Le campus de Sciences Po en 2018.
Éléments résumés de la réunion publique du 2 juillet 2018
23 juillet 2018

Le site de l’Artillerie : « une véritable leçon de durabilité »

Franck Boutté, directeur de l'agence Franck Boutté Consultants

Franck Boutté. Crédits photo : Jean-Marie Heidinger

Au sein du groupement retenu pour la conception du campus de l’Artillerie, l’agence Franck Boutté accompagne Sciences Po sur les questions de développement durable. Entretien avec son fondateur, pour qui l’enjeu-clé d’un tel chantier est moins la course aux certifications écologiques que la subtile prise en compte du bâti existant.

Le croisement des approches, la pluridisciplinarité sont revendiqués par votre agence. En quoi cela consiste-t-il ?

Au départ, il y a le fruit d’une expérience personnelle, à contre-courant des rigidités propres à certains établissements d’enseignement supérieur. Étudiant aux Ponts et Chaussées, je me suis entendu dire qu’un cursus d’architecture allait dévaloriser mon diplôme d’ingénieur. Quant aux enseignants de l’École d’architecture de Belleville où j’ai fini par m’inscrire, ils n’ont pas été plus aimables en apprenant d’où je venais… À l’époque, la pluridisciplinarité n’avait pas bonne presse.

Finalement, ce positionnement hybride s’est transformé, au sein de l’agence que j’ai fondée en 2004, en véritable démarche. Nous travaillons les projets en développant des approches matricielles, au moyen d’outils qui permettent de croiser les perspectives. Invitez par exemple un ingénieur énergéticien et un urbaniste à échanger sur la conception d’un modèle d’approvisionnement énergétique pour un quartier. L’un va penser ensoleillement, exposition au vent, propriétés de l’habitat existant, contraintes réglementaires. L’autre est sensible à l’aménagement d’espaces publics ou aux possibilités de mobilité offertes aux usagers. Leurs questionnements se nourrissent d’analyses techniques réalisées sur logiciel. En se superposant, en se nouant sur des points précis, ces diverses grilles de lecture constituent la trame d’une histoire spatiale. Il n’est jamais question de plaquer un modèle suroptimisé, mais bien d’apporter une réponse liée à un certain contexte, à une population, à une histoire particulière.

Comment appréhendez-vous les contraintes de labellisation environnementale ?

J’essaie de faire en sorte que cette labellisation ne soit pas un carcan ou un frein mais plutôt un levier d’inventivité. L’ingénierie environnementale est un métier à géométrie variable. Il y a une dizaine d’années, le développement durable était une problématique émergente dans le secteur de la maîtrise d’ouvrage : seuls quelques acteurs la maîtrisaient réellement. Aujourd’hui, tout le monde a le sentiment de connaître le sujet. Mais avoir pour tout objectif une certification, c’est le degré zéro de la question environnementale…

Sur le projet de l’Hôtel de l’Artillerie, le travail de tous les membres du groupement a obéi à une même ligne directrice : la réinterprétation d’un héritage historique singulier. Pour nous, il s’agissait de comprendre l’écologie intrinsèque de chaque bâtiment, construire une intervention à la fois respectueuse des forces et sachant pallier les faiblesses de l’existant.

Cela nous a amenés à faire de la résistance sur notre propre métier. Tous les référentiels environnementaux sont conçus sur le standard de la construction neuve : ils n’invitent pas à travailler sur une matière déjà existante. Si on veut faire passer des bâtiments anciens sous les fourches caudines des labels « basse consommation énergétique », il faut multiplier les interventions. Isoler de l’intérieur, par exemple. Puis, dans la mesure où le bâti n’a plus la capacité d’échanger de l’air avec l’extérieur, mettre en place une ventilation mécanique double flux. Et afin d’éviter la surchauffe, ajouter une climatisation…

Comment vous adaptez-vous concrètement ? Pouvez-vous donner un exemple ?

Prenons l’exemple du cloître de la cour Sébastopol qui nécessite une relecture des stratégies énergétiques mises en œuvre dans le passé. Quels sont ses atouts ? Une forte capacité d’inertie ; une grande hauteur sous plafond qui assure un confort d’été, l’air chaud s’accumulant sans gêner les occupants ; des fenêtres hautes également, qui génèrent une autorégulation thermique et une bonne circulation de l’air.

Ses inconvénients sont typiques de ce genre de bâtiment : un effet de paroi froide, un défaut d’étanchéité à l’air, une faiblesse thermique de l’enveloppe qui rend la consommation énergétique élevée en hiver.

La solution que nous avons trouvée, c’est d’apposer sur les murs un enduit à base de chaux-chanvre :  on enlève l’effet de paroi froide tout en conservant l’inertie et en améliorant l’isolation. Limitée, la perméabilité à l’air se transforme en atout. L’enveloppe du bâtiment est mise à contribution dans la stratégie de renouvellement d’air : l’air neuf insufflé dans les locaux est évacué naturellement par celle-ci.

On imagine que d’un bâtiment à l’autre, les solutions apportées sont de l’ordre du sur-mesure.

En effet. Pour le Pavillon qui surplombe la cour Gribeauval, une construction neuve que nous avons voulu vitrée, les problématiques sont bien différentes.  

Mais elle s’intègre dans un tout architectural. Les évolutions du site de l’Artillerie invitent à se replacer dans une histoire globale. Au fil des siècles, la générosité structurelle des bâtiments leur a permis de s’adapter à des usages et des populations très différentes sans changer d’identité. C’est une forme de résilience qu’il ne faut pas altérer, autant qu’une véritable leçon de durabilité ! C’est aussi une invitation à penser réversible : les solutions que nous avons apportées doivent pouvoir évoluer.

En phase de conception, nous nous attachons à tester la robustesse des solutions proposées à la diversité des usages : comment un bâtiment réagit-il dès lors que ses usagers n’adoptent pas le comportement qui a servi dans la modélisation ? Mais nous ne pouvons émettre que des hypothèses. C’est la frustration propre à la maîtrise d’œuvre : nous livrons des bâtiments sans savoir ensuite comment ils seront occupés, comment ils seront vécus. C’est aussi une histoire passionnante qui s’ouvre : seul l’usage réel d’une construction permet de déterminer son impact environnemental.