neuve et ouvre ses pages à des pays qu'il ignorait jusqu'à présent : signe des temps, alors que les pays d'Europe centrale et orientale sont tous intégrés dans l'Europe ou se préparent à l'être, c'est aux contrées plus orientales qu'il nous revient d'ouvrir nos pages. Cette innovation modifie la typologie et le format des chapitres dont nos lecteurs sont familiers. Le nouveau Tableau de bord consacre en effet un premier volume à l'Europe centrale, balkanique et balte et continue de suivre l'évolution des pays qui faisaient l'essentiel des précédentes éditions, regroupés dans des ensembles à dimension régionale : les pays de l'Europe centrale (incluant la Slovénie) sont traités ensemble, de même que les Etats baltes et les pays des Balkans ayant rejoint l'Union européenne (Bulgarie et Roumanie). Un quatrième chapitre est consacré aux « Balkans occidentaux », et traite non seulement de la Croatie et de la Serbie, mais aussi – et c'est une autre innovation importante – de tous les pays de cette région jusqu'alors non présentés dans ces pages, à savoir l'Albanie, la Bosnie-Herzégovine, la Macédoine et le Monténégro. Le Kosovo, pour lequel on ne dispose pas de statistiques appropriées pour ce travail, n'y figure pas. Le deuxième volume est consacré aux pays de l'ex-Union soviétique, regroupés sous le vocable d'Eurasie. On y trouve ainsi la Russie et l'Ukraine, comme dans les précédentes éditions, et les autres Etats regroupés en quatre chapitres : le Bélarus et la Moldavie, les trois pays du Caucase du Sud, le Kazakhstan, isolé en raison de la dimension de son économie, et les quatre autres pays de l'Asie centrale. Cette nouvelle structure entraîne également, on le comprendra, des modifications dans la présentation des tableaux d'indicateurs.

Boris Samuel

En 2004, le gouvernement mauritanien avouait que les statistiques macroéconomiques et financières nationales étaient falsifiées depuis plus de dix ans. Cet épisode levait un coin du voile sur les pratiques frauduleuses de l'ère Taya, renversé en 2005. Mais il montrait aussi que les procédures formelles de la gestion économique de ce « bon élève » s'étaient jusque-là enchevêtrées aux pratiques de captation, dans une véritable « anarchie bureaucratique ». A partir de 2005, alors que la transition démocratique devait remettre de l'ordre dans la gestion publique, les réformes, souvent motivées par l'amélioration de l'image du régime, restèrent ambivalentes. Puis, après les élections de 2007, sur fond de scandales financiers, le gouvernement a développé une orientation technocratique qui l'a éloigné des Mauritaniens et nourri le sentiment de vacuité du pouvoir. Un nouveau coup d'Etat eut lieu à l'été 2008. Le « mouvement rectificatif » du général Abdel Aziz, s'abritant derrière un discours populiste et moralisateur de lutte contre la gabegie, favorise désormais une gestion discrétionnaire des ressources et un contrôle étroit, voire autoritaire, des finances publiques, renforcé par la rente de légitimation que lui fournit la lutte contre le terrorisme au Sahel.

Rémi Bourguignon, Solène Hazouard, Martine Le Boulaire

Ce rapport constitue le troisième volet1 d’une série d’études consacrées à l’implantation des entreprises occidentales en Chine, un pays qui représente un environnement des affaires atypique, entre exploit et danger. Son rythme de croissance effréné et ses équilibres sociaux, son contexte politique et social apparaissent comme autant de défis. Pour les entreprises occidentales, notamment, il n’est pas possible de s’en remettre à un transfert pur et simple des pratiques managériales. Le présent rapport s’efforce d’enrichir et de compléter les observations antérieures par la prise en compte d’une dimension comparative. Cinq nouvelles entreprises seront spécifiquement étudiées, deux d’origine française et trois d’origine allemande, portant ainsi notre panel global à près de trente cas d’entreprises.

Le mouvement maoïste s'est développé en Inde à partir de la fin des années 1960 à la faveur du recentrage du Communist Party of India (Marxist) qui lui a ouvert un espace politique en abandonnant le combat révolutionnaire. Les maoïstes, également appelés naxalistes, ont été victimes au début des années 1970 d'un factionnalisme intense et d'une répression sévère qui a conduit les militants à se replier sur la zone tribale de l'Andhra Pradesh et du Bihar, les deux poches de résistance du mouvement dans les années 1980. Cette stratégie explique non seulement la transformation de la sociologie du maoïsme indien (qui, d'abord porté par des élites intellectuelles est devenu plus plébéien) mais aussi son retour en force à partir des années 1990. Cette décennie marquée par la libéralisation économique voit en effet la mise en valeur agressive des ressources minières de la zone tribale en question au mépris des droits de ses habitants. L'essor du maoïsme dans les années 2000 s'explique toutefois aussi par un retour à l'unité, sous l'égide du Communist Party of India (Maoist) créé en 2004. Face à ce phénomène qui touche maintenant la moitié des Etats indiens, le gouvernement de New Delhi tend à opter de nouveau pour la répression alors que les maoïstes se veulent les défenseurs d'un Etat de droit plus juste.

Shira Havkin

Depuis 2006, les checkpoints situés le long des limites de la Cisjordanie et de la bande de Gaza ont été réaménagés et équipés d'une nouvelle plateforme technologique. Leur gestion a également été déléguée à des entreprises de sécurité privées. Les initiateurs de ces réformes ont évoqué une « citoyennisation » des « passages » et justifié leur démarche au nom d'une rationalité économique, organisationnelle et humanitaire. L'étude détaillée des modalités concrètes d'externalisation et de marchandisation de la gestion des checkpoints israéliens permet d'établir des liens entre évolutions internes de la société israélienne, au niveau des rapports entre Etat, marché et société, et transformations actuelles du dispositif de l'occupation. Il semble que l'on soit en présence non pas d'un retrait de l'Etat face aux forces du marché, dans ce qui est imaginé comme un jeu à somme nulle, mais d'un redéploiement dans un contexte néolibéral, qui renvoie à des formules locales et particulières de chevauchement entre public et privé, national et international, sphère étatique et sphère d'une société dite civile.

Keiko Sakurai

En tant qu’institutions sociales, les madrasas doivent être analysées dans leur rapport au changement social, économique et politique, et dans leur relation de complémentarité avec l’enseignement public dont elles reproduisent l’organisation bureaucratique. Dans le cas de l’Afghanistan, elles sont en particulier indissociables de la guerre et de ses conséquences, telles que l’émigration et la recomposition des appartenances ethnoconfessionnelles. Financées et gérées par la diaspora, elles permettent à la minorité chiite, notamment hazara, de renégocier sa place dans l’Etat central et de contrebalancer la domination pachtoune. Elles participent également à la scolarisation des jeunes filles ou d’élèves issus de milieux défavorisés. La dépendance de l’enseignement religieux chiite afghan par rapport au clergé iranien constitue de ce double point de vue une ressource organisationnelle, théologique, financière et symbolique. Mais elle va de pair avec un processus de réinvention du modèle iranien et d’autonomisation par rapport à celui-ci qui devrait conduire, dans l’esprit des autorités religieuses, à l’émergence d’un chiisme national afghan dont Kaboul ambitionne d’être la capitale spirituelle. L’interaction asymétrique irano-afghane illustre la pertinence de la notion de « dépendance religieuse ».