Suivre le pas du commerce de Khabur vers Ibrahim Khalil : mettre l’économie au service du politique

Auteur(s) : 

Merve Özdemirkiran

Les dossiers du CERI
Date : 
04/2014

Les données les plus récentes du ministère turc de l’Economie indiquent que les exportations turques vers l’Irak dépassent les 8 milliards de dollars pour un volume de commerce global entre la Turquie et l’Irak qui s’élève à 10 milliards de dollars. Selon les estimations du Consulat turc à Erbil, capitale de la Région autonome du Kurdistan, 65% des exportations turques vers l’Irak ont pour destination la région kurde1. Par ailleurs, le nombre d’entreprises turques enregistrées à la Chambre de commerce d’Erbil est passé, de 2011 à 2014, de 1 000 à 1 5002. A cet essor commercial s’ajoutent les activités dans le bâtiment de près de 300 entreprises turques basées à Erbil, dont la valeur totale des projets s’élève à 2 milliards-2,5 milliards de dollars. Pour mener à bien leurs affaires dans la Région autonome du Kurdistan, les entrepreneurs turcs prennent des avions qui atterrissent à l’Aéroport international d’Erbil construit par une entreprise turque, et rejoignent Dohouk, Souleymaniya ou Zakho en prenant des routes et en traversant des ponts construits par des adjudicataires de Turquie. Le tourisme représente un troisième secteur d’activité auxiliaire. Quant au pétrole, il demeure un enjeu crucial, même si le nombre d’entreprises turques qui investissent dans ce domaine reste limité.

Le titre d’une série d’articles sur les échanges économiques entre la Turquie et la Région autonome du Kurdistan, publiés en 2007 par une journaliste turque, résume bien ce phénomène : « Les Turcs construisent l’Irak du Nord ». Cependant, au moment de leur publication, l’opinion publique turque était encore loin d’appréhender ces échanges économiques indépendamment de toute connotation politique. La formation d’un quasi-Etat kurde constituait encore un tabou pour la politique étrangère turque. Or, parce qu’elles ont perduré malgré les contraintes politiques, du moins jusqu’à l’ouverture du Consulat turc à Erbil en 2010 qui a officialisé la reconnaissance du Gouvernement régional du Kurdistan (KRG en anglais, ci-après Gouvernement régional) par la Turquie, ces activités économiques ont constitué le principal lien entre les deux entités politiques. Dans un contexte régional marqué par l’invasion de l’Irak et la chute du régime de Saddam Hussein en 2003, les activités des hommes d’affaires turcs en Irak ont fait de la Région autonome du Kurdistan un « partenaire économique » important de la Turquie. Le politique a ensuite suivi l’économie.

Pendant plusieurs années, les entrepreneurs turcs au Kurdistan ont réussi à surmonter l’impasse politique en contournant en quelque sorte l’Etat, comme le font d’ailleurs la plupart des acteurs transnationaux, et en parvenant, parfois, à convaincre les gouvernements turc et kurde des « bienfaits » de leurs activités. Ils ont ainsi créé un espace d’échanges transfrontaliers, donnant lieu, ce faisant, à une intégration économique régionale qui non seulement influence aujourd’hui les relations entre Ankara et Erbil, mais aussi favorise la formation d’une continuité économique transfrontalière entre la région sud-est de la Turquie et la Région autonome du Kurdistan. Il convient donc de s’interroger sur la nature et les particularités de ces activités, en prenant en compte les effets de la construction étatique de la Région autonome sur le Sud-Est de la Turquie. En quoi les activités économiques des hommes d’affaires turcs favorisent-elles les échanges entre les Kurdes de Turquie et les Kurdes d’Irak ? En quoi, dans le contexte de ce processus de construction étatique, peuvent-elles influencer le développement économique de la région kurde de Turquie ? Enfin, l’effervescence économique due à la formation d’un quasi-Etat kurde a-t-elle des conséquences sur l’espace kurde en Turquie ?

Les acteurs des relations économiques

La construction étatique du Kurdistan irakien est un processus non seulement politique et institutionnel, mais aussi économique, social, urbain, et ses effets sont, à ce titre, immédiatement visibles et tangibles. Cette région jadis isolée retrouve son existence et se reconstruit grâce à une autonomie nouvelle, acquise pas les droits économiques qui lui ont été accordés par la Constitution du nouvel Irak en 2005. Aujourd’hui, le Gouvernement régional est pourvu d’une capacité complète d’autogestion, grâce au contrôle de 13% des revenus pétroliers de l’Irak. Cette autonomie conduit les Kurdes d’Irak à reconstruire leur région, au sens propre du terme, et à s’ouvrir à l’espace international afin d’attirer les investissements directs étrangers qui permettront de reconstruire l’infrastructure physique3 de leur territoire, elle-même indispensable pour la réalisation du processus de construction d’un véritable Etat. Conscients de toutes ces exigences, les dirigeants kurdes se concentrent avant tout sur le domaine économique « en développant un nouveau secteur privé plus innovant qui produira des biens et des services dans des sous-secteurs durables et compétitifs »4 . Ils ont pour cela fait appel aux investisseurs étrangers, en mettant en place, à leur intention, ce qu’ils ont qualifié de « loi d’investissement la plus favorable aux investisseurs étrangers » (most friendly investment law).

