Les enjeux de la visite du Pape François aux Emirats arabes unis : regards de la presse arabe

Auteur(s): 

Nayla Haddad, avocate (Paris-Beyrouth), membre de la commission française Justice et Paix

Date de publication: 
August 2019
Illustration

Evénement sans précédent dans un pays du Golfe, la visite du Pape François aux Emirats arabes unis (EAU) du 3 au 5 février 2019 a bénéficié d'une large couverture des médias arabes et émirati qui n'ont pas hésité à la qualifier d'historique. La presse du pays hôte s'est attelée à rappeler le contexte exceptionnel de cette visite papale aux Emirats, initiée par le Prince héritier d'Abu Dhabi, le Cheikh Mohamed Ben Zayed. En effet, la venue du Pape François aux Emirats vient tout d'abord couronner l'aboutissement d'un travail de grande ampleur et de nombreuses initiatives de rapprochement déployées par les diplomaties émiratie et vaticane. Ce déplacement s'est aussi effectué dans le prolongement de la politique menée par les EAU prônant une culture de paix et de tolérance.

Si les pays arabes avoisinants ont globalement salué la visite du Pape François au Golfe et en ont rappelé les enjeux, c'est le choix du pays-hôte qui a le plus été sujet à caution. Les traditionnelles querelles animant les relations entre pays arabes ont refait surface. Certains journaux, à l'instar des quotidiens palestinien al Quds et qatari al sharq, n'ont pas hésité à vilipender la politique menée par les EAU. Ils ont accusé ainsi l’Emirat d’avoir commanditer les attentats du 11-Septembre, d’être réfractaires à tout dialogue, de bafouer les droits de l'Homme sur leur territoire et enfin, d’agir aux côtés de l'Arabie saoudite dans la guerre au Yémen.

Bien déterminés à prouver leur qualité de pays hôte, les EAU ont, au contraire, utilisé leur médias et d’autres publications arabes pour mettre en exergue les dimensions historiques de cette visite papale. Tout d’abord, bien qu'il ne s'agissait pas du premier déplacement d'un Pape dans un pays arabe – on rappelle les voyages du Pape François et de ses prédécesseurs au Liban, dans les territoires palestiniens, en Egypte, en Tunisie – la venue d'un souverain pontife dans un pays du Golfe a constitué une première. De plus, les EAU ont la particularité de réunir sur leur territoire plus de 200 nationalités différentes et des personnes de convictions différentes dont plus d'un million de chrétiens1. La présence, sur le territoire émirati, de ressortissants de pays étrangers et/ou pratiquants une autre foi que l’Islam, est projeté comme un modèle de cohabitation pacifique pour d'autres Etats arabes de la région.

Enfin, l'importance accordée à l'organisation de cet événement est inédite comme l’illustre la célébration d'une messe rassemblant plus de 135 000 fidèles dans le stade d'Abu Dhabi, temps particulièrement fort dans un pays à majorité musulmane, puisque la tenue d'une messe en plein air est un événement sans précédent dans un pays musulman du Golfe.

Par ailleurs, les enjeux de la visite du Pape aux Emirats s'articulent autour de deux axes principaux traduits par deux messages politiques et spirituels prononcés par François :

Un premier, à l'attention du pays hôte et de la communauté musulmane. Il s'est matérialisé, le 4 février 2019, par la signature d'un « Document sur la fraternité humaine, pour la paix mondiale et la coexistence commune2 », par les deux plus hautes instances morales et spirituelles de la chrétienté et de l'Islam, c’est-à-dire le Saint-Siège et le Rectorat de la Mosquée d’AL Azhar, en la personne du Grand imam le cheikh Ahmad El Tayyeb.

Alors que, depuis plus d'une décennie, le Moyen Orient est agité par les guerres en Syrie, en Irak, et au Yémen, pays dans lesquels toutes les initiatives de paix et de dialogue se sont soldées par des échecs, la déclaration portant sur la fraternité humaine condamne sans réserve les actes de violence perpétrés au nom de Dieu et dénonce tout dévoiement religieux exhortant à la haine et à la violence.

Ce dialogue sur la fraternité humaine est pensé comme devant dépasser les seuls échanges interreligieux. Il doit tendre à l'acceptation de tout être humain, quelque soient ses convictions religieuses, ou en l’absence de celles-ci. En écho, certaines presses arabes et émiratis ont d’ailleurs souligné l'oubli de siècles d'histoire au cours desquels le visage du Moyen Orient a été celui des échanges et du respect du pluralisme, soulignant par là même l'importance de cette rencontre qui ne doit pas s'arrêter à de simples déclarations de bonnes intentions.

Le second enjeu de la visite papale est de délivrer un message d'espérance aux chrétiens. Au cours d'un passage télévisé le 9 février 2019 sur la chaine arabe Futur TV le père Fadi Dhaou, fondateur de l’association Adyan qui promeut le dialogue interreligieux, s’est exprimé en ce sens. Il a appelé de ses vœux la tenue d’une rencontre portant sur la mise en œuvre d’une paix effective, et l’élaboration d’une citoyenneté pleine et entière, pour les chrétiens comme pour les musulmans, dans le monde arabe.

Evoquant les 800 ans de la rencontre entre Saint-François d'Assise et le sultan El Malek El Kamil survenue en 1219, une époque également difficile et troublée, le Saint Siège a renforcé le dialogue avec les pays musulmans, tant pour des raisons démographiques, puisqu’additionnés, chrétiens et musulmans comptent pour plus de la moitié de l’humanité, que diplomatiques, afin d'édifier un avenir commun aux deux monothéismes dans la région. De fait, la visite papale s’est ensuite poursuivie aux confins du Maghreb, au Maroc, en mars dernier.

  • 1. A l’instar des fidèles d’autres religions non-musulmanes, les chrétiens bénéficient d’une relative liberté de culte. Toutefois, des restrictions demeurent quant aux activités prosélytes et caritatives. Voir [URL : https://www.la-croix.com/Religion/Catholicisme/Monde/Chretiens-Emirats-liberte-lombre-lislam-2019-02-02-1200999766].
  • 2. Pour accéder au texte en ligne : [URL: http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/travels/2019/outside/documents/papa-francesco_20190204_documento-fratellanza-umana.html]