Emilie René

Le concept de "communauté mondiale" est aujourd'hui le passage presque obligé de toute analyse des manifestations sociales de la mondialisation. Parallèlement et de façon privilégiée - dans un usage médiatique, politique ou savant -, l'emploi des mots "islam" ou "umma" tend à impliquer l'existence d'une telle communauté qui lierait les musulmans du monde entier. L' "affaire Rushdie" a été l'occasion d'un retour en force de ce type de lecture : le caractère transnational de la mobilisation contre l'écrivain et les termes mêmes de la fatwa de l'imam Khomeyni appelant à son exécution y ont contribué.
Le point de départ de cet essai est de prendre la présomption de la "communauté musulmane mondiale" au mot. De quoi et d'où parle-t-on ? Comment cerner les contours de cet objet, ou plutôt comment le construire afin de le rendre opératoire ? Pour répondre, on examine ici les débuts de la mobilisation mondiale contre Rushdie. La grille de lecture proposée se concentre sur la reconstitution des imaginaires et des stratégies d'acteur, des interactions concrètes et symboliques ainsi que des contextes nationaux spécifiques qui permettent d'identifier la "communauté d'interprétation" qui s'est alors constituée.

Zaki Laïdi

Le temps mondial constitue un moment privilégié où les sociétés humaines nourrissent le sentiment collectif de renégocier, sur le mode de l'accélération, leur rapport au temps et à l'espace. Ce qu'il dégage avant tout, c'est l'idée qu'il existe une nouvelle dynamique du monde faite d'enchaînements de faits et de situations inédites qui incitent à croire et à penser collectivement que rien ne sera plus comme avant. Il peut se définir comme l'interaction des conséquences géopolitiques et culturelles de l'après guerre froide avec l'accélération des processus de mondialisation économique, sociale et culturelle.
L'imaginaire de la fin de la guerre froide est celui de la perte des repères collectifs, des alignements, des dogmes et des conflits diplomatico-stratégiques cerclés par des Etats. L'imaginaire de la mondialisation est celui de l'élargissement de l'espace de référence des individus, des entreprises et des acteurs sociaux en général. L'imaginaire du temps mondial est celui qui croise en les enchaînant ces deux dimensions, produisant ainsi une articulation entre un monde sans frontières (la mondialisation) et un monde sans repères (la fin de la guerre froide).