L’occupation de Sciences Po

En mai et juin, Sciences Po dévoile des documents inédits sur les événements de mai 68 survenus dans ses murs. Photos, témoignages, archives… L’ambition de cette série d’articles est de redonner la parole aux acteurs, de saisir l’événement sur le vif et de comprendre la parole de 68 autant que son contenu. Deuxième épisode de “Ça s’est passé…” : le 14 mai 1968, certains étudiants de Sciences Po décident d’occuper leur école et la rebaptisent “Institut Lénine”.

Le nouvel “Institut Lénine”

Durant sept semaines, du mardi 14 mai au matin jusqu’au 29 juin après-midi, Sciences Po a été occupée par certains de ses étudiants. À l’origine de l’occupation, le refus de passer les examens, la volonté d’être « dans la lutte », enfin la constitution d’un pouvoir étudiant. L’occupation du 27, rue Saint-Guillaume, rebaptisé Institut Lénine, est permanente mais partielle : elle se déploie dans la Péniche (hall d’entrée, de circulation et de rassemblement – rebaptisé “Che Guevara”), dans les amphithéâtres (Boutmy rebaptisé également Che Guevara et Leroy-Beaulieu (Chapsal) rebaptisé Rosa Luxemburg), dans les escaliers et salles de conférences. Légaliste, elle ne franchit jamais la « ligne de partage » fixée par la direction et gardée jour et nuit par les autorités et les enseignants : sont ainsi épargnés les services administratifs (secrétariat et standard téléphonique) et les étages de la direction, les centres de recherche et la bibliothèque où continuent de réviser les étudiants non mobilisés. Elle provoque peu de conflits frontaliers, à l’exception d’une descente du groupe d’extrême droite Occident, et ne conduit jamais à l’intervention de la police.

Débats ininterrompus et concerts de cithare

L’occupation de l’IEP « ouvert à tous » est le fait d’une minorité d’étudiants, dont nul n’est en mesure de dire s’ils étaient majoritairement inscrits à Sciences Po. D’abord condamnée par l’Amicale des Étudiants, elle est initiée par « un bureau provisoire » puis un « comité d’action » ou de « lutte », qui réunit des étudiants du Groupement d’Action Syndicale proches de l’UNEF, des étudiants d’extrême gauche actifs dans des Comités d’action révolutionnaire, des étudiants socialistes proches du CERES (centre d’études,  de recherches et d’éducation socialiste), du PSU (Parti socialiste unifié) et de la FGDS (Fédération de la gauche démocrate et socialiste), ralliée également par l’Union des étudiants communistes (UEC) et même par certains étudiants gaullistes espérant peser sur les débats. L’occupation est contestée par les étudiants de droite libérale et gaulliste qui dénoncent le « désordre et la pagaille » et entendent « résister » en se constituant en « Comité de Libération de l’IEP ». Elle constitue, a contrario, une expérience « extraordinaire » pour ceux qui y participèrent et qui relatent son atmosphère bon enfant et festive, faite de discussions intenses et sérieuses, de chants révolutionnaires et de concerts de cithare, et se remémorent sa temporalité particulière, principalement vespérale et nocturne.

Mai 68 dans les archives de Sciences Po (diaporama)

Secrétariat, service de presse, service d’ordre : les étudiants s’organisent

Cette prise de pouvoir territoriale est également une expérience politique : le Conseil étudiant (CE) établit son Parlement et tient ses AG en Boutmy, les commissions thématiques siègent dans les salles de conférences, la Péniche accueille des stands d’opinions politiques opposées. Très tôt, les occupants éprouvent le souci d’organiser leur nouveau royaume, d’en assurer l’intendance et d’en constituer les services techniques : « service d’ordre, comité de coordination (trésorerie, secrétariat, ronéotypie, distribution des salles), service de presse (Journal, relations avec la presse écrite et parlée), comité de restauration, intercom (secrétariat du Conseil, commissions, CLIF Comité de liaison inter-facultés) ». À partir de juin, à mesure que la perspective des examens s’éloigne et que les étudiants regagnent leurs foyers et/ou partent en vacances, les étudiants « révolutionnaires » se préoccupent surtout de (re)mobiliser leurs troupes.

L’occupation, si elle constitue un marqueur de l’engagement de Sciences Po dans le mai 68 étudiant et figure en bonne place dans les récits des acteurs, a laissé peu de traces documentaires. Quelques photos de la Péniche, d’un escalier et d’une salle de conférences redécorés aux couleurs de la révolution étudiante, d’un sac de couchage traînant sur le palier d’un amphithéâtre... plantent le décor. Les sources étudiantes produisent quelques notes portant sur la gestion quotidienne et l’organisation des services techniques. L’administration, ébranlée par cet envahissement, reste sobre dans les descriptions qu’elle en donne aux enseignants, aux Anciens et aux pouvoirs publics. La presse s’est fait l’écho de cette situation inédite et a relaté la spectaculaire évacuation des locaux survenue le samedi 29 juin au son de l’Internationale, drapeaux rouges au vent, en un défilé improvisé de la rue Saint-Guillaume à la rue des Saints-Pères.

Dossier documentaire réalisé par Marjorie Ruffin, archiviste à la Mission Archives et Marie Scot, historienne au Centre d’histoire de Sciences Po. Texte de Marie Scot.

