Vigilantisme en République islamique d’Iran

Auteur(s): 

Azadeh Kian, professeure de sociologie, directrice du CEDREF – université Paris Diderot

Date de publication: 
August 2019

Les groupes vigilants ont une longue histoire dans l’Iran contemporain tant avant la révolution de 1979 que sous le régime islamique. Ils ont été proches de certains religieux conservateurs et ont même commis des assassinats politiques. Hassanali Mansour, alors Premier ministre du chah, fut l’une de leur victime en 1965. Avec l’instauration du régime islamique, ces groupes, qui se proclament disciples du Guide de la révolution, ont été réactivés et renforcés. Ils agissent toujours en sous-main du pouvoir conservateur et avec sa bénédiction pour réprimer les opposants, intimider la société et combattre ce que le Guide Khamenei appelle « l’invasion culturelle occidentale » tout en profitant de la manne pétrolière.

La violence comme mode d’affirmation politique

En octobre 2014, Soheila Jorkesh était au volant de sa voiture au centre-ville d’Ispahan, troisième ville d’Iran, lorsque des assaillants en motocyclettes lui ont jeté de l’acide sur le visage avant de s’enfuir. Le même mois, trois autres conductrices qui avaient laissé dépasser quelques mèches de cheveux de leur voile ont subi la même attaque dans cette ville. Des milliers de personnes se sont réunies spontanément à Ispahan et dans d’autres villes du pays. Elles protestaient contre ces actes inhumains attribués aux vigilants, également appelés « vêtus en habits civils», [ lebâs shakhsi ], et demandaient des actions concrètes contre ces brigades.

Akbar Pâkzad, un commandant des Gardiens de la révolution [Pâsdârâns] à Ispahan, alors conseiller de Qasem Soleimani, le chef de l’armée al-Qods, la branche extérieure des Gardiens, a tenté de laver ces derniers de tout soupçon. Pour ce faire, il a déclaré lors d’une interview, le 22 octobre 2014, que « de tels actes sont interdits tant par la religion que par la loi et que quiconque commet ces actes est un criminel qui mérite d’être condamné à la peine capitale1 » .

Komeyl Kaveh, un jeune clerc, alors responsable des Ansar hezbollah, l’un des plus importants groupes vigilants, soupçonnés par beaucoup d’Ispahanais d’être à l’origine de ces attaques2, a déclaré quant à lui n’avoir rien entendu et a refusé de répondre aux questions des journalistes. Le tribunal a finalement classé l'affaire sans suite le 18 juillet 2018. La justice s’est contentée de payer le prix du sang [diyeh]3 de ces femmes sur les fonds publics4. Le père de Soheila, anéanti, affirme avoir vendu sa maison et ses biens pour soigner sa fille toujours défigurée5. Et l’incapacité des autorités à identifier les assaillants n’a guère convaincu dans un pays où les jeunes postant quelques photos sur les réseaux sociaux ou dansant sur une terrasse privée sont identifié.es et arrêté.es en moins de vingt-quatre heures !

Pourtant Ya Lasarat-al Hossein, le media d’Ansar avait déjà donné le ton le 22 juin 2014 déclarant que « le compte à rebours de Hezbollah pour mettre fin à la nudité et au manque de respect pour le hejab [voile] a commencé » et que la première unité de patrouille à motocyclette pour la promotion de la vertu et la prévention du vice a été dépêchée dans les rues6. Les membres d’Ansar Hezbollah investissent, en effet, souvent et sans autorisation du ministère de l’Intérieur les rues de Téhéran et d’autres grandes villes pour protester contre les femmes « mal voilées », chantant les slogans comme « Hommes, où est le voile de ta femme ? Homme, où est ta virilité ? ».

Ces groupes de pression agissent de diverses façons : soit ils organisent des attaques contre des individus et réussissent sans problème comme dans le cas de l’affaire de Soheila et d’autres femmes ; soit ils provoquent un prétexte pour l’intervention des milices de Basidj7, des Gardiens ou d’autres forces de coercition, pour réprimer les protestataires. En 1999, les vigilants ont pris une part active dans la répression des étudiant.es protestataires à l’université de Téhéran qui manifestaient contre la fermeture du seul journal réformateur Salâm. En juin-juillet 2009, des militant.es du mouvement vert ont été attaqué.es, battu.es et abbatu.es par des motocyclistes armés. Les manifestants de décembre 2017-janvier 2018 ont subi le même sort. De même, le 13 mai 2019 les étudiant.es de l’université de Téhéran qui protestaient dans l’enceinte de l’université contre les mesures répressives à l’encontre des étudiantes « mal-voilées », ont été attaqués par les groupes vigilants lebâs shakhsi et les milices de Basij. Lors de ces attaques, les forces de polices n’ont pas toujours été dépêchées sur les lieux et, lorsque cela a été le cas, elles ne sont pas intervenues.

Amir Farshad Ebrahimi, ancien membre d’Ansar refugié en Allemagne, affirme qu’adhérer aux réseaux de vigilants apporte de puissants liens avec les responsables de la ligne dure du régime et les offices gouvernementaux qu'ils contrôlent. Il déclare aussi que les vigilants sont appelés à intervenir de manière indirecte. A titre d’exemple un clerc ultra-conservateur déclare que les protestations sont devenues intolérables et que les protestataires ont anéanti l’islam. Les imams conduisant les prières de vendredi utilisent souvent le sermon pour inciter les vigilants à agir contre ceux qu’ils qualifient d’ennemi de l’islam. Du reste, les vigilants n’hésitent pas à harceler ceux qui refusent d’utiliser la prière à cette fin. L’ayatollah Mohammad-Taqi Mesbah Yazdi, un temps proche de l’ancien Président Ahmadinejad est l’un de ces clercs ultraconservateurs. Il affirme que le Coran autorise les fidèles à exercer la violence contre ceux qui mettent en péril la religion et incite ses partisans à utiliser la violence contre leurs adversaires supposés être des infidèles8.

