Un après-midi autour de Samuel Paty : ses ambitions par Marc Lazar et Benoit Falaize

Le 20 octobre prochain le Centre d’histoire et le séminaire sur l’enseignement scolaire de l’histoire organisent une demie journée de réflexion en hommage à Samuel Paty. Découvrez nos échanges avec Marc Lazar, directeur du Centre d’histoire de Sciences Po (CHSP) et Benoit Falaize, inspecteur général et chercheur-correspondant du Centre d’histoire de Sciences Po, modérateur de ce moment clef de libre expression.

Quels sont les enjeux de cette rencontre, qu’en attendez-vous ?

Cette après-midi autour de Samuel Paty se veut d’abord un hommage à ce professeur d’histoire qui a été sauvagement assassiné par un islamiste radicalisé pour avoir travaillé avec ses élèves, lors d’un enseignement d’éducation morale et civique, sur la notion de liberté d’expression et la question de la disproportion entre les attentats, les meurtres et le fait de dessiner ou de caricaturer sera évidemment abordée. Cette rencontre a également pour objectif de réfléchir, dans une perspective historique comme c’est la vocation du CHSP, aux enjeux politiques et sociaux des caricatures dans l’espace scolaire et également à la question centrale pour les démocraties de la place de la liberté d’expression, de son inconditionnalité et de ses limites. Il s’agira aussi de partager les problématiques d’un enseignement de l’histoire et de l’enseignement moral et civique qu’assurent les enseignants d’histoire-géographie, soumis de plus en plus à de multiples contraintes éthiques et politiques, à des interdits religieux comme à des défis sociétaux particulièrement sensibles. Cette initiative s’adresse aux enseignants-chercheurs de Sciences Po et d’ailleurs, à tous nos étudiants et aussi aux professeurs d’histoire et géographie du secondaire. La force de l’histoire en France, et cela constitue une vraie exception européenne et sans doute internationale, tient notamment aux liens qui existent entre l’enseignement supérieur et la recherche, d’un côté, et, de l’autre, les collègues du secondaire. Le Centre d’histoire a toujours été attentif non seulement à maintenir ce rapport mais encore à la consolider, c’est pourquoi, il accueille ce séminaire sur l’enseignement scolaire de l’histoire qui rassemble des chercheurs, des enseignants de lycées et parfois de collèges, mais également des doctorants ou des docteurs qui, agrégés, sont souvent appelés à connaître l’expérience de l'enseignement secondaire.

Selon vous comment trouver aujourd’hui l’équilibre entre enseignement de l’histoire, laïcité et liberté d’expression ?

Les trois sujets sont inextricablement liés. D’abord, il n’y a pas de pédagogie de la laïcité sans en faire l’histoire et la sociologie. Or il est frappant de constater que dans tous les débats, souvent très vifs, voire polémiques sur la laïcité, l’histoire de celle-ci est mal connue, voire tout à fait méconnue et mal comprise, en particulier par les jeunes générations, et plus encore par les très nombreux étudiants étrangers qui sont présents à Sciences Po. En effet, il y a nombre de mauvais procès qui sont faits à la laïcité comme à la République, soit par des acteurs qui la contestent radicalement au nom de combats idéologiques et identitaires, soit par des personnes qui en ignorent le sens et ses modalités. Il en va de même pour la liberté d’expression. Il faut là aussi faire l’histoire de ses combats, de ses reculs ou encore des attaques qui sont portées contre elle, particulièrement en ce moment. Plus profondément, l’histoire scientifique et l’histoire scolaire de la laïcité supposent de s’adosser aux grandes règles du droit comme aux principes et aux valeurs de la République et de respecter les croyances et les incroyances. L’une et l’autre se doivent d’entendre toutes les sensibilités qui se sont exprimées et continuent de s’exprimer dans l’espace public, à condition toutefois qu’il n’y ait pas d’exclusive, de dénigrement, de stigmatisation. L’histoire en général décille les certitudes toutes faites, les aveuglements idéologiques, les simplifications polémiques ou encore les raisonnements caricaturaux. Elle oblige à prendre en compte le réel, en l’occurrence, pour ce qui concerne la laïcité, les oppositions comme les adhésions. Bref, l’histoire et la connaissance de l’histoire empêchent les enfermements doctrinaires. Enseigner l’histoire, c’est précisément apprendre à mettre à distance les passions, les comprendre et les analyser. C’est aussi “entrer en amitié”, comme le disait Henri-Irénée Marrou,” avec les femmes et les hommes qui, pris dans les tourments du temps, se débattent dans le présent”, car, comme le disait Marc Bloch, “l’histoire n’est pas la science du passé, mais celle des hommes dans le temps”.

Quels enseignements retirer de cette tragédie ?

Peut-être est-il encore trop tôt pour tirer tous les enseignements de ce drame. La communauté des enseignants est profondément meurtrie. Mais elle est aussi résolue à continuer son travail, nous serions tentés de dire sa mission, de transmission des connaissances et de formation de l’esprit critique, mais aussi de poursuivre son action, parfois invisible, d’éveil des consciences et de la nécessaire prise en compte de l’importance des libertés individuelles. Il faudrait aussi que la société toute entière tire des leçons de la place qu’occupent les réseaux sociaux dans l’hystérisation des débats actuels. Leur surveillance, leur suivi, leur régulation, voire leur nécessaire réglementation représente l’un des grands défis du monde contemporain qui ne concerne pas que l’école. On ne peut pas vivre et travailler en étant à la merci de la tyrannie du pathos, des injures blessantes, des menaces constantes, des intimidations réitérées. La demie-journée « autour de Samuel Paty » se veut un moment de réflexion et de confrontations fondé sur la connaissance historique. Car, là encore pour citer Marc Bloch, « L’ignorance du passé ne se borne pas à nuire à la connaissance du présent : elle compromet dans le présent, l’action même ».

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