« Investir dans l’éducation, c’est fondamental pour le bien de tous »
29 mai 2018

Empreintes

Saint-Germain-des-Prés au XVIIe siècle. Au centre, l'hôtel de la reine Marguerite / Domaine public via Wikimedia Commons

Lancer dans Paris un chantier tel que le futur campus de Sciences Po, c’est faire avec toutes les traces des siècles passés. Cachées dans les sous-sols ou cartographiées avec soin, ce sont des empreintes dont il faut prendre soin et parfois se défaire. Des carrières qui ont alimenté jadis les chantiers parisiens aux résidus de poudre laissés par l’armée, tentative d’effeuillage d’un lieu parisien en compagnie de Christian André, chef de projet immobilier à Sciences Po Paris.

Mélodies en sous-sol

Au départ était la Seine. C’est sur ses îles et ses berges que s’est construite la ville qui allait devenir Paris. L’histoire du cours d’eau se lit dans les sous-sols : c’est tout particulièrement vrai pour un site comme celui de l’Artillerie qui, il y a plusieurs millions d’années de cela, constituait le lit même du fleuve. Celui-ci a dévié progressivement : le méandre a été comblé par les sédiments.

Cette couche superficielle, qui recouvre une autre couche calcaire plus ancienne et plus dure, il a fallu se pencher attentivement sur ce qu’elle pouvait receler : « On estimait possible que s’y trouvent des vestiges pouvant remonter jusqu’au Paléolithique, explique Christian André. Cela pouvait constituer un risque fort aussi bien pour le calendrier que pour la viabilité économique du projet. »

Un diagnostic préventif a donc été demandé à la Direction régionale des affaires culturelles. Conclusion de l’expertise archéologique : « Compte tenu de sa localisation au droit d’une ancienne sablière comblée, le projet n’est pas susceptible de porter atteinte à la conservation du patrimoine archéologique. » L’interprétation des usages et la datation du début d’exploitation de la carrière reposent sur des hypothèses. Aux Gaulois, dont les murs étaient faits de structures en bois, de branchages tressés et de torchis, les Romains apportèrent le savoir-faire de la construction en dur : pour les édifices, le calcaire récupéré via l’exploitation en galeries souterraines ; pour les briques et les tuiles, l’argile extrait dans des carrières à ciel ouvert. La glaisière qui nous intéresse fut-elle ouverte à cette époque ? Ou bien servait-elle déjà, avant l’époque gallo-romaine, à fournir la matière pour la production de poteries ?

Ces questions-là ne seront sans doute pas tranchées. Ce que l’on sait, c’est que la terre fut sondée, retournée, déplacée, extraite pour les besoins d’une ville en expansion. Une fois les ressources du sol épuisées, la carrière fut remblayée.

De la reine Margot à André Malraux

Quelques siècles plus tard, sur ces mêmes hectares, la reine Margot se fit construire un palais somptueux où elle attira les premiers intellectuels et artistes de la Rive gauche… Un autre chapitre s’ouvre : la première grande époque de Saint-Germain-des-Prés. Ce XVIIe siècle où, insalubre et surpeuplé, le quartier du Marais se trouve frappé de désamour, alors que Saint-Germain devient hype. Aristocrates fortunés et congrégations apprécient sa tranquillité et les opportunités immobilières à y saisir. Après la mort de la reine Margot, son domaine démantelé se couvre d’hôtels particuliers, et d’édifices religieux comme celui bâti par les dominicains.

Des temps de leur splendeur, le Marais aussi bien que le nord-est du VIIe arrondissement ont hérité un patrimoine architectural unique. « Raison pour laquelle l’aménagement de ces deux quartiers parisiens est régi par un outil urbanistique particulier que l’on doit à la loi Malraux sur le patrimoine : le plan de sauvegarde et de mise en valeur », explique Christian André. Il désigne la carte qui couvre un large pan des murs de son bureau : « Dans la zone qu’il recouvre, il se substitue au classique PLU. Ses prescriptions constituent un ensemble réglementaire spécifique. Le cahier des charges établi par Sciences Po mentionnait donc la présence obligatoire d’un Architecte en chef des Monuments historiques durant toute la durée de réalisation du projet. » Articuler de telles contraintes patrimoniales avec la conception d’un projet novateur nécessite une approche délicate. Celle qu’a su développer, par exemple, l’équipe Wilmotte – Moreau Kusunoki – Sasaki – Pierre Bortolussi.

Poudres de guerre

Des temps anciens il reste aussi des traces à effacer. À l’ombre des murs de l’hôtel de l’Artillerie, les ingénieurs militaires menèrent en leur temps de savantes expériences : le lieu abrita un atelier de chimie aussi bien qu’une forge. On y inventa et testa de nombreux projectiles et armes de tir, du pistolet au canon. Le sol contient des composants constitutifs de ces engins, notamment des métaux lourds tels que le plomb et l’antimoine. « En fonction des résidus qu’on y trouvera, les terres seront évacuées pour être traitées dans des filières dédiées », précise Christian André.

Elles ne sont pas le seul élément voué à disparaître du paysage : la déconstruction du bâtiment qui s’élève au milieu de la cour Gribeauval, érigé en 2 étapes (1924 et 1939) est également au programme. L’édifice redeviendra poussière – mais poussière dûment triée, exfiltrée là encore vers les filières spécifiques à chaque matériau identifié. On entre dans le volet « développement durable » du chantier, puisque celui-ci a naturellement été envisagé dans le respect des dernières normes environnementales.

Ensuite, au fil d’un chantier qui s’achèvera en 2021, d’autres constructeurs et ouvriers viendront laisser leurs empreintes… Mais ça, c’est encore une autre histoire.