Travailler le dimanche est-il vraiment utile ?

Travailler le dimanche est-il utile ? Non, répondent Jean-Yves Boulin et Laurent Lesnard dans leur dernier ouvrage Les Batailles du dimanche. Dépassant les habituels clivages idéologiques, les deux sociologues ont analysé le travail dominical sous l’angle de son utilité sociale. Interview de Laurent Lesnard, chercheur à l’Observatoire sociologique du changement (OSC) de Sciences Po.

Quelle est l’opinion des Français sur la question très controversée en France du travail le dimanche ?

Il y a un fossé entre l’opinion publique qui s’est, au milieu des années 2000, petit à petit montrée favorable à l’ouverture des commerces le dimanche, et les salariés concernés qui y sont, eux, le plus souvent opposés, comme le montre par exemple une analyse de la fondation Fondapol en 2008. Beaucoup d’arguments idéologiques sont avancés dans le débat public, notamment pseudo-économiques, sur l’emploi, les compensations salariales, le volontariat (relatif), ou un supposé « droit au travail », spectaculaire renversement idéologique après des siècles de revendications pour le « droit au repos dominical ». Le débat s’est fait sous la pression d’intérêts commerciaux qui ne sont viables que dans le cas du « dilemme du prisonnier », à savoir que l’intérêt financier existe que si l’on prend à ses concurrents – fermés – des parts de marché et que le coût de l’ouverture est inférieur au bénéfice engrangé ce jour-là. Au final, si tous les commerces ouvraient le dimanche, il n’y aurait plus d’avantage concurrentiel et de fortes chances pour que le coût supplémentaire soit supporté par les salariés et les consommateurs !

Quelle serait, de votre point de vue, la bonne manière d’aborder cette question ?

Posons-nous la question de l’utilité sociale des services ouverts le dimanche, en regard de la demande sociale, des nouvelles habitudes de vie et des recompositions familiales. « Y a-t-il un intérêt collectif à ouvrir et à quel coût, social et économique » ? À la question « quel degré de satisfaction retirez-vous des activités quotidiennes ? », les Français placent en tête les loisirs et les repas, pas le travail ou les courses au supermarché. Les activités les plus appréciées sont les jeux, la pratique sportive et la lecture. Il paraît dès lors logique d’organiser des rencontres sportives le dimanche et d’ouvrir des bibliothèques, plutôt que des galeries marchandes ou des banques, qui ne sont pas reconnues comme sources d’épanouissement. Notre étude montre aussi, par exemple, le peu d’utilité sociale d’ouvrir le musée le dimanche dans une ville moyenne quand les visiteurs ne sont pas au rendez-vous. Ceux-ci pourraient venir la veille et le personnel, qui ne touche qu’une compensation de 72 centimes d’Euro, pratiquer une activité associative qui n’a lieu que ce jour-là.

Votre étude est sociologique, mais elle comporte aussi un volet historique qui éclaire sur la permanence du sujet depuis des siècles…

Nous avons procédé à une relecture de beaucoup d’études internationales. L’éclairage historique est indispensable sur la question des rythmes de vie et du jour de rupture qui a préoccupé toutes les sociétés depuis l’époque mésopotamienne. Il était important de dénaturaliser ce phénomène. Émile Durkheim avait mis en évidence lors d’une analyse ethnologique consacrée aux aborigènes australiens un rythme de vie binaire (« Les formes élémentaires de la vie religieuse », 1912). Une période était dédiée aux activités collectives et une autre au retrait individuel. On perçoit encore aujourd’hui, depuis les Babyloniens, les influences astrologiques et astronomiques qui ont servi à réguler le temps et les rythmes de vie. Les jours de la semaine en portent les traces : lundi est le jour de la Lune (Lunaes Dies), mardi de Mars, le Sunday ou Sonntag anglo-saxon est le jour du soleil…   Il y a toujours eu un regard suspicieux porté par les classes sociales supérieures et les États sur la façon dont les classes populaires utilisaient leur temps libre. La hantise était de ne pas laisser les classes laborieuses se répandre dans leurs supposés bas instincts comme la boisson. Lors du débat sur les 35 heures, certains commentateurs se demandaient encore à quoi allait être occupé le temps libre… Pour autant, nous ne sommes pas entrés dans la société de loisirs que certains prospectivistes annonçaient.

Une partie de votre travail porte sur les coûts sociaux qu’engendre la fin de cette rupture dominicale et le risque de perdre le bénéfice de ce que vous appelez la « synchronisation sociale »...

Nous distinguons plusieurs types de conséquences des dimanches chômés ou travaillés à l’intérieur comme à l’extérieur du domicile sur les relations interpersonnelles, intra-familiales, les moments de partage et de convivialité… Plusieurs facteurs entrent en compte, comme le genre, le type d’emploi ou la catégorie socio-professionnelle. Un professeur, par exemple, pourra beaucoup plus facilement préparer un cours un dimanche soir, sans forcément négliger le reste de la journée les activités de loisirs. Une mère de famille sera mieux organisée qu’un père pour rattraper en semaine du temps consacré à son enfant. La capacité à gérer son temps est un marqueur d’inégalité sociale. Il y a ceux qui en ont la maîtrise et ceux qui sont forcés de travailler, parfois de manière précaire, mal rémunérée ; le jour de repos compensateur en semaine ne remplit alors pas la même fonction qu’un jour partagé par la majorité des français comme le dimanche. Pour nous, c’est un jour de synchronisation sociale, de rencontre et d’échanges à plusieurs échelles : personnelle, avec son conjoints, ses enfants, ses amis, ses équipiers sportifs et plus largement avec l’ensemble de la société.

Vous êtes sévère avec le précédent gouvernement…

Ce sont des faits objectifs inscrits dans l’histoire. Il y a eu beaucoup d’instabilité juridique à partir de la fin des années 2000, un relâchement des règlementations sur les ouvertures et les horaires nocturnes. C’est sous un gouvernement socialiste obéissant à une logique utilitariste et libérale que s’ouvre la voie à la banalisation du travail dominical. Ils avaient pourtant été à l’origine de la loi de 1906 et s’étaient farouchement opposés à la loi Maillé de 2009 aménageant quelques dérogations. Comprenne qui pourra !

Laurent Lesnard est sociologue à l’Observatoire sociologique du changement de Sciences Po. Ses recherches portent sur le temps dans les sociétés contemporaines. Il s'intéresse aux questions d'horaires de travail individuels et conjugaux et à la transformation des liens sociaux. Il a reçu en 2011 a reçu la médaille de bronze du CNRS pour ses travaux sur les emplois du temps.

Retrouvez Les Batailles du dimanche (éd. PUF) de Jean-Yves Boulin et Laurent Lesnard  à la librairie de Sciences Po et également en prêt à la bibliothèque de Sciences Po.

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