Tous les épisodes de “Ça s’est passé en 68” :

En savoir plus

Les grands épisodes de l'histoire de Sciences Po

Abonnez-vous à notre newsletter

Lancement de la Chaire européenne sur le développement durable et la transition climatique

Lancement de la Chaire européenne sur le développement durable et la transition climatique

Le 25 novembre 2020, Sciences Po lance une nouvelle Chaire développement durable et transition climatique, pilotée conjointement par l'École d’affaires publiques et l'École des affaires internationales (PSIA). Dans la lignée du Green Deal européen, cette Chaire résolument transdisciplinaire vise à apporter de nouveaux éclairages à toutes les organisations soucieuses de faire progresser le développement durable selon le triple axe de la transition climatique, du développement économique et de l’inclusion sociale. Entretien avec son directeur, le Dr Shiv Someshwar, spécialiste des questions environnementales, professeur associé à Sciences Po et professeur invité de l’Université Columbia. 

Lire la suite
Vous avez raté la Journée portes ouvertes ? Voici un programme de rattrapage

Vous avez raté la Journée portes ouvertes ? Voici un programme de rattrapage

La Journée portes ouvertes 2020 du bachelor a rassemblé 12 000 visiteurs en ligne samedi 14 novembre dernier ! Si vous n'avez pas pu assister aux différents ateliers, voici quelques émissions à voir en replay qui vous permettront de savoir l'essentiel sur Sciences Po, son programme de premier cycle, et les nouvelles modalités d'admission. De quoi vous motiver pour oser Sciences Po !

Lire la suite
L'innovation dans tous ses États

L'innovation dans tous ses États

Comment réinventer les prisons de demain ? Comment décarboner les Jeux olympiques de 2024 ? Comment rendre le patrimoine du Domaine de Chantilly accessible aux générations futures ? Voici quelques-unes des questions soulevées par l’Incubateur des politiques publiques, un programme destiné aux étudiants de master de l’École d’affaires publiques de Sciences Po, mis à l'honneur dans le cadre du Mois de l’Innovation Publique de novembre 2020. 

Lire la suite
Histoire globale & internationale : un nouveau double diplôme Sciences Po / King's College

Histoire globale & internationale : un nouveau double diplôme Sciences Po / King's College

Sciences Po et King's College London, partenaires de longue date, renforcent leurs liens avec la création d'un double diplôme de master en histoire globale et internationale. Une formation unique qui combine l'expertise de deux des meilleurs centres européens d'études en histoire. Mario Del Pero, Professeur des universités à Sciences Po, directeur des études doctorales en histoire et artisan de ce double diplôme, répond à nos questions. 

Lire la suite
Migrations : découvrez le dernier numéro de Cogito, le magazine de la recherche

Migrations : découvrez le dernier numéro de Cogito, le magazine de la recherche

Les groupes sociaux ainsi que les individus se sont toujours déplacés, plus ou moins durablement. Ces mobilités diverses dans le temps et l’espace, sont marquées par la multiplicité de leurs motifs, de leurs trajectoires et de leurs répercussions. En découle l’impératif de les analyser avec une attention tout aussi plurielle. Les nombreuses recherches conduites à Sciences Po, en particulier  au sein du groupe Migration et Diversité répondent à cette exigence et visent à développer de nouvelles approches. Le dernier dossier de Cogito, le magazine de la recherche, présente un aperçu de leur richesse. 

Lire la suite
Candidats en bachelor : nos conseils pour rédiger vos écrits personnels

Candidats en bachelor : nos conseils pour rédiger vos écrits personnels

Vous souhaitez intégrer Sciences Po en première année ? Commencez à préparer votre candidature sans attendre ! Nouveauté pour la rentrée 2021 : vous devrez présenter dans votre dossier trois exercices rédactionnels. Ces “écrits personnels” forment l’une des quatre épreuves de la procédure : voici quelques conseils et rappels utiles pour la réussir au mieux. 

Lire la suite
Huit nouveaux chercheurs à Sciences Po

Huit nouveaux chercheurs à Sciences Po

Sciences Po accueille cette année huit nouveaux membres dans sa  faculté permanente. Huit chercheuses et chercheurs qui, chacun dans leur domaine, ouvrent des portes sur de nouveaux savoirs pour notre recherche et nos enseignements. Ces nouvelles têtes (pensantes) viennent étoffer notre dispositif de recherche, irriguer les cours, et renforcer l'engagement de Sciences Po dans le débat public. Découvrez leurs profils !

Lire la suite
Qu'apprend-on au Collège universitaire ?

Qu'apprend-on au Collège universitaire ?

La pluridisciplinarité. La troisième année à l’étranger. L’histoire. La science politique. Étudier à Paris. Ne pas étudier à Paris. Chaque étudiant a sa raison bien à lui de choisir le bachelor de Sciences Po. Mais de quelles sciences humaines et sociales parle-t-on ? À quoi cela peut-il bien servir plus tard ? À quelques jours de notre Journée Portes Ouvertes 2020, entretien avec la doyenne du Collège universitaire, Stéphanie Balme, sur cette formation “iconique” du parcours à Sciences Po.

Lire la suite