Sir Austen Chamberlain, un alumnus so British

Depuis sa création en 1872, Sciences Po a accueilli des milliers d’étudiants issus d’universités outre-Manche. Sir Austen Chamberlain, un diplômé de Cambridge promis à un brillant avenir dans la diplomatie européenne, fut parmi les tout premiers à y étudier. Célèbre pour son rôle dans les négociations des Accords de Locarno, pour lequel il reçut le prix Nobel de la paix, Austen Chamberlain occupa le poste de ministre des Affaires étrangères britannique pendant l’entre-deux-guerres de 1924 à 1929. Qu’a-t-il retenu de son passage à Sciences Po en tant qu’unique élève britannique de la promotion 1886, et comment ce séjour a-t-il forgé sa politique à une époque aussi charnière de l’histoire européenne ?

Plusieurs commentateurs soulignent à quel point cette période de sa vie a marqué le jeune Austen Chamberlain. L’historien Gaynor Johnson soulève en effet l’importance de l’affection du ministre britannique des Affaires étrangères pour la France, qui deviendra une constante de sa diplomatie. “Il est important de comprendre que les tendances francophiles de Chamberlain n’ont pas découlé uniquement des opportunités qui se sont présentées lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères, mais à travers l’histoire d’amour de toute une vie entretenue avec la France, sa culture et sa langue.” Une  “histoire d’amour”’ qui aurait débuté lors de son séjour de neuf mois à Sciences Po. 

Neuf mois de joie et l’histoire d’amour de toute une vie

Dans ses mémoires Au fil des années, Austen Chamberlain se souvient avec tendresse de “ces mois heureux” passés à Paris, et exprime sa gratitude pour ces Français avec lesquels il partageait son temps, leur “premier accueil cordial” et leur “constante hospitalité”. C’était son père, le politicien Joseph Chamberlain, qui avait choisi d’envoyer son fils étudier à Paris dans un premier temps, puis ensuite à Berlin, dans l'espoir qu’il puisse observer de près les rouages politiques européens de l’époque.

Avec son frère Neville, devenu plus tard l’un des plus impopulaires Premiers ministres de Grande-Bretagne, Austen Chamberlain fut ainsi formé, dès son plus jeune âge, aux subtilités de la politique. À Paris, il fut introduit auprès des plus grands cercles de la scène politique française, dînant régulièrement chez le futur Premier ministre de l’époque, Alexandre Ribot, et son épouse, ou parfois même assistant à un opéra avec Georges Clémenceau.

Au fil des années livre un vibrant témoignage de la vie quotidienne dans les murs d’une école alors encore balbutiante. Austen Chamberlain était l’une des toutes premières recrues étrangères de l'école, et la politique de son père ayant fait forte impression à l’étranger, il eut le privilège d’être accueilli par le fondateur de l'école en personne, Émile Boutmy. "Quoique n'aimant pas beaucoup les Anglais", le directeur reçut son nouvel élève avec “la plus grande bienveillance”, explique-t-il dans ses mémoires. Sur la recommandation personnelle de ce dernier, Austen Chamberlain suivit le cours d'Histoire diplomatique de l'Europe, le cours de Constitution française et celui de Finances dans une démocratie.   

Les cours dispensés par le célèbre historien français Albert Sorel firent grande impression à Chamberlain. “La largeur de vue du professeur, la clarté de son style, la vigueur et le ton convaincu de sa diction m'enchantèrent. Il me semblait alors voir l'histoire s'échapper des poussières du passé pour rentrer dans les vivants problèmes de l'actualité."

Ses mémoires relatent cependant un épisode moins glorieux de sa rencontre avec le ministre français des Finances de l’époque, Léon Say, qui avait alors consacré un cours entier à la critique d’un manifeste écrit par le propre père de Austen Chamberlain. Après avoir écouté attentivement la présentation, Chamberlain ne put s'empêcher de reconnaître la politesse à la française : le professeur interpella son élève à la fin du cours pour lui présenter ses excuses, espérant ne pas l’avoir froissé.

Une réception très spéciale

65 ans après la création de l’école, c’est au tour de la direction de Sciences Po de montrer sa reconnaissance envers un ancien élève fort estimé. En 1937, Austen Chamberlain accepta "avec joie" de revenir rue Saint-Guillaume et d’y revivre des souvenirs de sa jeunesse. Pierre Rain, alors bibliothécaire de Sciences Po, se souvient, enthousiaste :

“À l’occasion d’une réception spéciale organisée le 21 janvier dans le nouvel amphithéâtre de l’école, l’homme d’État britannique et les plus célèbres figures de Sciences Po échangèrent un mélange de compliments et de réflexions humoristiques. Chacun des présents en repartit avec un souvenir particulier.”

Austen Chamberlain reçut une pluie d'éloges pour son “français impeccable, élégant” et son discours ponctué de “touches d’humour très britanniques”. Mais l’apothéose arriva lors d’une conférence donnée par le français André Siegfried, un académique mondialement reconnu pour ses analyses sur la politique américaine, canadienne et britannique :

“Le clou de cette séance du 21 janvier 1937 fut le cours d’André Siegfried qui avait choisi pour sujet ‘la psychologie britannique’. Au moment où le professeur se préparait à prendre la parole, on vit avec quelque émoi Sir Austen, qui naturellement était assis à la droite du président Tirard, se lever, descendre les marches de l'estrade (...) pour aller... au second rang de l'amphithéâtre s'asseoir au milieu des étudiants. Tonnerre d'applaudissements pour ce geste si charmant en sa spontanéité.”

Bien que né trop tôt pour avoir pu assister aux cours d’André Siegfried durant son passage à Sciences Po, Austen Chamberlain prouva une fois encore toute son aisance au sein de son alma mater.

Entente cordiale

Cette reconnaissance réciproque entre Austen Chamberlain et son pays hôte, qui prit ses racines lorsqu’il était étudiant et se prolongea toute sa vie durant, allait avoir des conséquences diplomatiques importantes durant ses cinq années en tant que ministre. Son aisance au sein de la société française et sa maîtrise de la langue, lui attirèrent l’affection de nombreuses personnes et ce, bien au-delà du cercle de ses premières relations à Sciences Po. Elles eurent un impact important pour l’Europe et l’aidèrent à gagner le respect du Premier ministre Aristide Briand avec lequel il allait collaborer à de nombreuses reprises en tant que ministre des Affaires étrangères.

Les Accords de Locarno auraient-ils été possibles sans cette relation aussi cordiale entre Austen Chamberlain et Aristide Briand ? De nombreux historiens, parmi lesquels Gaynor Johnson, voyaient la relation entre les deux hommes d’État français et britannique comme un facteur majeur ayant permis le succès des accords. Austen Chamberlain lui-même encensait Aristide Briand pour son rôle décisif. Se remémorant un discours de ce dernier à la signature des accords, il écrit : “Alors que je l’écoutais, je sentais toute la justification de mon amour pour la France, j’entendais dans les mots de Briand, tout ce qu’il y a de plus noble et généreux dans l’âme de la nation française”. Des sentiments de respect et d’admiration qui étaient sans doute réciproques : Austen Chamberlain cite en effet les mots de Briand à son épouse : “Sans votre mari, je n’aurais même pas essayé !”

La francophilie de Austen Chamberlain, son estime pour Briand et son pays, surpassaient toutes les autres alliances. L’impression laissée par ses premiers mois heureux en tant qu’étudiant en France l’accompagna toute sa vie. Ses connaissances de la société politique française allaient jouer un rôle décisif dans la politique diplomatique britannique à un moment charnière de l’histoire de l’Europe.

Sources

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