Si elle constitue une priorité pour le Gouvernement régional, la contribution des étrangers au développement économique de la région kurde est également considérée par les dirigeants comme un moyen de multiplier les canaux de communication avec l’extérieur afin de consolider la reconnaissance politique du Gouvernement régional au niveau international.
Les activités économiques des hommes d’affaires turcs jouent un rôle considérable dans la formation du Gouvernement régional. Ce groupe d’acteurs non étatiques cristallise les éléments majeurs des rapports entre la Turquie et l’entité kurde : ils contribuent à la reconstruction de la région par le biais de leurs activités dans des secteurs cruciaux et construisent ainsi un dialogue, un « pont suspendu », entre les dirigeants turcs et kurdes dont les rapports ont été longtemps figés sur les préoccupations sécuritaires et les impasses politiques5. Ils permettent également d’apporter une approche originale à la question kurde qui se caractérise avant tout par sa transnationalité en raison de l’éparpillement des Kurdes dans quatre Etats de la région et dans différents pays d’Europe.

Le commerce est tenu aussi bien par de grandes entreprises ou des grands groupes d’entreprises (trusts, holdings) que par des petites et moyennes entreprises (PME), mais au volume financier que représentent leurs activités doivent être ajoutés les revenus issus du commerce transfrontalier pratiqué par les petits commerçants des zones frontalières de Turquie. A Cizre, par exemple, qui est depuis des décennies le centre du commerce frontalier turco-irakien, ces petits commerçants, que l’on surnomme les karınca (les fourmis), commencent à faire la queue en fourgonnettes dès 4h du matin pour traverser le poste frontalier de Khabour. Arrivés en Irak, notamment à Zaho, la première ville irakienne à la frontière turque, ils remplissent leurs coffres vides de produits alimentaires – riz, sucre, thé – et de cigarettes, qu’ils rapportent le soir à Cizre6.

Les hommes d’affaires de Turquie qui mènent des activités économiques dans la région kurde de l’Irak ne constituent donc pas un groupe homogène. Ce qui les différencie les uns des autres, c’est tout d’abord la taille, la capacité de production, partant le chiffre d’affaires potentiel de leurs entreprises, autant de critères qui déterminent l’accès en Irak, les modes d’action, le type d’activité et le volume d’affaires des grandes entreprises comme des PME.
Les grandes entreprises et surtout celles qui œuvrent dans le bâtiment sont en général adjudicataires des projets du gouvernement régional. Une partie d’entre elles s’enregistrent à la Chambre de commerce de la ville où elles exercent leurs activités, en créant généralement une nouvelle société. Elles ont le soutien du gouvernement et des autorités locales et ont des relations directes avec les personnalités politiques. Les PME, elles, notamment celles qui font du commerce et qui contribuent à des projets dans le bâtiment plus modestes, s’associent de préférence avec un partenaire local.

Le deuxième facteur de différenciation est l’appartenance ethnique, variable centrale qui nous conduit à faire une distinction entre les hommes d’affaires turcs et les hommes d’affaires kurdes de Turquie. Les premiers, basés dans différentes régions de la Turquie, particulièrement dans la région de Marmara et à Istanbul, avancent des motivations variées pour justifier leurs activités ; les seconds, en revanche, ont une seule et même motivation : le fait d’être kurde. Leur activité dans une région kurde voisine leur permet de connaître cette région, de retrouver des parents lointains et de pratiquer la langue kurde, véritable atout de communication pour accéder au monde des affaires dans cette région. Le fait de contribuer au développement économique de la région kurde de Turquie constitue une source de motivation majeure pour les entrepreneurs kurdes, particulièrement pour ceux qui sont installés dans le Sud-Est. Ils sont par ailleurs convaincus que leurs activités économiques peuvent contribuer à la résolution de la question kurde en Turquie.

