Deuxième panel : Récepteurs et dynamiques de circulation des menaces religieuses

Auteur(s): 

Julien Fragnon, chercheur-associé au laboratoire ENS/Triangle – université de Lyon
Laurène Renaut, doctorante en sciences du langage– université Paris-Seine

Date de publication: 
October 2019

La radicalisation sous emprise ? La radicalisation au prisme de Stop Djihadisme

Julien Fragnon, chercheur-associé au laboratoire ENS/Triangle – université de Lyon

L’intervention du politiste Julien Fragnon porte sur un objet précis : le site institutionnel Stop Djihadisme (SD). Pour lutter contre le terrorisme sur internet, l’Etat met en œuvre à la fois des outils répressifs (fermeture de sites djihadistes) et symboliques de l’ordre du discours. A travers l’analyse de ce site, le chercheur souhaite ici dévoiler la vision de la radicalisation qui s’en dégage. En introduction, J. Fragnon souligne que SD, ouvert en janvier 2015, est en sommeil depuis mars 2018, ce qui pose d’emblée la question de son utilité. Puis le chercheur revient sur la genèse du site en expliquant qu’il se situe au croisement de l’institutionnalisation d’une communication publique sur le terrorisme et de celle d’une politique publique de prévention de la radicalisation. Son inspiration est à chercher du côté de la Grande-Bretagne où, consécutivement aux attentats de 2005, les pouvoirs publics ont développé un contre-discours visant à contrecarrer la parole « djihadiste ». Il s’articule autour de trois éléments-clés : a) l’information de la population, b) la mobilisation nationale autour de valeurs communes, et c) la solidarité envers les victimes. Dans la foulée, la France entame une réflexion afin de se doter d’outils similaires. J. Fragnon évoque ainsi les grandes étapes de cette démarche et mentionne notamment le rapport Jounot de 2013. Il en dégage trois axes que l’on retrouvera, plus ou moins dosés, dans la plupart des outils. Il s’agit : a) de développer une culture de la prévention (signalement / détection) b) de mettre en œuvre une stratégie de déconstruction des discours djihadistes, et c) de lutter contre toutes les formes de discrimination.

Le site SD poursuit donc trois missions principales : a) fournir des informations sur la lutte anti-terroriste, b) produire un discours « contre-djihadiste », et c) défendre les valeurs républicaines afin de lutter contre une menace qui se révèle être également idéologique, et pas strictement sécuritaire. A partir de 2017, la campagne s’enrichit d’une nouvelle dimension : la détection des « signaux » de la radicalité. Cette campagne s’inspire de celle mise en œuvre pour lutter contre les phénomènes sectaires. Elle s’accompagne aussi, pour la première fois, de propos de repentis ou de familles. J. Fragnon conclue son intervention sur les limites de ce site, outre sa mise en sommeil. Tout d’abord, il y a une contradiction entre la réalité complexe du processus de radicalisation et l’impératif communicationnel à la simplification. Il en résulte un message un peu brouillon. Il y a ensuite un problème de moyens et de stratégie : le site attend plusieurs mois pour décliner ses vidéos sur Facebook et Twitter alors que les réseaux sociaux sont très prisés des djihadistes. Ensuite se pose la question de la crédibilité de la parole institutionnelle auprès des jeunes radicalisés. Enfin, le public ciblé est mal défini : parents inquiets, jeunes possiblement tentés par le djihad ou audience générale à qui l’on fournit des informations sur le terrorisme ? Toutes ces limites ont obéré d’autant la pertinence du site qui s’inscrivait dans une stratégie plus large de prévention de la radicalisation.

La construction de la radicalité djihadiste sur les réseaux sociaux : représentations identitaires entre 2015 et 2019

Laurène Renaut, doctorante en sciences du langage– université Paris-Seine

La présentation de Laurène Renaut est fondée sur son travail de thèse. Celui-ci s’intéresse à la construction identitaire de la radicalité djihadiste en ligne, et plus précisément sur Facebook. A cet égard, la chercheuse précise d’emblée que l’objectif de ce travail est moins d’interroger des faits bruts, que des récits (ou des représentations), et donc de travailler sur les ethos de personnes qui se disent radicales. Après avoir posé sa problématique, L. Renaut présente son matériau constitué du corpus numérique que forme des « profils » radicalisés. L’objectif est d’interroger les stratégies langagières déployées pour se dire djihadiste sur ce réseau social et se façonner ainsi une identité virtuelle de combattant. Précisant sa méthode, L. Renaut ajoute que pour mener à bien ce travail, une grille de critères a été préétablie afin de définir l’ensemble des éléments caractéristiques attestant d’une adhésion à l’idéologie djihadiste sur ce réseau social et permettant ainsi de circonscrire le terrain analysé. De plus, l’approche retenue est l’observation à distance, c’est-à-dire sans interaction directe avec les utilisateurs.

Puis, la chercheuse présente ses premiers résultats. Tout d’abord, il apparaît que, si dans une période de crise militaire pour l’Organisation de l’Etat islamique (OEI), la traque numérique se resserre autour des sympathisants de l’idéologie djihadiste, ces derniers adaptent non seulement leurs usages des réseaux sociaux, mais également leurs messages. En effet, une véritable reconfiguration des stratégies de présentation de soi semble à l’œuvre entre 2015/2017, où l’on observait une présence en ligne sous le sceau du combat, et 2017/2019 où la technique du camouflage est reine. Il s’agit moins de dissimuler son identité (dans une perspective de « taqîya », de dissimulation des opinions religieuses) que de la rendre méconnaissable et difficilement visible pour l’ennemi. De cette façon, les acteurs en question développent un véritable savoir-faire pour manifester leur présence tout en échappant à la surveillance dont ils savent faire l’objet. Pour cette raison, L. Renaut s’attarde précisément sur la diversification des stratégies de camouflage (recours à un langage codé, images-texte, émojisation du discours…) permettant le passage d’une apologie explicite du terrorisme en 2015 à une adhésion plus discrète à l’idéologie djihadiste en 2019. Pour autant, le terrain concerné par cette recherche est extrêmement mouvant et sujet à des transformations quotidiennes. Ainsi, le contexte international d’octobre 2019 (retrait des troupes américaines en Syrie, évasion supposée de djihadistes dans le camp d’Aïn Issa, mort du leader Abou Bakr al-Baghdadi, et attentats revendiqués par Daesh au Mali) provoque une forme d’effervescence dans la djihadosphère avec le retour éphémère d’une imagerie ultra violente (images de guerre et de propagande officielle notamment). Dans ce contexte, l’espace numérique étudié s’apparente à un lieu d’action en constante transformation, comme si la logique de reconquête territoriale de l’OEI s’étendait virtuellement le web, considéré comme un véritable champ de bataille. Plus largement, cette communauté communicante radicale semble s’attacher à former un espace réservé aux personnes rejetant les règles de la société dans laquelle ils vivent. Y cohabitent le monde réel, c’est-à-dire l’ici et maintenant dont l’idéologie dominante est critiquée, déconstruite et combattue, et l’ailleurs, soit le monde fantasmé et renvoyé à une utopie révolutionnaire qui est ici le Califat islamique. C’est ce que la chercheuse qualifie « d’hétérotopie numérique » en s’inspirant des travaux du philosophe Michel Foucault.