Violences sexistes et sexuelles : “Nous n’en resterons pas aux pétitions de principe”

Le 17 février dernier, Bénédicte Durand, la directrice par intérim de Sciences Po, annonçait la création d’un groupe de travail sur la lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans l’institution. Constitué d’une vingtaine de personnes parmi lesquelles des représentants des communautés étudiante, académique et salariée, ce groupe rendra ses conclusions début mai, à l’issue de deux mois de travaux. Sa Présidente, la sociologue Danièle Hervieu-Léger, nous présente sa mission et ses objectifs. 

> Lire le communiqué de presse du 15/03/21 - Constitution du groupe de travail sur les violences sexistes et sexuelles

Quels sont les objectifs et le périmètre du groupe de travail que vous présidez sur la lutte contre les violences sexistes et sexuelles ? 

Danièle Hervieu-Léger : Il s’agit d’un travail à double détente. En premier lieu, nous avons un objectif immédiat et concret : faire des propositions pour renforcer les moyens déjà engagés au sein de l’établissement en matière de lutte contre les violences sexistes et sexuelles. Je parle à la fois des moyens et des procédures qui sont offerts aux victimes pour se reconstruire, et des actions de sensibilisation et de formation nécessaires pour créer au sein de l’établissement une culture de la dignité et du respect, propre à réduire l’occurrence de ces violences. J’entends ce terme de violences sous toutes leurs formes : des atteintes qui font l’objet d’une qualification judiciaire aussi bien que des formes plus diffuses ou subreptices. Le groupe fera des propositions concrètes sur tout cela : nous n’en resterons pas aux pétitions de principe. Mais nous voulons aussi ouvrir une focale plus large : l’idée est d’entrer plus en profondeur dans l’analyse des contextes relationnels qui peuvent faire émerger des situations toxiques. 

Avez-vous des exemples de ces situations toxiques ? 

Danièle Hervieu-Léger : Nous allons travailler sur les situations de domination propices à susciter des rapports d’emprise. L’université peut en faire surgir sous différentes formes, qui peuvent concerner toutes les communautés. Il peut s’agir des situations de violences entre étudiants liées à des sociabilités à risque, aux pratiques festives qui participent de la vie étudiante. Cela peut aussi concerner les relations inégales et d’assujettissement qui peuvent se nouer entre une doctorante et son directeur, un chef de service et des personnels administratifs, etc. Nous n’excluons aucune situation. 

Comment allez-vous associer les différentes communautés et notamment la communauté étudiante, très mobilisée sur ces questions ? 

Danièle Hervieu-Léger : Nous sommes conscients de cette attente de la communauté étudiante : elle constitue une des parties prenantes du groupe de travail, où elle est représentée, dans ses différentes sensibilités, par ses élus syndicaux. Mais nous allons entendre également en audition toutes les associations qui se sont saisies de la question, à Paris et sur les campus. De façon générale, les auditions donneront la possibilité à toutes les communautés concernées de faire entendre leur voix, celle des étudiants, mais aussi celle des salariés, très demandeurs en matière de formation et sensibilisation. 

Allez-vous examiner les dispositifs mis en place dans d’autres universités à l’étranger notamment ? 

Danièle Hervieu-Léger : Le travail du groupe comporte une prise en compte des expériences et des bonnes pratiques mises en place dans d’autres établissements, en France et à l’international. La comparaison est un outil du travail que nous sommes en train de mener : c’est un chercheur, Maxime Forest qui présentera une étude sur les expériences étrangères en mesure de nous éclairer sur les manières de faire. D’autres auditions sont prévues sur ce sujet.

En tant que sociologue des religions et notamment du catholicisme, vous avez été amenée à travailler sur les problèmes de violences sexuelles dans l’Église : en quoi cette expérience et ces recherches vont-elles vous aider pour le pilotage de ces travaux ?

Danièle Hervieu-Léger : En effet, j’ai été confrontée dans mes terrains de recherche - dans le catholicisme mais pas seulement - aux questions de violences sexuelles et de pédocriminalité dans la sphère religieuse. J’en retiens un point fondamental, qui concerne toutes les institutions - séculières ou religieuses : les violences sexistes et sexuelles émergent toujours dans des situations de domination et d’emprise, qu’il faut mettre à plat pour rendre intelligible la logique des violences et pour prévenir celles-ci. 

Vous avez présidé l’École des hautes études en sciences sociales de 2004 à 2009. Avez-vous déjà été amenée à travailler sur ces questions qui traversent aujourd’hui l’ensemble du milieu de l’enseignement supérieur ? 

Danièle Hervieu-Léger : À l’époque, la question des violences sexistes et sexuelles était moins présente. La réflexion portait sur l’égalité femmes-hommes, et j’ai d’ailleurs initié à l’EHESS une mission de travail pour repérer les biais sexistes touchant aux recrutements et aux promotions des enseignants-chercheurs. L’EHESS et Sciences Po sont deux institutions bien différentes, mais toutes deux produisent des connaissances en sciences sociales. Elles ont pour mission de développer des savoirs critiques, capables de contribuer - sur leur mode propre - à la transformation de notre monde commun. Il existe des attentes collectives sur certains sujets et les sciences sociales doivent fournir des outils de compréhension face à ces attentes. La question des rapports de genre est une des ces questions cruciales. Elle interroge très précisément les différentes configurations de la domination, à la fois hiérarchique, physique et symbolique, qui ordonnent les rapports entre les sexes.

Le rôle d'une université est-il d'accompagner cette transformation de la société ?

Danièle Hervieu-Léger : Oui, c’est parfaitement le rôle d’une université de sciences sociales : elle doit contribuer à forger les outils critiques permettant de faire avancer la compréhension collective et le changement de ces situations. Par ailleurs, toute institution de formation a aujourd’hui une mission cruciale, qui est de former de nouvelles générations à une autre culture que celle de la banalisation et de l’enfermement dans le silence des violences sexistes et sexuelles. Si j’ai accepté de sortir de ma réserve - et de ma retraite - pour présider ce groupe, c’est parce que l’enjeu est très important pour une institution comme Sciences Po, mais aussi pour la société.

Propos recueillis par l'équipe éditoriale de Sciences Po

À propos de Danièle Hervieu-Léger

Sociologue, Danièle Hervieu-Léger est diplômée de Sciences Po et de la Faculté de droit (Paris-Assas), docteure en sociologie (EHESS) et en lettres et sciences humaines (Université Paris-Descartes). Elle a commencé sa carrière au Groupe de Sociologie des religions du CNRS, comme chargée, puis directrice de recherche, de 1974 à 1992. Professeure (Directrice d'études) émérite de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS) elle en a dirigé le Centre d'études interdisciplinaires des faits religieux de 1993 à 2004, avant d’en assurer la Présidence de 2004 à 2009.

Spécialiste de sociologie des religions, Danièle Hervieu-Léger a consacré l'essentiel de ses recherches à la description sociologique et à l'interprétation théorique de la modernité religieuse dans le christianisme. Parmi ses ouvrages : Le temps des moines ; clôture et hospitalité (PUF, 2017) - Le pèlerin et le converti : la religion en mouvement (Flammarion, 2001).

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