Le développement régional du Sud-Est et la résolution de la question kurde

C’est dans le développement économique de la région kurde de Turquie que les échanges entre la Turquie et la Région autonome du Kurdistan ont les effets les plus manifestes. Majoritairement habitée par des Kurdes, la « région du Sud-Est de l’Anatolie » (Güneydogu Anadolu Bölgesi) a toujours fait l’objet de travaux de recherche soulignant le déséquilibre économique et les inégalités entre les différentes régions du pays. De fait, après l’Est, également habité majoritairement par des Kurdes, le Sud-Est est la région la plus pauvre des sept régions géographiques (et administratives) de la Turquie. Il compte aujourd’hui huit villes7 et près de 6,6 millions d’habitants8  et occupe la deuxième place en matière de croissance démographique après Marmara, la région la plus développée. Dans la région, seuls 33,21% de la population active ont un emploi salarié. L’industrie, beaucoup moins développée que dans les autres régions du pays, n’y attire que 7% de la main-d’œuvre nationale9. Enfin, la participation de la région au PIB national ne s’élève qu’à 5,06%10, et encore ce résultat n’est-il atteint que grâce à la production industrielle de la ville de Gaziantep.

Selon les deux rapports publiés en 1996 et 2003 par le Devlet Planlama Teșkilatı (Organisation nationale de planification) sur le développement socioéconomique des villes et des régions de Turquie, l’index de développement du Sud-Est se trouve largement en dessous de la moyenne nationale11. Les principales raisons de ce retard sont la structure géologique, les particularités climatiques et l’éloignement par rapport aux marchés développés de l’Ouest12. Le développement économique demeure donc une priorité pour les hommes d’affaires de cette région et il constitue une source de motivation très forte qui les conduit à mener des activités économiques dans la région kurde voisine. Galip Ensarioǧlu, ancien président de la Chambre d’industrie et de commerce de Diyarbakir (actuellement député de l’AKP), affirme que la moitié des activités commerciales de cette ville se fait avec l’Irak13 : chaque mois, plus de 20 000 camions transportent des biens produits dans la région vers l’Irak/Kurdistan. A elle seule, cette activité assure un emploi à 2 millions de personnes dans la région.

Une autre motivation très importante pour ces hommes d’affaires est la volonté de résoudre la question kurde par le biais des échanges économiques et du dialogue politique avec le Gouvernement régional avec la Turquie. Nous l’avons dit, leurs activités économiques sont autant d’occasions pour eux de mieux faire entendre la voix de leur région auprès des autorités turques et d’imposer les besoins du développement économique régional sur l’agenda politique national turc. Se servant de la reconnaissance de leurs activités par l’Etat tout en exerçant sur celui-ci une pression politique, ils essaient de changer les préjugés (du moins négatifs) sur les Kurdes. Pour remédier à ce conflit d’origine politique dominé par la violence, ils mettent l’économie au service du politique : en assurant la prospérité du Sud-Est, ils espèrent parvenir à améliorer le cadre et à changer la direction du débat public sur le sort des Kurdes de Turquie.
Un bon exemple de cette stratégie a été la signature du premier protocole de partenariat avec la Chambre de commerce d’Erbil. A cette occasion, le président de la Chambre de commerce de Diyarbakir, Mehmet Kaya, avait organisé une rencontre dont la date coïncidait avec celle de l’assassinat de soldats turcs par le PKK. Au risque de s’attirer les foudres de l’opinion publique turque, il a maintenu la rencontre avec son homologue Dara Jalil Al-Khayat : « Il ne fallait surtout pas plier devant la violence en se retirant et en faisant avorter cette opportunité économique que représentait le commerce avec le Gouvernement régional. Au contraire, il fallait poursuivre l’effet de ces activités économiques qui allaient d’abord contribuer au développement de la région du Sud-Est de la Turquie qui a longtemps souffert de la pauvreté »14.

La première entrepreneure qui s’est installée à Erbil, Ferda Cemiloglu, précise elle aussi que sa principale motivation a été de « servir au développement de son peuple »15. Elle souligne que les échanges économiques entre la Turquie et le Gouvernement régional ne vont pas servir uniquement au développement de ce dernier mais aussi à celui du Sud-Est de la Turquie, et que tous les Kurdes de cette région bénéficieront de cette prospérité.