Le 13 septembre 2014, le Hojjat-ol eslam (littéralement « preuve de l’islam », titre donné aux clercs du rang moyen dans le chiisme douze imamite) Ghaem-Maghami, associé à Ansar Hezbollah, a déclaré lors d’une réunion : « une femme qui ne respecte pas le port du voile en public est en train de promouvoir un mode de pensée. A travers son comportement et ses manières elle dit son opposition contre la religion et les traditions9 ». Un autre clerc, député au Parlement islamique, membre de la commission des Affaires sociales et proche d’Ansar Hezbollah, a affirmé lors de leur réunion hebdomadaire : « le Guide suprême a affirmé être sincèrement préoccupé par les problèmes culturels »10.

L’influence politique des vigilants

Comme l’a précisé Michael Rubin, chercheur à l’American Enterprise Institute for Public Policy Research, « les groupes vigilants sont de taille petite, le nombre des principaux membres n’excède pas une centaine, avec environ quelques milliers de supporters, organisés dans des cellules fondées sur les réseaux informels. Malgré leur petite taille, ils parviennent à avoir un impact politique important car ils sont soutenus par des ultra conservateurs de haut rang11 ». Les groupes vigilants deviennent particulièrement actifs et violents lorsque les gouvernements réformateurs (Khatami 1997-2005) ou conservateurs modérés (Rohani 2013-) sont au pouvoir. Chantant des slogans contre ces gouvernements lors de leurs parades, ils procèdent à l’intimidation et la violence pour influencer les politiques de gouvernement. Les vigilants ont en effet influencé la politique et la société en Iran. Sous l’impulsion d’Ansar Hezbollah et des clercs ultra conservateurs, le Parlement a voté le « Plan pour promouvoir la vertu et prévenir le vice » [amr beh maaroof va nahy az monkar], tandis que les autorités ont officiellement désigné les milices de Basij pour veiller à l’application de ce plan, formalisant ainsi le rôle des groupes vigilants et reconnaissant leur fonction aux côtés des forces de l’ordre officielles.

Toutefois, le salut des âmes n’est pas le seul facteur qui suscite l’enrôlement dans ces groupes. Certains responsables de groupes vigilants parviennent même à s’enrichir considérablement grâce à leur proximité avec des cercles de pouvoir. Hassan Mir Kazemi, aujourd’hui accusé de corruption, en est un exemple. Les réseaux sociaux avaient largement diffusé son image tirant sur les manifestants en juin-juillet 2009 révolver en main sur sa motocyclette. Une autre image apparaît aujourd’hui le montrant au côté de Babak Zanjani, milliardaire ayant fait fortune dans le pétrole lui-même accusé de corruption, un temps proche des Gardiens de la révolution.

Les groupes vigilants agissent en toute impunité notamment contre les femmes qui, selon eux, ne respecteraient pas les normes et préceptes islamiques ou les étudiant.es, les intellectuel.les ou d’autres protestataires qui défient le pouvoir autoritaire. Ces groupes de pressions qui incarnent l’insécurité, l’oppression et l’arbitraire sont également mobilisés par les durs du régime, proches du Guide, pour affaiblir les gouvernements qu’ils qualifient de « libéraux ». Mais la société iranienne, notamment la jeune génération n’a cessé de défier l’ordre moral et politique que les groupes vigilants et leur soutien au sein du pouvoir tentent d’instaurer.

  • 1. [URL : https://iranwire.com/en/features/668, 22 octobre 2014]
  • 2. [URL : https://iranwire.com/en/features/668, 22 octobre 2014]
  • 3. Le code pénal iranien actuel est calqué sur la loi islamique de talion [qisas] selon laquelle l’auteur d’un homicide doit payer une compensation financière à la victime ou si elle est décédée à sa famille ou à ses ayants droit. Chaque partie du corps a un prix et la valeur de la vie d’une femme est la moitié de celle d’un homme. Si l’auteur d’un crime n’est pas identifié, le pouvoir judiciaire peut payer cette compensation sur un fond public dédié à cette fin.
  • 4. [URL : https://iranwire.com/en/features/5413, 20 juillet 2018]
  • 5. [URL : https://iranwire.com/en/features/5413, 20 juillet 2018]
  • 6. [URL : http://www.yalasarat.com, 22 juin 2014]
  • 7. Le Basidj (littéralement « la mobilisation ») était le nom donné aux combattants volontaires pendant la guerre Iran-Irak (1980-88). Après la fin de la guerre, le Basidj est devenu actif dans les champs culturels, sociaux et religieux, son rôle était de se battre contre ce qu’il considère être « l’invasion culturelle occidentale ». Il a joué un rôle important dans la répression des manifestants et des militants du « mouvement vert » de juin-juillet 2009. Sous l’ordre du Guide, daté du 3 octobre 2009, il a fusionné avec l’armée de terre des Gardiens de la révolution pour créer « l’Organisation du Basidj des Déshérités ». Le Basidj a été ainsi transformé en une force militaire de répression.
  • 8. Voir ses propos dans Sobh-e Emrouz, n° 193, 19 août 1999, p. 2.
  • 9. [URL : http://www.yalasarat.com, 13 septembre 2014]
  • 10. Ibid.
  • 11. Michael Rubin, Into the Shadows. Radical Vigilants in Khatami Iran, Policy Paper n° 56. The Washington Institute for Near East Policy, 2001. p. xiii