De 1984 à 1995, la province indienne du Pendjab a été le théâtre d’une insurrection séparatiste animée par des groupes armés sikhs. Majoritairement composés d’hommes, mais aussi de quelques femmes, ces groupes armés ont tenu tête aux forces de sécurité indiennes dix ans durant, en bénéficiant d’un soutien du Pakistan voisin. Plutôt qu’aux motivations de ces combattant(e)s, c’est à leurs parcours individuels que l’on s’est intéressé ici. A travers une approche biographique critique, attentive aux silences des acteurs et aux effets de décalage temporel dans l’exercice du témoignage, on a d’abord cherché à faire apparaître les éventuelles généalogies familiales de ces carrières en radicalité, avant d’en reconstituer les séquences et leur enchaînement. Cet exercice permet de faire apparaître des dispositions à l’engagement, en particulier l’appartenance à des réseaux sociaux (de caste, de secte…) convertis en réseaux de mobilisation voire de recrutement dans les groupes armés. Ce travail demande cependant à être prolongé par une réflexion sur les conditions d’actualisation de ces dispositions en engagement effectif, et sur les facteurs d’entretien ou d’essoufflement de cet engagement dans la durée. Les modalités concrètes de l’entrée en clandestinité puis les dilemmes pratiques et identitaires ouverts par le retour à la vie civile ont donc fait l’objet d’une attention particulière, d’autant plus qu’ils demeurent négligés par la littérature existante. En intégrant la problématique du genre, on a aussi voulu faire apparaître les variations entre les expériences masculines et féminines d’engagement et de désengagement, particulièrement prononcées dans le cas du militantisme clandestin violent dont il est question ici.

Renaud Egreteau

L’émergence de la Chine et de l’Inde suscite depuis peu de nombreux débats scientifiques. Caractérisé par le développement de la croissance, des échanges commerciaux et des dépenses militaires, par la possession d’un arsenal nucléaire et par la revendication d’ambitions diplomatiques mondiales, l’essor des deux géants asiatiques suscite la fascination et l’inquiétude. Entre les lieux communs, l’imaginaire collectif et les travaux scientifiques, l’air du temps est aux interrogations quant à l’avenir de l’Asie et à l’évolution des puissances indienne et chinoise. Après avoir brièvement décrit leur émergence concrète sur la scène internationale, nous essaierons d’analyser la montée en puissance des deux géants et leur éventuelle trajectoire de collision au regard d’un concept peu développé dans les relations internationales, celui de « rivalité ». L’étude de ce phénomène, qui s’est constitué en objet de recherche théorique dans les années 1990, nous permettra de voir si l’Inde et la Chine peuvent se concevoir comme des « puissances rivales ».

Ingrid Therwath

L’expression « nationalisme à distance » que l’on doit à Benedict Anderson est souvent utilisée pour évoquer toute une série d’activités politiques transnationales. Pourtant, les dynamiques à l’oeuvre dans le nationalisme des expatriés sont rarement explorées. La simple nostalgie ou même la mobilisation spontanée servent trop souvent d’explications à ce phénomène dont elles ne suffisent pourtant pas à saisir les mécanismes. Il s’agit ici, en prenant l’exemple des mouvements nationalistes hindous, de souligner l’implication d’entrepreneurs politiques du pays d’origine et la dimension instrumentale du « nationalisme à distance » qui en résulte. Le réseau du Sangh Parivar, une nébuleuse d’organisations nationalistes hindoues, a en effet été répliqué dans la diaspora et sa structure été exportée par un centre névralgique situé en Inde même. L’expansion du Sangh Parivar et de son idéologie - l’Hindutva – a toutefois été grandement facilitée, dans les pays d’accueil, par les pratiques locales contrastées mais aux effets convergents, en l’occurrence, comme le multiculturalisme et des discriminations raciales. La comparaison des branches nationalistes hindoues au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Canada permet donc de mettre en avant deux facteurs majeurs du « nationalisme à distance » : un contexte local favorable à la mobilisation ethno religieuse des migrants dans leurs pays de résidence d’une part, et l’existence d’une organisation centralisée dans le pays d’origine d’autre part. La fabrication, depuis l’Inde, du nationalisme hindou à distance témoigne de la résilience du nationalisme dans la mondialisation.