Le 17 novembre 2013, le Président du Gouvernement régional, Massoud Barzani, en visite à Diyarbakir, a été accueilli par le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan. Cette rencontre a été présentée par le gouvernement turc comme un pas dans les négociations du processus de paix en Turquie mené par les représentants de l’Etat turc, ceux du Parti pour la paix et la démocratie (Baris ve Demokrasi Partisi - BDP)16 et par Abdullah Öcalan. Indépendamment des similitudes idéologiques entre le Parti pour la justice et le développement (AKP) et le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), – deux partis de droite conservateur –et des calculs politiques de leurs leaders – Erdoğan et Barzani – à l’intention de leurs bases électorales respectives, cette rencontre confirme le fait que l’existence d’un Etat kurde au Moyen-Orient – qu’il soit fédéré ou totalement souverain – n’est plus un tabou pour l’opinion publique turque. Or ce sont bien les hommes d’affaires de Turquie, et plus particulièrement les Kurdes, qui, de 2003 jusqu’à l’ouverture du Consulat turc à Erbil, ont contribué par leur présence au Kurdistan irakien à « normaliser » cette idée d’un Etat kurde au Moyen-Orient dans l’opinion publique turque. En parvenant malgré tout à maintenir « ouvert » le poste frontalier de Khabour, ils ont permis et permettent encore aux hommes d’affaires kurdes de renforcer leur position en tant que membres d’une minorité ethnique et d’œuvrer au développement de leur région et à la résolution de la question de cette minorité. En participant à la construction d’un Etat kurde de fait en Irak, ils déconstruisent un certain nombre de tabous relatifs aux Kurdes et à la question kurde en Turquie.

  • 1. Entretien avec Deniz Kutlu, attaché de commerce au Consulat turc au Kurdistan, Erbil, 9 janvier 2011.
  • 2. Entretien avec Soran Aziz, vice-président de la chambre de commerce d’Erbil, 9 janvier 2011, et déclaration du ministre de l’Economie, Nihat Zeybekçi, publiée le 26 janvier 2014 dans le quotidien Sabah (Ugur Becerikli, 1 500 Türk Yatirimci Irak’in Kuzey’inde (Les investisseurs turcs sont dans le Nord de l’Irak).
  • 3. Selon Cyril Roussel, les grands projets autoroutiers en cours et à venir au Kurdistan ont pour objectif de renforcer la circulation est-ouest au détriment de Bagdad et d’intégrer le Gouvernement régional dans un espace économique qui comprendrait la Turquie et l’Iran. Cyril Roussel, « Le Kurdistan irakien : le défi des cartographes », Moyen-Orient, 21, janvier-mars 2014, p. 79.
  • 4. Zeki Fettah (Conseiller économique du Premier ministre Nechirvan Barzani), The KRG’s Economic Development Stategy, juin 2009.
  • 5. Merve Özdemirkiran, « Construire un Etat, briser des tabous. Les hommes d’affaires de Turquie entre la construction étatique du Gouvernement régional du Kurdistan et la politique étrangère de la Turquie », thèse en science politique, Sciences Po, juin 2013, p. 184.
  • 6. Ibid., pp. 198-200.
  • 7. Selon la division administrative de la Turquie, la ville correspond à la province. La Turquie est composée de 81 villes/agglomérations (il) divisées en arrondissements (ilçe). Les provinces sont administrées par des préfets (vali) et les arrondissements par des sous-préfets (kaymakam). Les grandes villes sont gérées par une municipalité métropolitaine (Büyükșehir Belediyesi), les autres villes et les arrondissements ont des municipalités (Belediye)
  • 8. Bülent Dincer, Metin Özaslan, Taner Kavasoǧlu, İllerin ve bölgelerin Sosyo-ekonomik Gelișmișlik Sıralaması Araștırması (Rapport sur le niveau de développement socioéconomique des provinces et des régions), Bölgesel Gelișme ve Yapısal Uyum Genel Müdürlüǧü, Devlet Planlama Teșkilatı, publié par l’Organisation nationale de planification, 2003, p. 93.
  • 9. Ibid..
  • 10. Ibid., pp. 94-95
  • 11. Ibid..
  • 12. Ibid., p. 76 et Bülent Dinçer, İllerin ve bölgelerin Sosyo-ekonomik Gelișmișlik Sıralaması Araștırması (Rapport sur le niveau de développement socioéconomique des provinces et des régions), Bölgesel Gelișme ve Yapısal Uyum Genel Müdürlüǧü, Devlet Planlama Teșkilatı, publié par l’Organisation nationale de planification, 1996.
  • 13. Entretien avec Galip Ensarioǧlu, Diyarbakir, 13 mai 2009.
  • 14. Entretien avec Mehmet Kaya, Diyarbakir, 1er juin 2010.
  • 15. Entretien avec Ferda Cemiloglu, Erbil, 10 janvier 2011.
  • 16. Le BDP est un parti kurde légal en Turquie, qui a obtenu 29 sièges au Parlement (sur 550). Il a des liens forts avec le PKK et son dirigeant, Abdullah Öcalan, en prison depuis 1999.