Dag Erik Berg

Cet article traite de la manière dont la Conférence mondiale contre le racisme, qui s’est tenue à Durban en 2001, a nourri un ancien débat indien sur les notions de castes et de races. La controverse a émergé lorsque la « National Campaign on Dalit Human Rights » a voulu présenter les discriminations de castes et de races de manière équivalente. Les protestations du gouvernement indien ont été soutenues par des sociologues reconnus pour lesquels la comparaison avec la notion occidentale de race est impossible. La position officielle s’appuyait sur un savoir conventionnel reflétant la tentative anticoloniale de rejeter cette notion, mais aussi sur un discours universitaire qui tendait à exclure la question de l’oppression du débat, contrastant clairement avec le programme de Durban sur le racisme et l’intolérance. Ce texte analyse par ailleurs les fondements théoriques individualistes de l’approche universitaire de la formation des castes et leur impact sur le débat. Lorsque les approches individualistes excluent la rhétorique dalit, jugée trop subjective, elles oublient que les logiques d’exclusion imposées aux Dalits par les institutions bureaucratiques modernes obéissent à une logique raciale. Afin de comprendre la controverse de Durban, nous présentons une analyse plus large de la notion de caste en Inde et offrons des exemples de discours dalit. Cet article s’interroge enfin sur la mobilisation collective qui est apparue dans ce domaine. La manière dont les acteurs se sont présentés – militants d’ONG, Dalits, Chrétiens – a en particulier nourri la polémique. La controverse de Durban a alimenté le long processus national de réflexion sur les hiérarchies et l’égalité sociale, ainsi que sur la place de l’Inde dans le monde. Son impact n’a pas été immédiat mais en décembre 2006, lors d’une conférence internationale à New Delhi, le Premier ministre indien a comparé la situation des Dalits avec l’apartheid.

Yves Tiberghien

Depuis le milieu des années 1990, les grand pays du monde sont engagés dans une bataille pour le futur des OGM. Alors que l’industrie des biotechnologies agricoles s’est largement développée en Amérique du Nord, elle a aussi fait l’objet d’un fort contre-mouvement de résistance comprenant des organisation non gouvernementales, des Etats défenseurs du principe de précaution (Europe, Japon, Corée), et des organisations internationales. Le consensus émergent entre les pays de l’OCDE et ayant permis un accord au sein du traité de l’OMC de 1994 s’est évanoui. Le débat autour des OGM touche simultanément à plusieurs dimensions : relation entre technologie et progrès humain, commerce mondial, protection de l’environnement, santé publique, sécurité alimentaire, développement, déficit démocratique, et identité culturelle. De ce fait, la controverse des OGM se trouve au coeur des débats sur la mondialisation. La bataille se joue tant au niveau global (traité de Carthagène, Codex, OMC) qu’au niveau national (compétition entre régulations nationales). Cette Etude fait le point sur les enjeux de la bataille globale, les acteurs clef, et les principaux champs de bataille. Dans un deuxième temps, elle analyse les causes politiques du nouveau rôle joué par deux unités importantes : l’Union européenne et le Japon. Les cas de la Corée, de la Chine et de l’Inde sont aussi évoqués. Au travers de cette analyse politique, l’auteur démontre que les positions prises par différents pays résultent moins d’un calcul économique que d’une réaction à une mobilisation inattendue de la société civile. Cette dernière a joué le rôle de catalyseur conditionnel dans un processus de changement de politique.

Sudipta Kaviraj

La théorie occidentale ne permet pas toujours de rendre intelligible ce que celle-ci représente dans le Tiers monde. Une manière féconde de poser le problème est de considérer la démocratie non comme un régime, mais comme une "langue". En Inde, la Constitution s'est inspirée des modèles élaborés à l'Ouest ; mais en pratique, la démocratie ne s'est pas appuyée sur les valeurs individualistes de l'idéologie libérale : la nation, puis les groupes sociaux (et non les individus) étant perçus comme les unités de base du processus politique - notamment sous l'impulsion de Gandhi qui concevait la nation comme composée des communautés traditionnelles. Nehru se détourna quant à lui des valeurs libérales au nom d'une critique de gauche qui valorisa l'intervention de l'Etat. Cet Etat fort ne fut cependant pas en mesure de remplir les fonctions redistributives qu'on attendait de lui en raison du conservatisme des "boss" du Congrès, surtout représentatifs d'une coalition dominante comprenant des propriétaires terriens, une bourgeoisie capitaliste et l'élite administrative. Le seul acquis enregistré avant la mort de Nehru concerne le remplacement des premiers, en perte de vitesse, par des paysans de rang inférieur mais en cours d'ascension sociale.
Indira Gandhi fit dériver la démocratie indienne vers une centralisation et une personnalisation accrues du pouvoir, au moyen d'un discours populiste. D'où le discrédit dont souffrit le processus démocratique, et l'instauration de l'état d'urgence en 1975. Le retour à la démocratie en 1977 n'inversa pas ces tendances, jusqu'à la libéralisation de 1991. La démocratie reste aujourd'hui menacée par des groupes imposants, les hindous et les basses castes, qui, au nom des "droits de la majorité", cherchent à prendre le pouvoir de façon définitive, ce qui reviendrait à évincer les minorités du processus de décision.